Quand Napoléon a gagné à Waterloo

Uri Avnery, lundi 4 septembre 2006

Quand la guerre a éclaté, les gens des médias se sont mis en rang et ont marché au pas comme un bataillon de pro­pa­gan­distes. Tous les médias, sans exception, sont devenus des outils de l’effort de guerre. Le gou­ver­nement et les porte-​​parole de l’armée, en liaison avec l’entourage d’Olmert, déci­daient que publier et quand, et, plus important, que supprimer.

NAPOLEONGAGNÉ la bataille de Waterloo. La Wehr­macht alle­mande a gagné la seconde guerre mon­diale. Les Etats-​​Unis ont gagné au Vietnam et les Sovié­tiques en Afgha­nistan. Les Zélotes ont gagné contre les Romains et Ehoud Olmert a gagné la deuxième guerre du Liban.

Vous ne le saviez pas ? Eh bien, ces der­niers jours les médias israé­liens ont fait défiler de nom­breux experts, qui n’ont laissé aucune place au doute : la guerre nous a apporté de grands succès, le Hez­bollah a été mis en déroute, Olmert est le grand vainqueur.

Les ani­ma­teurs et les pré­sen­ta­teurs des débats télé­visés ont mis leurs micros au service de pro­fes­seurs, experts en publicité, « agents de ser­vices de sécurité » et de « stra­tèges » (un terme qui ne désigne pas des généraux mais des conseillers d’hommes poli­tiques). Tous étaient d’accord sur l’issue de la guerre : une vic­toire, parole d’honneur.

Hier j’ai allumé la télé­vision et j’ai vu une per­sonne rayon­nante d’assurance expliquer comment notre vic­toire au Liban ouvre la voie à l’inévitable guerre contre l’Iran. L’analyse, faite presque entiè­rement de clichés, était du niveau d’un devoir d’élève de collège. J’ai été consterné d’apprendre que l’homme était un ancien chef du Mossad. Quoi qu’il en soit, nous avons gagné cette guerre et nous allons gagner la prochaine.

Il n’y a donc aucun besoin d’une com­mission d’enquête. Sur quoi enquêter ? Tout ce dont nous avons besoin, c’est de quelques comités pour faire cla­rifier les erreurs mineures ici et là.

Les démis­sions sont abso­lument hors de question. Pourquoi, que s’est-il passé ? Des vain­queurs ne démis­sionnent pas ! Napoléon a-​​t-​​il démis­sionné après Waterloo ? Les Pré­si­dents Johnson et Nixon ont-​​ils démis­sionné après ce qui s’est passé au Vietnam ? Les Zélotes ont-​​ils démis­sionné après la des­truction du Temple ?

BLAGUE À PART, le défilé des com­parses d’Olmert à la télé­vision, à la radio et dans les journaux, nous dit quelque chose. Pas sur les réus­sites d’Olmert comme homme d’Etat et comme stratège, mais sur l’intégrité des médias.

Quand la guerre a éclaté, les gens des médias se sont mis en rang et ont marché au pas comme un bataillon de pro­pa­gan­distes. Tous les médias, sans exception, sont devenus des outils de l’effort de guerre, encensant Olmert, Peretz et Halutz, s’enthousiasmant à la vue de la des­truction du Liban et chantant les louanges de la « ténacité de la popu­lation civile » du nord d’Israël. Les gens étaient soumis à un déluge incessant de com­mu­niqués vic­to­rieux, sans dis­con­tinuer du matin tôt au soir tard.

Le gou­ver­nement et les porte-​​parole de l’armée, en liaison avec l’entourage d’Olmert, déci­daient que publier et quand, et, plus important, que supprimer.

Cela s’est traduit dans des euphé­mismes et des mani­pu­la­tions de langage. Au lieu des mots appro­priés on employait des expres­sions trom­peuses : quand de vio­lentes batailles fai­saient rage au Liban, les médias par­laient d’« échanges de tirs ». Le trouillard Hassan Nas­rallah « se cachait » dans son bunker, alors que notre cou­rageux chef d’état-major diri­geait les opé­ra­tions de son poste de com­man­dement sou­terrain (appelé « le trou »).

Les « ter­ro­ristes » peureux du Hez­bollah se cachaient der­rière les femmes et les enfants et opé­raient depuis l’intérieur des vil­lages, contrai­rement à notre ministère de la Défense et à notre quartier général qui se trouvent au cœur de la zone la plus den­sément peuplée d’Israël. Nos soldats n’ont pas été cap­turés dans une action mili­taire, mais « enlevés » comme des vic­times de gang­sters, alors que notre armée « arrête » les diri­geants du Hamas. Le Hez­bollah, c’est bien connu, est « financé » par l’Iran et la Syrie, au contraire d’Israël qui « reçoit un soutien généreux » de notre grand ami et allié, les Etats-​​Unis.

