Quand Israël faisait du pied à Saddam

Gilles Munier, mercredi 13 janvier 2010

En 1989, l’Irak sort vain­queur de huit ans de guerre avec l’Iran. Un ambas­sadeur de Saddam Hussein ren­contre à Genève… le Premier ministre israélien, selon un ancien agent irakien qui a révélé la teneur de l’entretien.

Le général Hussein Anwar, ancien cadre de l’IIS (Iraqi Intel­li­gence Service) réfugié dans un pays du Golfe, a révélé sur son blog (The Meso­po­tamian) qu’en 1989 un Suisse a approché Barzan al-​​Tikriti, ambas­sadeur d’Irak à Genève – et demi-​​frère de Saddam Hussein – pour lui pro­poser de ren­contrer un envoyé spécial israélien, porteur d’un message destiné au Pré­sident irakien. Le général affirme tenir cette infor­mation, et ce qui s’est passé ensuite, du Pré­sident et de Barzan lui-​​même.

Rap­pelons qu’au début 1989, l’Irak sortait vain­queur de 8 ans de guerre avec l’Iran. Les efforts de son gou­ver­nement étaient foca­lisés sur la recons­truction du pays. Barzan demanda à Saddam s’il fallait donner suite à la demande. Le Pré­sident répondit par l’affirmative et chargea Hamid Youssef Hamadi, son ancien chef de Cabinet, ministre de l’Information, d’aller à Genève pour le seconder. L’ordre était d’écouter en silence et de rendre compte.

Barzan pensait qu’Israël leur délè­guerait un officier ou, tout au plus, un directeur adjoint du Mossad. Quelle ne fut pas sa sur­prise de découvrir que ce serait Yitzhak Shamir, Premier ministre d’Israël, qui par­ti­ci­perait à la réunion qui allait se tenir dans un endroit discret de la ville suisse.

Pour mémoire, il faut savoir que Shamir est non seulement un ancien membre du Mossad, mais aussi qu’il a dirigé le Groupe Stern dans les années 40, une orga­ni­sation sio­niste, ter­ro­riste, anti-​​anglaise qui pendant la seconde Guerre mon­diale a proposé au maréchal allemand Rommel de l’aider à s’emparer de la Palestine.

En psy­cho­logue averti des us et cou­tumes arabes, Yitzhak Shamir est entré dans le vif du sujet en disant qu’il s’adressait à Abou Odaï, le « Père d’Odaï », une for­mu­lation à conno­tation affective tra­duisant le respect porté à un proche. Il leur dit que l’Irak avait rem­porté la guerre contre l’Iran et que l’armée ira­kienne était désormais la plus forte du Moyen-​​Orient, qu’il n’était pas là pour demander que l’Irak recon­naisse Israël comme Etat juif. Il leur demandait de trans­mettre ses res­pects à Abou Odaï et de lui dire qu’il était prêt à le ren­contrer à Bagdad ou dans n’importe quel pays de son choix.

En fait, Shamir per­cevait les dis­cours de Saddam sur le conflit israélo-​​palestinien comme une menace qui enflammait la rue arabe. « Nous luttons avec les Pales­ti­niens depuis 50 ans », dit-​​il, « laissez-​​nous lutter 50 ans encore, mais en vous tenant à l’écart ».

Qu’Abou Odaï oublie la Palestine, du moins dans ses inter­ven­tions télé­visées, et il en ferait le plus puissant des chefs d’Etat arabes. Israël l’aiderait à ren­verser et à intro­niser qui il voulait à la tête de pays allant de la Mau­ri­tanie à l’Irak.

« Mais, si vous com­mettez l’erreur de frapper Israël, ne serait-​​ce qu’avec un seul missile », avertit Shamir, « je vous promets de faire revenir l’Irak à l’âge de pierre ». La même menace, en des termes quasi iden­tiques - faire retourner l’Irak à l’âge pré-​​industriel - fut lancée par le secré­taire d’Etat amé­ricain James Baker à Tarek Aziz et Barzan, à Genève, le 9 janvier 1991, lors de la confé­rence qui précéda la Pre­mière guerre du Golfe.

Barzan, pas impres­sionné, répondit à Shamir que sa pro­po­sition lui sem­blait « inac­cep­table », « qu’aucun baa­siste ne consen­tirait à trahir son serment de militant ». Il prit l’avion pour Bagdad où il rendit compte à Saddam. Ce dernier écouta atten­ti­vement, refusa la pro­po­sition israé­lienne et donna l’ordre de couper tout contact avec des envoyés sio­nistes. Selon le général Anwar, Saddam rappela que la libé­ration de la Palestine est la priorité n°1 du parti Baas, pour conclure en criant : « et qu’en enfer aillent les colo­ni­sa­teurs et les traîtres… ».  [1]

[1] Notes :

1. La pro­po­sition d’Yitzhak Shamir n’est pas sans rap­peler celle faite, en 1191, par Richard Cœur de Lion à Salah Eddine al-​​​​Ayoubi (Saladin) lors de la 3ème Croisade. « S’agissant de Jéru­salem, c’est notre lieu de culte », avait fait savoir le roi anglais au sultan, par l’intermédiaire d’Al-Adel, frère de ce dernier, « et nous n’accepterons jamais d’y renoncer, même si nous devons nous battre jusqu’au dernier ». Salah Eddine avait répondu : « La ville sainte est autant à nous qu’à vous ; elle est même plus impor­tante pour nous car c’est vers elle que notre pro­phète a accompli son mira­culeux voyage noc­turne et c’est là que notre com­mu­nauté sera réunie le jour du jugement dernier. Il est donc exclu pour nous que nous l’abandonnions. Jamais les musulmans ne l’admettraient ». On connaît la suite… (cité par Bishara Khader, L’Europe et la Palestine : des Croi­sades à nos jours, Ed. L’Harmattan, 1999).

2. En 1982, après la fer­meture de l’oléoduc Kirkouk-​​​​Banyas par la Syrie, Yitzhak Shamir avait proposé à l’Irak d’exporter son pétrole via Haïfa. Saddam avait refusé. Hanan Bar-​​​​On, sous-​​​​directeur au ministère des Affaires étran­gères israélien, était revenu à la charge avec le projet de la société amé­ri­caine Bechtel de construire un pipeline Kirkouk-​​​​Aqaba… qu’un certain Donald Rum­sfeld était allé « vendre » à Bagdad en décembre 1983 et mars 1984. Nouveau refus de Saddam. (Lire : La soif de pétrole irakien d’Israël, par Gilles Munier).