Quand le Pré­sident du CRIF défend les droits de l’Homme (com­men­taires de décla­ra­tions de R.Prasquier)

Sylviane de Wangen, mardi 23 décembre 2008

Soixante ans après la Décla­ration uni­ver­selle, les Droits de l’Homme sont "très malades". "Les droits de l’Homme sont ignorés dans de nom­breux pays". C’est ce qu’a déclaré à l’AFP [1] Mon­sieur Richard Pras­quier, pré­sident du CRIF (Conseil repré­sen­tatif des ins­ti­tu­tions juives de France) citant le Darfour, le Zimbabwe.

Certes …

"La liste de ces pays est longue et de plus les Droits de l’Homme sont ins­tru­men­ta­lisés par cer­tains Etats au sein-​​même du Conseil des droits de l’Homme", estime le pré­sident du CRIF.

Début de phrase impa­rable. Mais la suite du propos peut rendre per­plexe. Où Mon­sieur Pras­quier veut-​​il en venir ?

"Sur des bases poli­ti­ciennes, on admet de parler de cer­taines vio­la­tions et on en occulte d’autres beaucoup plus graves" (…) "on se réunit pour stig­ma­tiser Israël", en passant sous silence d’autres pays plus cou­pables, ajoute-​​t-​​il.

Nous y voilà. Mais quelles sont donc les vio­la­tions et les pays vio­la­teurs des droits de l’Homme que le Conseil des droits de l’homme de l’ONU passe sous silence ? Des noms s’il vous plait. Et qui ins­tru­men­talise en réalité les droits de l’Homme et les ins­ti­tu­tions qui veillent à leur appli­cation ? Si le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU a dressé des rap­ports sur Israël, il n’est pas le seul orga­nisme à le faire. Et il ne limite pas ses cri­tiques à ce seul pays quoiqu’en dise Mon­sieur Pras­quier. Toutes les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales qui œuvrent pour les droits de l’homme – orga­ni­sa­tions de l’ONU et ONG – exercent leur vigi­lance sur l’ensemble des pays. Mais cer­tains pays qui violent aujourd’hui plus gra­vement les droits humains que d’autres font l’objet de rap­ports plus fré­quents et plus volu­mineux. C’est le cas de l’Etat d’Israël.

Revenons à la décla­ration de Mon­sieur Pras­quier : Dans le même ordre d’idées, Mon­sieur Pras­quier se dit cir­conspect sur la confé­rence dite "Durban II" sur le racisme (20 au 24 avril à Genève) parce que la confé­rence pré­pa­ra­toire est "faite par des pays grands vio­la­teurs des droits de l’Homme". Au moment de Durban I, le col­loque des ONG avait été une débauche de propos anti­sé­mites et "si on refait une confé­rence des ONG à Durban II, ce sera la même chose", estime-​​t-​​il.

Ce sera peut-​​être la même chose à Durban II qu’à Durban I, et peut-​​être pire quant à la dénon­ciation d’Israël car les hor­reurs per­pé­trées par ce pays ont empiré sur tout le ter­ri­toire pales­tinien, Gaza, Cis­jor­danie et Jérusalem-​​est. Peut-​​être les mots employés au col­loque des ONG à Durban II choqueront-​​ils cer­tains. Peut-​​être même dans la foule y aura-​​t-​​il des pro­vo­ca­teurs ou des per­sonnes peu recom­man­dables malgré la vigi­lance des orga­ni­sa­teurs. Mais est-​​ce vraiment par anti­sé­mi­tisme que la plupart des par­ti­ci­pants à la Confé­rence des ONG de Durban II risquent de mettre en cause Israël dans sa poli­tique à l’égard des Pales­ti­niens ? Arrive-​​t-​​il au CRIF et à Israël (et à Gérard Fellous qui vient de co-​​signer avec Mon­sieur Pras­quier un papier publié par le journal Le Monde allant dans le même sens en se réclamant de son ancienne fonction de secré­taire de la CNCDH [2]) de s’interroger sur ce qui fait que la poli­tique israé­lienne est dénoncée de toutes parts. Ont-​​il seulement apporté leur attention à l’avis de la Cour inter­na­tionale de Justice du 9 juillet 2004 sur le mur construit par Israël en ter­ri­toire pales­tinien ? L’universalité des Droits de l’Homme est en effet en danger à plus d’un titre. Mais n’est-ce pas donner du grain à moudre à ceux qui la contestent que de la laisser aux portes de la Palestine ?

"Les pays démo­cra­tiques doivent être attentifs et ne pas faire de com­promis sur quoi que ce soit de fon­da­mental, (…) si Israël est le seul pays visé, ce n’est pas accep­table, parce que ce qui se passe en Israël est très très loin de ce qui se passe dans d’autres pays", insiste-​​t-​​il.

Tout d’abord, là encore "ce qui se passe en Israël" englobe-​​t-​​il le ter­ri­toire pales­tinien occupé par Israël et les Pales­ti­niens, ou ceux-​​ci ne sont-​​ils pas concernés par les droits de l’homme ? Mettons que pour Mon­sieur Pras­quier le sort des Pales­ti­niens concerne Israël.

On entend souvent, à tout propos, dans la bouche de quelques per­sonnes, tou­jours les mêmes, l’argument com­pa­ratif… et cet argument opère dans cer­taines sphères de pouvoir. C’est vrai : quan­ti­ta­ti­vement et dans l’horreur, il y a pire. Mais à qui et à quoi Israël veut-​​il se com­parer ? au Darfour ? au Zim­babwé ? à la RDC ? au Rwanda ? Quel niveau de mas­sacres leur faut-​​il, à ce pays "démo­cra­tique" et à ses porte-​​parole, pour estimer qu’il y a quelque chose de "fon­da­mental" sur lequel il ne faut "pas faire de com­promis" ? Israël, si généreux, si sou­cieux des droits humains, que ne se compare-​​t-​​il à la Suède, à l’Angleterre, à la France, bref aux pays de l’Union euro­péenne d’aujourd’hui aux­quels il fait la cour – avec un succès certain – pour qu’ils ren­forcent leurs liens avec lui (afin que l’Europe lui garan­tisse encore plus d’impunité) ?

Et si l’on veut faire des com­pa­raisons, quel autre pays a été créé à la suite d’une décision de l’ONU ? Même dans le monde aussi imparfait que notre monde d’aujourd’hui, où le principe d’égalité est mis à mal plus que jamais depuis 1945, quel autre pays béné­ficie d’une aussi criante impunité pour les vio­la­tions, au su et au vu de tous, des déci­sions de l’ONU, de ses prin­cipes et de ses valeurs ?

Cela ne pourra pas réussir indé­fi­niment. S’il vous plait, Mon­sieur le Pré­sident, Mes­dames et Mes­sieurs du CRIF, cessez, pour défendre Israël, l’objet de votre passion, d’instrumentaliser notre bien le plus pré­cieux d’après la seconde guerre mon­diale, ce que les hommes ont inventé pour essayer d’éradiquer la guerre de la Planète, l’ONU, sa Décla­ration uni­ver­selle des droits de l’Homme et le droit inter­na­tional. Votre passion, nous pour­rions la res­pecter mais pas si elle vous conduit à un aveu­glement tel que vous par­donnez tou­jours tout, même la des­truction d’un autre peuple, pas si c’est une passion des­truc­trice. Et s’il vous plaît, pas au nom des droits de l’Homme !!

[1] cf. le site du journal La Croix du 9 décembre 2008

[2] Com­mission nationale consul­tative des droits de l’Homme