Quand l’hôpital se moque de la charité

Uri Avnery, lundi 2 juin 2008

De mon point de vue, la cor­ruption est née avec l’Etat, et ce n’est pas par hasard. On a beaucoup parlé de la Nakba à l’occasion du 60e anni­ver­saire d’Israël. Mais un phé­nomène qui a accom­pagné la Nakba est sys­té­ma­ti­quement passé sous silence : le pillage à grande échelle des pro­priétés arabes aban­données. Au cours de la fuite et de l’expulsion de 1948, quelques 100 à 150.000 familles arabes ont aban­donné leur foyer. Beaucoup d’entre elles vivaient dans des demeures simples, mais ils étaient nom­breux aussi à vivre dans des maisons cossues à Jaffa, Jéru­salem et Haïfa. Qu’est-il advenu de ce que conte­naient ces maisons ? Qu’est-il advenu de dizaines de mil­liers de tapis de valeur, de fau­teuils, de réfri­gé­ra­teurs, de vête­ments, de pianos ? Que sont devenus les stocks des bou­tiques et des magasins ?

JE NE PEUX dire que j’aie jamais eu de la sym­pathie pour Ehoud Olmert. Mais il me fait main­tenant presque pitié.

Il est déplaisant de voir comment ils se jettent sur lui, comme des chacals et des hyènes qui se dis­putent un cadavre.

Et cela aussi soulève quelques questions.

OLMERT ÉTAIT-​​IL le seul être humain cou­pable dans ce paradis ? Pas du tout. Les his­toires d’enveloppes bourrées de billets de banque, les cigares et les suites luxueuses dans les hôtels chics excitent l’imagination, mais l’hédonisme d’Olmert n’est en rien dif­férent de celui de Ben­jamin Neta­nyahu ou de Ehoud Barak. Lorsque Barak accuse Olmert, c’est l’hôpital qui se moque de la charité.

Neta­nyahu vivait comme un roi dans des hôtels coûteux que lui payaient de gentils dona­teurs qui, natu­rel­lement, ne demandent rien en retour, dont le seul objectif dans la vie est de lui per­mettre de se pré­lasser dans le luxe. Quant à Barak, après des dizaines d’années de service dans l’armée comme officier avec un salaire qui n’atteignait pas des sommets et quelques années comme ministre avec le même niveau de revenu, il a disparu aux yeux du public pendant une courte période pour réap­pa­raître en homme riche. Il a acquis un appar­tement de luxe dans l’un des immeubles les plus coûteux de Tel Aviv, un lieu synonyme de richesse osten­ta­toire. Comment devient-​​on si riche en si peu de temps ? Serait-​​ce en se servant de rela­tions nouées au service de l’Ẻtat ?

Olmert a été un pionnier de cette méthode. Encore jeune poli­ticien, à peine ter­minées ses études de droit, il s’est enrichi grâce aux rela­tions qu’il avait nouées, en sa qualité d’assistant par­le­men­taire, avec des direc­teurs de cabinets minis­té­riels. Plus les rela­tions sont étroites entre le capital et le pouvoir, plus il y a de contacts entre les magnats locaux et étrangers d’un côté et les poli­ti­ciens et les généraux de l’autre, plus la cor­ruption fleurit sans limite. Il s’agit d’un pro­cessus presque automatique.

QUEST-CE QUE cela veut dire s’agissant de nos hommes poli­tiques ? Sim­plement : qu’aucun d’eux n’est un dirigeant.

Un vrai diri­geant n’est pas sim­plement une per­sonne ayant un objectif quel­conque. Un diri­geant est quelqu’un qui a un seul objectif.

Dans le meilleur des cas, il s’agit d’un objectif positif, auquel il consacre toute sa vie. Dans le pire des cas, c’est le pouvoir en lui-​​même qu’il convoite. Mais, dans tous les cas, un diri­geant véri­table se consacre tota­lement à l’objectif qu’il s’est fixé et n’en poursuit pas d’autre – ni l’argent, ni le plaisir, ni une vie de luxe.

C’était le cas de David Ben-​​Gourion et aussi de Menahem Begin. Il n’avaient pas à décider d’avoir "un train de vie modeste" ou de se passer de luxe – ils n’avaient tout sim­plement aucune pré­oc­cu­pation de luxe, d’argent ou de vie facile. Pour eux, ces choses là étaient sans aucune impor­tance. Dès le moment où ils ouvraient les yeux le matin jusqu’à celui où ils les refer­maient le soir, rien ne les inté­ressait en dehors de leur objectif. On peut ajouter Yitzhak Rabin à la liste.

Les prio­rités de simples poli­ti­ciens sont tout à fait dif­fé­rentes : ils désirent le pouvoir pour jouir des agré­ments qu’il apporte. Le pouvoir en tant que moyen. Les agré­ments du pouvoir – l’argent, le luxe, les grands res­tau­rants, les hôtels pres­ti­gieux – sont leur objectif.

