Produits des colonies israéliennes : l’étiquetage, prélude au boycott ?

La fureur soulevée chez les dirigeants israéliens par la décision européenne d’identifier clairement les produits des colonies israéliennes dans les territoires occupés palestiniens révèle leur inquiétude face à l’internationalisation du conflit et à un éventuel boycott international.

René Backmann, Mediapart, samedi 14 novembre 2015

Décidément, le cynisme des arguments bricolés par Benjamin Netanyahou et ses experts en « éléments de langage », pour tenter de défendre sa politique indéfendable n’a pas de limites. Trois semaines après avoir accusé le grand mufti de Jérusalem, Hadj Amine al-Husseini, d’avoir donné à Hitler l’idée d’exterminer les juifs d’Europe – bobard indécent immédiatement réduit en poussière par l’historienne en chef du mémorial de Yad Vashem à Jérusalem, Dina Porat, ou l’historien britannique Christopher Browning –, le premier ministre israélien récidive.

Furieux d’apprendre que l’Union européenne (UE) vient d’adopter, après de nombreux reports, la décision d’étiqueter les produits originaires des colonies israéliennes dans les territoires palestiniens, il recycle un argument déjà employé en septembre par lui et ses partisans en affirmant que « l’étiquetage des produits de l’État juif réveille de sombres souvenirs » et que « l’Europe devrait avoir honte » de cette décision qui rappelle les pratiques du régime nazi contre les produits juifs. « Nous avons la mémoire de l’histoire et nous nous souvenons de ce qu’il s’est passé quand, en Europe, on a étiqueté les produits des juifs », affirme-t-il dans un communiqué de son bureau, tandis que le représentant de l’UE en Israël, le diplomate danois Lars Faaborg-Andersen, est convoqué au ministère des affaires étrangères.

Annonçant qu’elle va « examiner les mesures légales qu’Israël pourrait prendre », sa ministre de la justice, Ayelet Shaked, connue pour ses positions extrémistes, accuse ouvertement l’Union européenne d’antisémitisme : « La décision de marquer les produits des implantations est une décision anti-israélienne et antijuive, affirme-t-elle. L’hypocrisie européenne et la haine contre Israël ont dépassé toutes les limites. »

De quoi s’agit-il en fait ? Le mercredi 11 novembre dans la matinée, le collège des commissaires de l’UE réuni à Bruxelles a adopté une « notice interprétative sur l’indication d’origine des marchandises en provenance des Territoires occupés par Israël depuis 1967 ». Pour les commissaires, il s’agit d’une mesure « technique » visant à informer les consommateurs européens et non d’une mesure politique. En clair, cette décision fait obligation à l’industrie alimentaire et à la distribution au sein de l’Union européenne de mentionner l’origine exacte des produits sur les étiquettes, et en particulier de cesser d’étiqueter comme fabriqués en Israël les produits des colonies – illégales au regard du droit international –, comme c’est le cas aujourd’hui.

Cela permettra aux consommateurs européens de faire leur choix et de marquer, s’ils le souhaitent, leur désaccord avec la politique israélienne de colonisation et d’occupation. Difficile, pour les citoyens européens, de trouver une manière plus pacifique de manifester leur solidarité avec les Palestiniens et leur cause. Difficile aussi de trouver mesure plus indolore : les produits concernés, selon Bruxelles, représentent « moins de 1 % du total des échanges commerciaux entre l’UE et Israël », soit 154 millions d’euros en 2014 selon les statistiques de la Commission.

Le moins que l’on puisse dire est que cette décision, pour l’heure surtout symbolique, n’a pas été prise dans la précipitation. Alors que certaines firmes privées en Europe ont déjà décidé de rompre tout lien avec des entreprises ou des activités israéliennes dans les territoires occupés palestiniens, l’Union européenne a attendu plus de trois ans avant de mettre en vigueur des engagements pris par le Conseil en mai et décembre 2012 et renouvelés en novembre 2014.