Il y avait, évidemment, une dif­fé­rence de la nuit au jour entre le Hez­bollah et nous. Comment peut-​​on com­parer ? Après tout, le Hez­bollah a lancé ses roquettes sur nous avec la ferme intention de tuer des civils, et il en a effec­ti­vement tué une tren­taine. Alors que nos mili­taires, « l’armée la plus morale du monde » pre­naient bien soin de ne pas blesser de civils et donc seulement environ 800 civils libanais, dont la moitié d’enfants, ont perdu la vie dans les bom­bar­de­ments qui étaient tous dirigés vers des cibles purement militaires.

Aucun général ne pouvait être comparé aux cor­res­pon­dants et aux com­men­ta­teurs, qui pas­saient quo­ti­dien­nement à la télé­vision en prenant des poses mar­tiales, qui don­naient des nou­velles des combats et exi­geaient que l’on s’engage plus loin à l’intérieur du Liban. Seuls des spec­ta­teurs très attentifs ont noté que ceux-​​ci n’accompagnaient pas du tout les com­bat­tants et ne par­ta­geaient pas les dangers et les souf­frances de la bataille, ce qui est essentiel pour un reportage honnête en période de guerre. Pendant toute la guerre, je n’ai vu que deux repor­tages de cor­res­pon­dants qui reflé­taient véri­ta­blement l’état d’esprit des soldats - l’un de Itay Angel et l’autre de Naoum Barnea.

Les morts de soldats n’étaient géné­ra­lement annoncées qu’après minuit, quand presque tout le monde dort. Pendant la journée, les médias ne par­laient que des soldats « blessés ». Le pré­texte officiel était que l’armée devait d’abord informer les familles. C’est vrai - mais seulement pour ce qui est du nom des soldats tombés. Pas du tout pour le nombre des morts. (Les gens ont vite compris et ont réalisé que « blessés » vou­laient dire « tués ».)

BIEN SÛR, parmi le millier de per­sonnes invitées dans les studios de télé­vision pendant la guerre pour faire connaître leurs points de vue, il n’y a eu presque aucune voix cri­ti­quant la guerre elle-​​même. Deux ou trois, qui furent invités pour servir d’alibi, sont apparus comme des cinglés ridi­cules. Deux ou trois citoyens arabes ont aussi été invités, mais les maîtres du jeu leur tom­baient dessus comme des chiens de chasse sur leur proie.

Pendant des semaines, les médias ont occulté le fait que des cen­taines de mil­liers d’Israéliens avaient aban­donné le nord bom­bardé, laissant seulement les plus pauvres. Cela aurait mis à mal la légende de la « ténacité » de l’arrière.

Tous les médias ( sauf les sites internet) ont tota­lement occulté les nou­velles sur les mani­fes­ta­tions contre la guerre qui avaient lieu presque quo­ti­dien­nement et qui sont passées rapi­dement de dizaines à des cen­taines et de cen­taines à des mil­liers de par­ti­ci­pants. (Seule la pre­mière chaîne a consacré quelques secondes à la petite mani­fes­tation du Meretz et de la Paix Main­tenant qui a eu lieu juste avant la fin de la guerre. Les deux avaient soutenu la guerre avec enthou­siasme presque jusqu’à la fin.)

Je ne dis pas ces choses en tant que pro­fesseur en com­mu­ni­cation ou homme poli­tique mécontent. Je suis une per­sonne de média de la tête aux pieds. Depuis l’âge de 17 ans, j’ai été jour­na­liste actif, reporter, chro­ni­queur et directeur de publi­cation, et je sais très bien comment des médias intègres doivent se conduire. (Le seul prix que j’ai eu dans mon propre pays m’a été attribué par l’association des jour­na­listes pour « toute une vie au service du journalisme ».

Je ne pense pas que le com­por­tement de nos médias a été pire que celui de leurs col­lègues amé­ri­cains au début de la guerre en Irak, ni de celui des médias bri­tan­niques pendant la guerre ridicule des Falklands/​Malouines. Mais les scan­dales des autres ne nous consolent pas.

Sur ce fond de lavage de cerveau omni­présent, il faut saluer les rares per­sonnes - qui peuvent se compter sur les doigts des deux mains - qui ne se sont pas joints au chœur général et ont vraiment fait entendre des cri­tiques dans les médias écrits, pour autant qu’on leur ait permis de le faire. Leurs noms sont bien connus et je ne vais pas en faire la liste ici, par crainte d’oublier quelqu’un et de com­mettre un péché impar­don­nable. Ils peuvent garder la tête haute. Le pro­blème est que leurs com­men­taires n’ont paru que dans les pages « opi­nions », qui ont un impact limité, et ont été tota­lement absents des pages d’informations et des journaux d’actualité qui forment jour après jour l’opinion publique.

Quand les gens des médias débattent aujourd’hui avec passion de la nécessité de toutes sortes de com­mis­sions d’enquête et de comités d’investigation, peut-​​être pourraient-​​ils donner l’exemple et mettre en place une com­mission d’enquête pour exa­miner les actions des médias eux-​​mêmes au moment de l’épreuve suprême.

