Propagande et déni, deux invités de marque au Congrès de Toulouse.

E. Mathieu,, samedi 26 mars 2005

En dépit des mul­tiples pro­tes­ta­tions, le palais des Congrès de Tou­louse a bien ouvert ses portes à une ren­contre franco-​​israélienne autour de « la place de l’enfant dans l’espace du conflit » du 21 au 23 mars 2005.

Un thème dont la raison d’être ne peut être contestée dans un monde où l’enfant est la prin­cipale victime des vio­lences. A condition tou­tefois que chaque enfant victime soit reconnu comme tel et que ses souf­frances ne soient pas uti­lisées à des fins de pro­pa­gande hon­teuse. Dans le « conflit » ici évoqué, dont tout laissait voir qu’il était essen­tiel­lement israélo-​​palestinien, l’enfant pales­tinien n’y avait tout sim­plement pas de « place ».

Que les orga­ni­sa­teurs aient « oublié » cet enfant là, voilà qui ne saurait sur­prendre. A leurs yeux, il n’existe pas.

Déni de ses droits, de ses souf­frances. Cet enfant là, il doit être effacé : dans son regard, il y a trop d’images d’occupation, de bom­bar­de­ments massifs, d’humiliations quo­ti­diennes, de rendez-​​vous sco­laires manqués, de recours aux soins refusés, d’enfermements entre couvre-​​feux et murs épais qui n’en finissent pas de se construire ; il y a trop d’images de parents et d’amis morts, de frères empri­sonnés, de passage dans des cel­lules israé­liennes, de maisons détruites, de terres ravagées ; trop de bles­sures visibles ou invi­sibles, de rêves avortés…

Parler de cet enfant là, c’est parler des mul­tiples vio­la­tions d’un Droit inter­na­tional qu’Israël n’a jamais voulu recon­naître, de la lâcheté d’une com­mu­nauté inter­na­tionale empri­sonnée der­rière des intérêts stra­té­giques et écono­miques qui lui font oublier ses obli­ga­tions au regard de la 4ème Convention de Genève…

Parler de cet enfant là, c’est dire les crimes de guerre, dénoncés tant par les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales que par des soldats israé­liens qui refusent d’y prendre part et des jour­na­listes, israé­liens aussi parfois, qui dénoncent…

Que les orga­ni­sa­teurs, donc, aient oublié cet enfant là, voilà qui ne saurait surprendre…

Que les repré­sen­tants de l’Etat français se soient rendus com­plices d’un tel déni, qu’ils aient apporté leur caution à un Congrès qui ne saurait être confondu avec un véri­table rendez-​​vous scien­ti­fique, voilà qui aurait nécessité de moins confuses explications.

(Pour les organisateurs,) une seule violence : celle des attentats

La lecture du pro­gramme ne laissait aucun doute sur la nature véri­table de cette ren­contre. Pleins feux sur les « attentats », depuis les attentats en Israël, bien sûr, en passant par ceux de Madrid.

Sub­tilité : un tel Congrès organisé à Tou­louse ne pouvait faire l’impasse sur l’explosion d’AZF ; un moyen d’impliquer les Tou­lou­sains en réveillant une blessure encore vive, et en amal­gamant catas­trophe indus­trielle et rumeurs d’attentats.

On notera que si, pour donner bonne mesure, les orga­ni­sa­teurs ont permis aux souf­frances « des enfants dans le monde » de s’exprimer en une courte table ronde ( trois quart d’heure sur trois jours), aucune place n’a été laissée aux enfants ira­kiens dont on sait pourtant combien ils furent et sont encore, entre pre­mière, deuxième guerre et embargo, des vic­times massives.

Comme si les ter­ro­rismes d’Etat dits de droit - Etats d’agression et d’occupation dans les faits - étaient suf­fi­samment légi­timés pour qu’ils ne puissent être tenus pour res­pon­sables de ces mil­liers de morts inno­centes dont ils décident en toute impunité.

La seule vio­lence digne d’être dénoncée fut donc celle des attentats : un habile recours pour faire l’impasse sur les plus de 650 enfants pales­ti­niens assas­sinés dans des bom­bar­de­ments ou d’une balle dans la tête, à la porte de sa maison ou sur le chemin de l’école, et des mil­liers d’autres blessés.

Entre « mémoire » et « antisémitisme », l’occupation a été occultée

Autre point fort du pro­gramme, les souf­frances de « l’enfant bouc-​​émissaire », de l’enfant « nou­velle victime de l’antisémitisme », …autant de thèmes per­mettant de déplacer, comme il est cou­tumier, le conflit israélo-​​palestinien du terrain de la résis­tance nationale vers celui d’un conflit eth­nique et religieux.

Une fois encore, ce Congrès a permis de relancer une méthode éprouvée pour occulter les faits, l’occupation meur­trière, les vio­la­tions du Droit inter­na­tional, la dépos­session d’un peuple, emmuré, dénié.

Si ce Congrès, pré­senté comme « les ren­contres franco-​​israéliennes de Vic­ti­mo­logie de l’Enfant », avait tenu toutes les pro­messes de son annonce, l’enfant pales­tinien y aurait été présent.

Jeff Halper, res­pon­sable de l’ICADH [1], aurait pu évoquer les trau­ma­tismes de l’enfant, réveillé en pleine nuit par des bruits de chars et les voci­fé­ra­tions des soldats, assistant, impuissant, à la démo­lition de sa maison ; il aurait parlé de la perte de repères pour cet enfant qui ne peut nulle part trouver refuge, y compris sous le toit familial.