Entretemps, l’UE avait rendu publiques, en juillet 2013, des « lignes directrices relatives à l’éligibilité des entités israéliennes établies dans les territoires occupés aux subventions, prix et instruments financiers, financés par l’UE à partir de 2014 ». Ces « lignes directrices » présentaient notamment l’intérêt de rappeler, dans leur article 3, que « l’UE ne reconnaît pas la souveraineté d’Israël sur les territoires visés au point 2 [le plateau du Golan, la bande de Gaza et la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est] et ne les considère pas comme faisant partie intégrante du territoire d’Israël indépendamment du statut légal qui leur est conféré par le droit national israélien ».

En avril 2013, dans une lettre à Catherine Ashton, haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères, les chefs de la diplomatie de 13 pays de l’UE [1] avaient demandé la mise en œuvre des directives européennes en matière d’étiquetage des produits en provenance des territoires occupés. Le dossier avait été mis en attente à la demande de John Kerry, qui estimait alors pouvoir renouer le dialogue israélo-palestinien et qui jugeait la démarche européenne contre-productive. Deux ans plus tard, face à l’échec patent des tentatives américaines et au développement croissant de la colonisation, ce ne sont plus 13 mais 16 ministres européens des affaires étrangères [2] qui avaient signé, le 13 avril 2015, une lettre commune à Federica Mogherini, nouvelle responsable de la diplomatie européenne, pour lui faire observer que l’application de la directive sur l’étiquetage était une « étape importante dans l’application complète de la politique de l’UE, dans le but de préserver la solution à deux États ».

« L’extension continue des colonies israéliennes illégales dans les territoires palestiniens occupés, et autres territoires occupés par Israël depuis 1967 [plateau du Golan – ndlr], écrivaient les ministres, menace la perspective d’un accord de paix juste et définitif. En outre, ajoutaient-ils, la mise en œuvre correcte et cohérente de la politique européenne de protection des consommateurs et de la législation sur l’étiquetage est nécessaire pour garantir que les consommateurs ne sont pas trompés par de fausses informations. Les consommateurs européens doivent avoir confiance dans l’information sur l’origine des biens qu’ils achètent. Les producteurs d’Israël – tel que défini par la ligne verte – et les producteurs palestiniens bénéficieront de cette mesure. »

Quelques mois plus tôt, était parvenu à Bruxelles, où il avait discrètement circulé, le rapport alarmant des diplomates européens en poste à Jérusalem – document révélé par Mediapart le 28 mars 2015 – qui dressait un tableau inquiétant de la situation, notant « une sérieuse détérioration de la situation à Jérusalem dans pratiquement tous les domaines ». Parmi les recommandations avancées par les diplomates européens, sept concernaient les rapports entre l’UE et les colonies de Cisjordanie. Il était notamment proposé que des mesures soient adoptées pour contrôler ou limiter l’entrée dans les États de l’Union européenne des colons impliqués dans des actions violentes, ou appelant à de telles actions ; que les entreprises et citoyens européens soient mis en garde sur les risques liés aux activités économiques et financières dans les colonies ; que des directives soient fournies aux tour-opérateurs de l’UE pour qu’ils évitent de soutenir des entreprises dans les colonies de Jérusalem-Est ; que la législation européenne concernant les produits des colonies soit intégralement mise en œuvre et que soient envisagées les mesures législatives supplémentaires appropriées à la situation.

Pourquoi une mesure annoncée depuis longtemps et d’une portée pratique pour l’instant limitée provoque-t-elle une réaction aussi démesurée chez les dirigeants israéliens ? Sans doute parce que l’Europe est le premier partenaire commercial d’Israël : le montant des échanges en 2014 a atteint 30 milliards d’euros. Sans doute aussi parce que toute internationalisation du conflit, qu’elle ait pour instrument les Nations unies ou l’Union européenne est insupportable aux dirigeants israéliens, habitués à la confortable discrétion du huis clos bilatéral ou au jeu de dupe des négociations à trois avec l’intermédiaire américain. Car, aux yeux de Netanyahou et de ses alliés, au sein de la fragile coalition d’extrême droite qui soutient son gouvernement, cette mesure, qui implique la société civile européenne, est un premier pas vers ce que le pouvoir israélien redoute le plus : un boycott économique citoyen qui ne manquerait pas d’avoir à terme un impact économique mais surtout politique et diplomatique ravageur.

