Propagande et désinformation à l’israélienne (I)

Alain Gresh, samedi 16 janvier 2010

C’est toute une entre­prise de pro­pa­gande qui se met en place à partir d’Israël [1]. Et elle se traduit par un manuel diffusé par The Israel Project, une officine de dés­in­for­mation très pro­fes­sion­nelle, et dont l’exergue est : « Pour la liberté, la sécurité et la paix » – celle des Israé­liens, bien sûr, et d’eux seuls.

Je signalais, dans un pré­cédent envoi, cet article de Serge Dumont dans le quo­tidien suisse Le Temps (8 janvier) : « Israël muscle sa riposte sur le Net ». On y lisait notamment : « Peu après la fin de l’opération “Plomb durci” (l’invasion de la bande de Gaza en janvier dernier), Tzipi Livni, alors ministre des Affaires étran­gères dans le gou­ver­nement d’Ehoud Olmert, a rapi­dement pris conscience de l’ampleur de la vague de pro­tes­ta­tions sou­levée par la des­truction massive des infra­struc­tures civiles pales­ti­niennes. Elle a alors autorisé son dépar­tement à recruter des jeunes fans d’informatique pra­ti­quant par­fai­tement une ou plu­sieurs langues étran­gères afin de répondre aux cri­tiques qui fusaient dans les blogs ainsi que dans le courrier élec­tro­nique des grands journaux euro­péens et américains. »

Au-​​delà, c’est toute une entre­prise de pro­pa­gande qui se met en place à partir d’Israël. Et elle se traduit par un manuel diffusé par The Israel Project, une officine de dés­in­for­mation très pro­fes­sion­nelle, et dont l’exergue est : « Pour la liberté, la sécurité et la paix » – celle des Israé­liens, bien sûr, et d’eux seuls. Ce manuel s’intitule The Israel Project’s 2009. Global Lan­guage Dic­tionary (PDF) et est destiné à la pro­pa­gande aux Etats-​​Unis, mais ses « règles » s’appliquent sans doute ailleurs.

C’est un document d’une cen­taine de pages, divisé en dix-​​huit cha­pitres. Curieu­sement, il porte la mention « interdit à la dis­tri­bution et à la publi­cation ». Il semble que ce texte n’était donc pas destiné à être diffusé largement.

Le premier cha­pitre s’intitule « 25 règles pour une com­mu­ni­cation efficace ». Règle n° 1, « mani­fester de l’empathie pour les deux parties ! Le but de la com­mu­ni­ca­tions pro-​​Israël ne vise pas seulement les gens qui aiment déjà Israël. Le but est de gagner de nou­veaux cœurs et les esprits d’Israël, sans perdre le soutien qu’Israël a déjà. Pour ce faire, vous devez com­prendre que le cadre à partir duquel la plupart des Amé­ri­cains voient Israël est un “cycle de vio­lence qui dure depuis des mil­liers d’années”. Ainsi, vous avez à désarmer leurs soupçons. (…) La pre­mière étape est de montrer que vous voulez la paix A LA FOIS pour les Israé­liens et les Pales­ti­niens, et notamment pour les enfants. (…) Et il faut ouvrir vos propos par l’affirmation que Israël veut un meilleur futur à la fois pour les Israé­liens et les Pales­ti­niens. (…) Si, au centre de votre com­mu­ni­cation, vous montrez du doigt en disant “Israël a raison, ils ont tort”, vous perdrez plus que vous ne gagnerez ».

Règle n° 6 : « Soyez attentif à votre ton. Un ton pro­tecteur, pater­na­liste, détournera les Amé­ri­cains et les Euro­péens. Nous sommes à un moment dans l’histoire où les Juifs en général (et les Israé­liens en par­ti­culier) ne sont plus perçus comme le peuple per­sécuté. En fait, dans le public amé­ricain et européen – le public sophis­tiqué, éduqué, aux idées arrêtées, non-​​juif –, les Israé­liens sont souvent consi­dérés comme les occu­pants et les agres­seurs. Dans ce cadre, il est essentiel pour les mes­sages de porte-​​parole pro-​​israéliens de ne pas appa­raître comme hau­tains ou condescendants. »

Et, le texte donne, comme pour chaque règle, « les mots qui ne marchent pas » :

« “Nous sommes prêts à leur per­mettre de construire”… Les Israé­liens ne peuvent pas “auto­riser” les Pales­ti­niens à aller de l’avant. Ils ne peuvent pas “per­mettre” ou “contrôler” ou “ordonner” aux Pales­ti­niens d’établir un com­merce, un transport, ou un gou­ver­nement. Si les Pales­ti­niens sont à consi­dérer comme un par­te­naire de confiance sur la voie de la paix, ils ne doivent pas être subor­données, dans la per­ception ou dans la pra­tique, par les Israéliens. (…) »

Règle n° 10. « Tracer un parallèle entre Israël et les Etats-​​Unis, y compris la nécessité de com­battre le ter­ro­risme. (…) Le langage d’Israël est celui de l’Amérique : démo­cratie, liberté, sécurité et paix. » Les Pales­ti­niens, les Ira­kiens et les Afghans, parmi d’autres, sont payés pour le savoir.