Un repré­sentant de l’association israé­lienne de défense des droits de l’homme, Bt’selem, serait venu raconter les arres­ta­tions mas­sives de jeunes enfants ou d’adolescents, leurs insup­por­tables condi­tions de détention, les peines dis­pro­por­tionnées au regard des faits reprochés - souvent des jets de pierre ; il aurait parlé de cet ordre mili­taire 132 qui permet l’emprisonnement d’enfants dès l’âge de 12 ans, il aurait raconté les mauvais trai­te­ments et tor­tures, la dif­fi­culté ensuite, à renouer avec la vie sociale. Il aurait indiqué des chiffres : plus de 2000 enfants empri­sonnés depuis sep­tembre 2000, plus de 300 encore incarcérés.

Peut-​​être un médecin pales­tinien aurait-​​il été convié à témoigner des souf­frances phy­siques, des han­dicaps lourds dont cer­tains demeu­reront per­ma­nents ; il aurait dit les dif­fi­cultés quo­ti­diennes pour trans­porter un enfant malade ou blessé d’un côté à l’autre d’un barrage mili­taire, soit d’un village à un autre en Cis­jor­danie ou dans la bande de Gaza.

Sans doute le docteur Iyad Sarraj, directeur du pro­gramme de santé mentale à Gaza, aurait-​​il évoqué les trau­ma­tismes plus intimes, ceux que l’on met plus de temps à per­cevoir, les angoisses, les peurs…

Jean Ziegler, rap­porteur spécial de l’ONU, aurait rappelé les termes de son rapport, qui sou­ligne le déve­lop­pement d’une grave mal­nu­trition, liée à « l’imposition des mesures mili­taires » et qui touche plus de 22% des enfants de moins de cinq ans.

Une mobi­li­sation massive

L’indignation qui a accom­pagné l’annonce de ce Congrès honteux a dépassé les fron­tières de l’hexagone, entraînant les mêmes pro­tes­ta­tions de la part de la com­mu­nauté médicale et scien­ti­fique que de la part d’organisations huma­ni­taires et poli­tiques ou de simples ano­nymes. Elles ont été si clai­rement exprimées que les orga­ni­sa­teurs ont, à la der­nière minute, déclaré que deux ou trois tables rondes seraient consa­crées aux enfants pales­ti­niens. A la sau­vette sans doute. Mais ce retour sur un pro­gramme depuis long­temps annoncé, démontre combien chacun était conscient de la dif­fi­culté à le justifier.

Sans doute la Mairie de Tou­louse a-​​t-​​elle perçu ce que cet appui avait d’indécent et l’erreur poli­tique qu’elle avait commise, une de plus sur la route d’un soutien incon­di­tionnel plu­sieurs fois exprimé à la poli­tique israélienne.

Alors que l’armée israé­lienne s’acharnait sur Gaza, au prin­temps dernier, de nom­breux offi­ciels israé­liens n’étaient-ils pas reçus avec grand apparat pour fêter l’anniversaire de la création de l’Etat d’Israël ?

La Mairie, donc, a tenté de rec­tifier le tir. Reçue lundi matin par Mon­sieur Pierre Cha­banne, directeur de cabinet du Maire de Tou­louse, une délé­gation des orga­ni­sa­tions pro­tes­ta­taires s’est vue assurée de la déter­mi­nation des auto­rités locales à orga­niser au cours des pro­chains mois, un autre col­loque , franco-​​palestinien cette fois, sur la vic­ti­mo­logie pédiatrique.

Que l’on ne s’y trompe pas. La Mairie ne saurait se passer de la caution - scien­ti­fique ? poli­tique ? israé­lienne : M. Cha­banne a sou­ligné que ce Congrès ne pourrait s’organiser sans la pré­sence de médecins israé­liens. On notera qu’au premier tour de piste, la pré­sence de médecins pales­ti­niens n’avait pas été jugée utile !…

Désireux, ô combien, de désa­morcer une « polé­mique » qui ne tournait pas à son avantage, M. Cha­banne s’est par ailleurs engagé à sortir des cartons où il était enfoui, un dossier que l’on pouvait ima­giner enterré : celui du jumelage de la ville de Tou­louse - jumelée de longue date avec Tel-​​Aviv - avec une ville palestinienne.

Des pro­messes qu’il importe aujourd’hui de trans­former en réa­lités. Car si les Tou­lou­sains ont envie de croire en leurs élus, quelques pré­cé­dents ne poussent pas à l’optimisme. Au prin­temps 2002, au cœur de l’opération Rempart, une délé­gation du groupe local de l’AFPS avait été reçue par Madame de Veyrac, députée euro­péenne et res­pon­sable des rela­tions inter­na­tio­nales à la Mairie. A défaut de pouvoir s’engager rapi­dement dans un jumelage, nous avait-​​elle alors confié, la Mairie pourrait mettre en œuvre un envoi de secours d’urgence aux Pales­ti­niens. Mais le condi­tionnel ne s’est pas trans­formé en futur proche. Aucun avion n’a jamais décollé de l’aéroport de Toulouse-​​Blagnac.

Face à des médias locaux qui ont de fait mis davantage l’accent sur la « polé­mique » que sur le caractère « savant » de cette ren­contre, face aux « pro­messes » que l’on espère avec len­de­mains des auto­rités locales, faut-​​il parler de semi-​​victoire ? Assu­rément pas.

L’organisation de ce Congrès démontre mieux que tout, à la fois le soutien de la plus grande partie de la classe poli­tique fran­çaise à la poli­tique israé­lienne et la « naïveté » de cer­tains par­ti­ci­pants volon­tiers trompés dans leurs enga­ge­ments, une preuve s’il en est de l’influence de la pro­pa­gande israé­lienne qui par­vient à faire de l’Etat d’Israël la victime et des Pales­ti­niens des bourreaux.

[1] Israeli Com­mittee Against House Demo­li­tions, Comité contre les Démo­li­tions de maisons