DANS LE « FAUST » de Goethe, le diable se pré­sente comme la « force qui aspire tou­jours au mal et produit tou­jours le bien ». Je ne veux pas, Dieu m’en garde, com­parer les médias au diable, mais le résultat est le même : par leur soutien enthou­siaste à la guerre, les médias ont accentué le sen­timent d’échec qui est apparu après coup et qui pourrait avoir en fin de compte un impact bénéfique.

Les médias ont appelé le Hez­bollah « orga­ni­sation ter­ro­riste » évoquant l’image d’un petit groupe de « ter­ro­ristes » aux capa­cités négli­geables. Quand il est devenu clair qu’il est une force mili­taire per­for­mante et bien entraînée avec des com­bat­tants cou­rageux et déter­minés, des fusées et autres armes effi­caces, qui a pu tenir contre une énorme machine mili­taire 33 jours sans céder, la déception a été encore plus amère.

Après que les médias eurent glo­rifié nos chefs mili­taires comme des supermen et traité leurs fan­fa­ron­nades avec admi­ration, presque comme si elles étaient des révé­la­tions divines, la déception a été encore plus grande quand de graves échecs en matière de stra­tégie, de tac­tique, de ren­sei­gnement et de logis­tique sont apparus à tous les niveaux du com­man­dement suprême.

Cela a contribué au profond chan­gement de l’opinion publique qui a eu lieu à la fin de la guerre. Le sen­timent d’échec a été d’autant plus fort que la confiance était à un haut niveau. Les Dieux ont déchu. L’intoxication de la guerre a été rem­placée par la gueule de bois du len­demain matin.

Et qui trouve-​​t-​​on en tête de la foule qui crie ven­geance, sur toute la route jusqu’à la Place de la Guillotine ? Les médias, bien sûr.

Je ne connais pas un seul ani­mateur, pré­sen­tateur, reporter ou jour­na­liste, qui ait reconnu sa culpa­bilité et se soit excusé pour la part qu’il a prise dans le lavage de cerveau. Tout ce qui a été dit, écrit ou pho­to­graphié a été effacé des tablettes. Il ne s’était tout sim­plement rien passé.

Main­tenant, alors que les dégâts sont irré­pa­rables, les médias prennent la tête de ceux qui demandent la vérité et réclament une punition pour toutes les déci­sions scan­da­leuses prises par le gou­ver­nement et l’état-major général : avoir pro­longé inuti­lement la guerre au-​​delà des six pre­miers jours, avoir aban­donné l’arrière, avoir négligé les réser­vistes, ne pas avoir envoyé l’armée de terre au Liban le jour X et l’avoir envoyée le jour Y, ne pas avoir accepté l’appel du G8 au cessez-​​le-​​feu, etc., etc.

Mais, une minute…

Durant les quelques der­niers jours, la roue peut encore tourner. Quoi ? Après tout, nous n’avons pas perdu la guerre ? Attendez, attendez, nous avons gagné ? Nas­rallah s’est excusé ? (Par ordre supé­rieur, l’interview de Nas­rallah n’a pas été diffusé dans sa totalité, mais le seul passage où il admettait s’être trompé a été diffusé et rediffusé.)

Le flair des gens des médias a détecté un chan­gement de sens du vent. Cer­tains d’entre eux ont déjà changé de cap. S’il y a une nou­velle vague dans l’opinion publique, il faut surfer dessus, non ?

NOUS APPELONS cela l’« effet Altalena”.

Pour ceux qui ne le savent pas, ou qui l’ont déjà oublié, Altalena était un petit bateau qui était arrivé sur les côtes d’Israël en plein milieu de la guerre de 1948, trans­portant un groupe d’hommes de l’Irgoun et des quan­tités d’armes, des­tinées à on ne sait qui. David Ben Gourion, crai­gnant un putsch, avait ordonné le bom­bar­dement du bateau, au large de Tel-​​Aviv. Cer­tains des hommes avaient été tués ; Menahem Begin, qui était monté à bord, a été poussé à l’eau et a été sauvé. Le bateau a coulé, l’Irgoun a été dis­persé et ses membres ont rejoint la nou­velle armée israélienne.

Vingt-​​neuf ans plus tard, Begin est arrivé au pouvoir. Tous les car­rié­ristes se sont empressés de le rejoindre. Il est alors apparu, rétro­ac­ti­vement, que pra­ti­quement tout le monde avait été à bord de l’Altalena. Le petit bateau s’était trans­formé en un énorme porte-​​avion - jusqu’à ce que le Likoud perde le pouvoir et que l’Altalena se retrouve réduit à la taille d’un bateau de pêche.

La seconde guerre du Liban a été un puissant Altalena. Tous les médias se sont entassés sur son pont. Mais le len­demain de la guerre, nous avons appris que c’était une illusion d’optique : abso­lument per­sonne n’y était, excepté le capi­taine Olmert, le Premier officier Peretz et le timonier Halutz. Pourtant cela peut changer d’une minute à l’autre, si l’opinion confiante peut être convaincue que fina­lement nous avons gagné la guerre.

Comme on l’a déjà dit : en Israël rien ne change, sauf le passé.