Règle n° 11. « Ne parlez pas de religion. Les Amé­ri­cains qui consi­dèrent la Bible comme document de réfé­rence sur les affaires étran­gères sont déjà par­tisans d’Israël. Les fon­da­men­ta­listes reli­gieux sont tout acquis à Israël (« Israel’s Amen Choir ») et ils repré­sentent environ un quart du public amé­ricain, et les amis les plus solides d’Israël dans le monde. Tou­tefois, cer­tains de ceux qui sont les plus sus­cep­tibles de croire qu’Israël est un Etat reli­gieux sont les plus hos­tiles à Israël (“ils sont tout aussi extré­mistes que les pays arabes qu’ils cri­tiquent”). Mal­heu­reu­sement, presque toute dis­cussion sur la religion ne fera que ren­forcer cette per­ception. Par consé­quent, même la mention du mot “juif” dans le contexte d’Israël va déclencher une réaction négative – et la défense d’Israël comme un “Etat juif” ou “Etat sio­niste” sera mal reçue. (…) »

Règle n° 15. Utiliser des questions rhétoriques.

En voici quelques exemples :

« - “Comment puis-​​je faire la paix avec un gou­ver­nement qui veut ma mort ?”
- “Comment puis-​​je faire la paix avec une popu­lation à qui sont enseignés ces mots - haïr les Juifs, pas seulement des Israé­liens - dès sa naissance ? »

« Règle 17. K.I.S.S. (Keep It Simple, Stupid) et répétez encore et encore. Une règle essen­tielle de la com­mu­ni­cation réussie est “Keep It Simple, Stupid” (faites simple). Une com­mu­ni­cation réussie ne consiste pas à réciter chaque fait de la longue his­toire de conflit israélo-​​arabe, mais à pointer quelques prin­cipes de base sur des valeurs par­tagées comme la démo­cratie et la liberté et à les répéter encore et encore. »

« Règle n° 21. Concédez un point. Recherchez des occa­sions dans chaque débat télévisé ou interview de concéder un point au jour­na­liste ou à la per­sonne avec laquelle vous débattez. Le point est de ne pas de miner l’une des bases essen­tielles de la poli­tique étrangère d’Israël. Mais les simples mots “vous avez un bon argument” font mer­veille auprès d’un public »

Et, pour ter­miner le tout, l’inévitable réfé­rence à l’holocauste et à la nécessité qu’il ne se repro­duise pas…

Le cha­pitre 2 est consacré aux mots et les phrases qu’il faut uti­liser, c’est un régal…

« “Tirer déli­bé­rément des roquettes sur des com­mu­nautés civiles” : Com­binez le motif ter­ro­riste avec la vision de civils et vous avez la par­faite illus­tration de ce à quoi Israël fait face à Gaza et au Liban. A uti­liser en par­ti­culier en ce qui concerne les tirs de roquettes, mais aussi utile pour tout type d’attaque ter­ro­riste, “délibéré” est le mot juste à uti­liser pour rap­peler l’intention der­rière der­rière les attentats. Ceci est beaucoup plus fort que de décrire les attentats comme “aveugles”.

“Diplo­matie écono­mique” : beaucoup plus global et plus popu­laire que le terme de “sanctions”. »

(…)

« “Huma­niser les roquettes”. Peindre une image vivante de ce qu’est la vie dans les com­mu­nautés israé­liennes qui sont vul­né­rables aux attaques. Oui, vous pouvez citer le nombre d’attaques à la roquette qui ont eu lieu. Mais faire suivre ceci immé­dia­tement par la des­cription du voyage noc­turne vers l’abri souterrain.

“Si … Si … Si … Alors” : Faites porter au Hamas la res­pon­sa­bilité du premier pas pour la paix par l’utilisation du “si” (et n’oubliez pas de ter­miner avec un clair “alors”, pour montrer qu’Israël est un par­te­naire pour la paix). “Si le Hamas se réforme… Si le Hamas reconnaît notre droit à exister… Si le Hamas renonce au ter­ro­risme… Si le Hamas sou­tient les accords de paix inter­na­tionaux… alors nous sommes dis­posés à faire la paix aujourd’hui.” » (…)

« “L’islam militant” : Ceci est le meilleur terme pour décrire le mou­vement ter­ro­riste. Evitez les termes comme “islamo-​​fascisme” qui rap­pellent la période Bush. » (…)

« “Per­sonne ne doit être obligé de quitter sa maison” : Ceci est la phrase la plus gagnante dans le lexique qui concerne les colonies de peu­plement. Uti­liser le principe de “mutuel” pour expliquer que, tout comme les Israé­liens arabes ne devraient pas quitter leurs maisons en Israël, les juifs d’un nouvel Etat pales­tinien doivent être auto­risés à rester dans leurs maisons, eux aussi.

“Une étape à la fois, une journée à la fois” : Il est essentiel de réduire les attentes et de réduire la pression sur Israël pour qu’il se pré­cipite dans un accord qui soit n’est pas dans son intérêt, soit met en danger sa sécurité. Le principe “un pas à la fois” sera accepté comme une approche de bon sens dans la mise en œuvre du principe de l’échange des ter­ri­toires contre la paix. »

Je reviendrai dans un autre envoi sur d’autres aspects de ce document. 182 com­men­taires sur « Prop