Selon cette défi­nition, toute la vague récente et actuelle d’hommes poli­tiques – Moshe Dayan, Ezer Weitzman, Shimon Peres, les deux Ehoud et Neta­nyahu – ne sont que des poli­ti­ciens ordinaires.

AVEC OLMERT le pro­blème est par­ti­cu­liè­rement sérieux, en raison de son passé personnel.

Les gens se demandent : pourquoi avait-​​il besoin de cela ? N’a-t-il pas prévu qu’à la fin tout cela serait connu du public, que ses amis et ses admi­ra­teurs le lais­se­raient tomber ? Cela valait-​​il la peine de com­pro­mettre tout son avenir pour des vacances en Italie, des cigares coûteux, des suites luxueuses dans des hôtels ?

Les condi­tions dans les­quelles il a vécu son enfance ont sans doute, dans une cer­taine mesure, influencé sa conduite d’adulte. Il a grandi dans les années 50 dans un envi­ron­nement créé par le parti Herout pour d’anciens membres de l’Irgoun au village de Binyamina près de Haïfa. C’était un milieu pauvre, et les enfants de l’ancien village, qui appar­tenait au courant poli­tique dominant, les regar­daient de haut. Les enfants peuvent être cruels. Á cette époque, le parti Herout (le Likoud actuel) était loin du pouvoir et d’un consensus national, ses membres étaient encore consi­dérés comme des "out­siders" en mal d’intégration.

Lorsqu’un individu qui a un tel passé gravit les échelons d’une car­rière poli­tique, les pos­si­bi­lités qui s’ouvrent à lui sont sus­cep­tibles de l’enivrer. Un monde de facilité et de flat­terie est là à portée de main. Et quand un "Juif de l’exil" amé­ricain – un terme tout à fait méprisant à l’égard des Juifs de l’étranger – un men­diant pro­fes­sionnel, qui considère que c’est un grand honneur de lui apporter son soutien, arrive pour lui offrir toutes sortes de bonnes choses, la ten­tation est tout sim­plement trop forte.

L’histoire d’Olmert pré­sente un aspect par­ti­culier. Peut-​​être parce qu’il a eu le sen­timent dans son enfance d’avoir été tenu à l’écart, il éprouve un besoin désespéré de "Haverim". "Haver" est un mot hébreu carac­té­ris­tique évoquant le camarade, l’ami, le pote, le copain de régiment. (on connait les mots de la conclusion célèbre de l’éloge de Rabin par Bill Clinton : "Shalom Haver !" Olmert a besoin de beaucoup d’Haverim, des Haverim tout le temps. Des Haverim qui l’adorent, en par­ti­culier des intel­lec­tuels et/​ou des gens riches qui l’admirent et l’aiment.

Il aime gâter ses amis, les emmener avec lui lorsqu’il part en voyage ou en vacances. Il les inonde de cor­dialité et de gestes d’amitié, leur tape sur l’épaule, leur consacre du temps et de l’attention. Pour lui c’était aussi l’un des attraits du pouvoir.

L’un de ces amis, l’avocat Uri Messer, est mor­tifié. Non parce que Messer aurait violé la loi. Ni parce qu’il aurait violé les règles de la morale ou de la démo­cratie. Mais parce que Messer a "dénoncé" Olmert à la police. (Messer lui-​​même a employé le mot "salaud", le synonyme israélien de dénon­ciateur.) Comme un écolier : on ne doit pas rap­porter au maître. Il se met lui-​​même à la torture. Comme le dit Messer lui-​​même, il n’est pas un "psycho" mais un homme qui se torture pour avoir trahi un Haver.

UN AUTRE ASPECT de la question : la relation entre Olmert et Morris Talansky, celui qui lui a remis pendant de nom­breuses années des enve­loppes bien garnies.

Talansky se com­portait à son égard comme un esclave envers son maître. Au bout d’un certain temps, Olmert s’est mis à le traiter comme un ser­viteur. Je dirais presque : comme un maître colonial traite un indigène inférieur.

Ceci n’est pas inha­bituel. Beaucoup d’Israéliens traitent les Juifs de la dia­spora comme s’ils étaient des sujets colo­nisés, qui sont dans l’obligation de servir et de sou­tenir les aris­to­crates de la "mère" patrie. Quand ils pensent aux Juifs amé­ri­cains ou lorsqu’ils en parlent, ils répètent sans s’en rendre compte des sté­réo­types anti­sé­mites. Talansky cor­respond par­fai­tement à ce genre de sté­réotype. Olmert le consi­dérait comme cela et lui même se voyait ainsi. Lorsque Olmert est venu en Amé­rique et qu’il l’a honoré de sa pré­sence devant ses rela­tions et ses voisins juifs, cela l’a valorisé, et il était disposé à payer pour cela – et à payer cher.

UNE QUESTION se pose : pourquoi ces scan­dales fatals éclatent-​​ils lorsqu’un diri­geant fait un pas vers la paix, ou tout au moins prétend faire un pas vers la paix ?