Alarmés par le développement international de la campagne BDS – boycott, désinvestissement, sanctions – lancée par des organisations de solidarité avec les Palestiniens et soutenue par des personnalités comme Ken Loach, Angela Davis, Naomi Klein, Peter Brook, Eduardo Galeano ou Jean-Luc Godard et qui vise les produits et les activités d’Israël, les dirigeants israéliens s’efforcent aujourd’hui de présenter comme une mesure de boycott d’Israël, donc une manifestation d’antisémitisme, toute démarche contestant l’occupation des territoires palestiniens.

Il existe une claire différence d’approche et parfois des divergences idéologiques réelles entre les partisans de la campagne BDS et les défenseurs du boycott des seuls produits en provenance des colonies israéliennes. Et une différence tout aussi claire entre l’étiquetage de ces produits, décidé par l’UE, et un boycott. Mais les dirigeants israéliens affectent d’ignorer ces différences et entretiennent délibérément une confusion destinée à présenter toute critique d’Israël comme une dé-légitimation de l’État juif, voire comme une menace contre son existence.

Confusion que le gouvernement français contribue à alimenter en maintenant en vigueur la circulaire de Michèle Alliot-Marie, ministre de la justice de Nicolas Sarkozy, qui demandait en 2010 aux procureurs de poursuivre avec fermeté ceux qui appellent au boycott. Comme viennent de le rappeler deux arrêts récents de la Cour de cassation, qui assimilent l’appel au boycott des produits d’Israël au délit « de provocation à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion », la France est l’un des très rares pays de la planète où l’appel au boycott par un mouvement associatif ou citoyen pour critiquer la politique d’un État est interdit. Ni les États-Unis, ni l’Allemagne, ni la Grande-Bretagne, ni la Belgique, qui ne passent pas pour des pays hostiles à Israël, n’ont instauré une telle législation.

Pour autant, l’hystérie nationaliste israélienne face à la décision européenne a un indiscutable mérite : à ceux qui n’y avaient pas encore prêté l’oreille, elle révèle, parfois en creux, ce que n’osent pas officiellement proclamer les dirigeants dans leurs discours publics. Lorsque Benjamin Netanyahou dénonce « l’étiquetage des produits de l’État juif », lorsque le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Emmanuel Nahson, parle des « produits israéliens en provenance des secteurs sous contrôle israélien depuis 1967 », lorsque la vice-ministre des affaires étrangères, Tzipi Hotovely, s’indigne contre la discrimination qui frappe les produits fabriqués sur « l’ensemble du territoire d’Israël », qu’avouent-ils ? Que les colonies appartiennent clairement au territoire israélien. Qu’il n’en sera jamais autrement. Que la Cisjordanie, où aurait dû s’édifier l’État de Palestine, se limite aux lambeaux de territoires palestiniens, dispersés entre les enclaves coloniales. Et que la solution à deux États est à l’agonie. Lorsqu’un colon, interrogé à la radio, affecte de se résigner à devoir licencier ses travailleurs palestiniens si le boycott s’installe, en oubliant qu’il s’est installé sur les terres volées aux mêmes Palestiniens, que révèle-t-il ? Que l’impunité dont a bénéficié Israël depuis les premiers pas de son entreprise de colonisation en 1967 a détruit toute interrogation, éteint tout doute dans l’esprit de ceux qui occupent les territoires palestiniens avec la conviction qu’ils en sont les héritiers légitimes. La colère, paraît-il, est mauvaise conseillère. Même partiellement feinte, elle vient d’amener les dirigeants israéliens à livrer quelques-unes des causes de la mort du « processus de paix ».

[1France, Espagne, Portugal, Royaume-Uni, Irlande, Danemark, Finlande, Pays-Bas, Belgique, Autriche, Slovénie, Luxembourg, Malte

[2France, Espagne, Portugal, Royaume-Uni, Irlande, Danemark, Finlande, Pays-Bas, Belgique, Autriche, Slovénie, Luxembourg, Malte, Suède, Croatie, Italie