Qu’ils sachent qui commande

Ha’aretz - Amira Hass, jeudi 19 février 2004

Depuis trois ans et demi, S., ambu­lancier expé­ri­menté, évacue des vic­times blessées par l’armée israé­lienne et les corps des tués sur le front de Rafah. Tôt le 8 février, on l’a envoyé chercher un homme âgé qui souf­frait d’une crise d’angoisse.

Sa maison, foyer de la famille Abu Labada, avait été réqui­si­tionnée par une unité des Forces de défense israéliennes.

Son fils Ashraf, dont on ignorait à Rafah la pré­sence sur les listes de per­sonnes recher­chées de l’armée a fuit la maison ; il a été abattu et tué. Les soldats n’ont pas trouvé le tunnel qu’ils cherchaient.

Les autres fils ont également été arrêtés. Seuls les femmes et les enfants sont restés dans la maison, retenus par les soldats et les blindés qui ont pris position autour de la maison durant 15 heures.

Et pourtant cela n’a pas été facile du tout d’évacuer l’homme en ambu­lance. Malgré la coor­di­nation entre des offi­ciers de liaison pales­ti­niens et israé­liens, la pre­mière ambu­lance envoyée a dû rebrousser chemin lorsqu’elle a essuyé des tirs pro­venant d’un des blindés israéliens.

S. est monté dans la seconde ambu­lance avec un autre ambu­lancier. Eux aussi avaient reçu le feu vert des offi­ciers de liaison des deux bords. S. se trouvait à 200 mètres du premier blindé qu’il voyait près de la maison et qui lui blo­quait l’entrée. On lui a dit d’avancer par radio. 20 mètres plus loin, plu­sieurs coups de feu ont touché la terre tout près de l’ambulance. S., qui est très expé­ri­menté, a bien compris le message : reste là où tu es. Il a alors cherché et trouvé une autre manière d’atteindre la maison.

Avant de finir par atteindre la porte d’entrée de la maison (un détour d’environ 400 mètres), il a dû passer près d’un blindé, puis un autre, attendre 15 minutes devant le premier (jusqu’à ce qu’il fasse cli­gnoter ses feux et s’écarte pour le laisser passer), sans cesser d’informer en per­ma­nence de ses progrès par radio. "Je suis prudent car je sais à quel point les soldats qui sont dans les blindés ont peur," a expliqué S.

Une fois arrivé dans la maison des Abu Labada, un médecin mili­taire l’a mené au père dans l’intention de le trans­férer dans l’ambulance. Pourtant à ce stade, un officier l’a appelé et l’a mené dans la cour où il lui a montré le corps d’un homme mort (dont l’identité était encore inconnue de S.). S. a refusé de trans­porter le corps et le patient dans la même ambu­lance. L’officier lui a permis d’appeler une autre ambu­lance. Pendant ce temps, raconte S., l’officier tentait de pho­to­gra­phier le corps. Il y avait un pou­lailler dans cette cour et les poules, per­turbées par le tumulte, bat­taient des ailes. Ces frois­se­ments ont mis l’officier en alerte ; laissant tomber son appareil photo, il a fait un bond, jetant des regards paniqués aux alen­tours et serrant son fusil.

"Le soldat israélien a peur d’un pou­lailler," a pensé S. Cette peur est un autre aspect du contrôle israélien dans la Bande de Gaza. Lorsque les soldats n’y sont pas dans des véhi­cules blindés ou dans des tanks, ils s’abritent der­rière des posi­tions de béton armé munies de meur­trières, comme celles du barrage routier de Gush Katif qui règle les mou­ve­ments de mil­liers de voi­tures et de camions empruntant le prin­cipal axe nord-​​sud de la Bande de Gaza. Ainsi, pro­tégés de la crainte, voyant sans être vus, ils montrent tous les jours aux Pales­ti­niens qui com­mande. Il n’y a aucun interlocuteur.

Le barrage routier ferme le soir à 20 heures. Mardi 10 février, à 17heures15, une longue colonne de voi­tures s’était formée au barrage routier au sud de l’intersection de Gush Katif (un poste en béton et des feux de cir­cu­lation actionnés par des soldats et passant du vert au rouge et inversement).

A partir de 15 heures, selon les conduc­teurs en tête de file, les véhi­cules ont avancé à une vitesse d’environ 20 mètres à l’heure. C’est-à-dire qu’ils n’ont pas avancé. Il arrivait la même chose aux véhi­cules pro­venant du nord. Jusqu’à 19 heures, la file venant du sud a avancé d’environ 100 mètres. Les conduc­teurs, tendus, anxieux, avaient formé quatre files au lieu de deux. Une femme soldat du bureau du porte-​​parole de l’armée a appelé pour dire qu’elle avait parlé avec les soldats du barrage pour savoir ce qu’il se passait et qu’"ils n’étaient pas au courant" du pro­blème, qu’il y avait peut-​​être un accident de circulation.

En d’autres termes, cela signifie que cette situation ne cor­res­pondait à aucun impé­ratif (comme des alertes des ser­vices secrets, des pré­cau­tions de sécurité ou un convoi de véhi­cules par­ti­cu­liè­rement long se diri­geant vers les colonies). Non, la porte-​​parole des Forces israé­liennes de défense a été informée par un rapport direct de terrain, à 200 mètres des soldats qui voyaient sans être vus, qu’il n’y avait pas d’accident. La femme soldat a alors répondu : « De toute façon, ce ne sont pas nos soldats qui causent cet encom­brement ». A quoi l’informateur de terrain a répondu : "Mais ce sont nos forces qui contrôlent les feux de cir­cu­lation, qui sont au rouge, et la colonne est au point mort."

Pendant ce temps, les voi­tures de l’autre côté se pré­pa­raient à bouger et l’autre côté du barrage s’est retrouvé com­plè­tement vidé de voi­tures. A 19h47, nos forces ont fait passer le feu au sud du rouge au vert. Des soldats désoeuvrés qui se dis­traient à nos dépends, ont conclu les conduc­teurs qui fai­saient la file… C’est bien là également un aspect du contrôle israélien dans la Bande de Gaza, mais d’habitude per­sonne n’est là pour vérifier avec le bureau du porte-​​parole des Forces de défense israé­lienne et entendre qu’il n’y a pas de raison opé­ra­tion­nelle à un retard de plu­sieurs heures au passage des ambu­lances, des camions de pro­duits ali­men­taires, des autobus et des auto­mo­biles trans­portant des ensei­gnants, des élèves, des étudiants, des médecins et des pas­sagers tout à fait ordinaires.