Je ne pense pas qu’il y ait une conspi­ration. En général, je ne suis pas porté à croire aux conspi­ra­tions, bien qu’il y en ait aussi.

Mais nous avons ici, je pense, un phé­nomène plus profond. Les prin­ci­pales ten­dances du pouvoir actuel vont dans le sens de l’occupation, de l’expansion et de la guerre. Par consé­quent, lorsqu’un scandale de cor­ruption concerne un diri­geant qui agit dans ce sens, le scandale est étouffé dès l’origine. Mais lorsque le scandale implique un diri­geant qui fait des gestes dans le sens de la paix, le scandale prend des pro­por­tions considérables.

C’est ce qui est arrivé à Sharon à la veille du déman­tè­lement des colonies de la Bande de Gaza. Cela arrive main­tenant à Olmert lorsqu’il ose parler de paix avec la Syrie et de l’évacuation des colonies du Golan.

LORD ACTON est célèbre pour sa formule : “Le pouvoir tend à cor­rompre et le pouvoir absolu cor­rompt abso­lument.” De la même façon, nous disons que l’occupation cor­rompt et que l’occupation totale cor­rompt totalement.

Ehoud Olmert est le produit carac­té­ris­tique du cynisme et de l’anarchie qui a souillé ce pays pendant les 41 années d’occupation.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de cor­ruption aupa­ravant. Il y en avait certainement.

De mon point de vue, la cor­ruption est née avec l’Etat, et ce n’est pas par hasard. On a beaucoup parlé de la Nakba à l’occasion du 60e anni­ver­saire d’Israël. Mais un phé­nomène qui a accom­pagné la Nakba est sys­té­ma­ti­quement passé sous silence : le pillage à grande échelle des pro­priétés arabes abandonnées.

Au cours de la fuite et de l’expulsion de 1948, quelques 100 à 150.000 familles arabes ont aban­donné leur foyer. Beaucoup d’entre elles vivaient dans des demeures simples, mais ils étaient nom­breux aussi à vivre dans des maisons cossues à Jaffa, Jéru­salem et Haïfa. Qu’est-il advenu de ce que conte­naient ces maisons ? Qu’est-il advenu de dizaines de mil­liers de tapis de valeur, de fau­teuils, de réfri­gé­ra­teurs, de vête­ments, de pianos ? Que sont devenus les stocks des bou­tiques et des magasins ?

Ils ont disparu.

Une partie d’entre eux s’est retrouvée dans des entrepôts du gou­ver­nement et a été dis­tribuée aux nou­veaux immi­grants. Je n’ai jamais vu de rapport sur la question. La grande majorité de ces biens a été tout sim­plement volée.

En général cela n’a pas été le fait des soldats qui ont conquis les lieux. Ils se sont battus et sont repartis. Mais après eux sont venus l’arrière garde, les unités de transport et d’intendance, les copains des gens au pouvoir, qui sont venus avec des camions pour faire main basse sur tout ce qui était à leur portée.

Il n’y avait là rien de secret. Nous étions au courant et nous en par­lions à l’époque. Pendant des années on a pu voir des canapés et des fau­teuils revêtus de velours dans des salons privés et dans des bureaux. Ce phé­nomène n’a jamais fait l’objet d’enquêtes et, plus tard, cela a été étouffé et dissimulé.

J’ai soulevé cette question plu­sieurs fois à la Knesset. J’ai évoqué l’histoire biblique d’Akan, le fils de Cami, qui, lors de la conquête de Jéricho, viola l’ordre de Dieu de ne pas se livrer au pillage. En punition, les israé­lites furent mis en déroute à la bataille sui­vante. “Israël a péché, il a violé l’alliance que je lui avais imposée. Oui ! on a pris ce qui était ana­thème, on l’a dérobé, on l’a dis­simulé et on l’a mis dans ses bagages.” (Josué 7, 11) Josué fit lapider à mort Akan et toute sa famille. Il était par­tisan de l’extermination des cana­néens mais opposé au pillage.

Le vol au grand jour de biens aban­donnés par des gens était déjà une vio­lation de l’éthique admise avant la fon­dation de l’Etat. Sa négation et sa dis­si­mu­lation aggrave la chose. Mais la cor­ruption à grande échelle, dont nous voyons main­tenant les fruits amers dans toute leur laideur, a com­mencé en réalité avec l’occupation de 1967.

L’occupation est cor­rompue, et elle cor­rompt par sa nature même. Elle récuse tous les droits humains, y compris le droit de pro­priété. Elle déve­loppe dans les ter­ri­toires occupés un climat d’anarchie. Elle enrichit l’occupant et tous ceux qui ont partie liée avec lui. Elle crée une ambiance de cynisme effronté, un envi­ron­nement où "on peut faire n’importe quoi". Une telle ambiance ne s’arrête pas à la ligne verte. Elle imprègne l’Etat du conquérant.

C’est là que commence la corruption.