Proche-​​Orient : le réajustement européen

Denis Sieffert, dimanche 20 décembre 2009

À l’initiative de la Suède, l’Union euro­péenne s’est spec­ta­cu­lai­rement pro­noncée pour que Jéru­salem soit la « capitale de deux États ».

Dans un univers diplo­ma­tique d’inertie et de lâcheté, l’appel européen pour que Jéru­salem devienne « la future capitale de deux États » est un événement consi­dé­rable. S’il ne s’agit en fait que d’une réaf­fir­mation de la légalité inter­na­tionale, et de l’actualité des réso­lu­tions des Nations unies, cette prise de position, rendue publique le 8 décembre, met un terme à de longues années de silence et d’acceptation tacite du fait accompli colonial. Les ministres des Affaires étran­gères des « 27 » ont également dit leur vive pré­oc­cu­pation face au blocage du pro­cessus de paix.

Mais l’essentiel de cette décla­ration, c’est évidemment la réaf­fir­mation du refus européen de recon­naître l’annexion de Jérusalem-​​Est par l’État hébreu en 1980. La décla­ration va plus loin encore puisqu’elle rap­pelle que l’Union euro­péenne se refuse à accepter « les chan­ge­ments de fron­tières sur­venus » depuis la fin de la guerre des Six-​​Jours, en 1967, « autres que ceux acceptés par les deux parties ».

Un premier projet de ce texte initié par les Suédois pré­cisait expli­ci­tement que le futur État pales­tinien devait être composé de la Cis­jor­danie, de la bande de Gaza et de Jérusalem-​​Est. La version finale parle d’un futur État pales­tinien « contigu [à Israël] et viable ». Mais l’idée de conti­guïté ajoutée à la réfé­rence aux fron­tières de 1967, et à Jéru­salem, « capitale de deux États » constitue tout de même une spec­ta­cu­laire avancée diplo­ma­tique pour les Pales­ti­niens. La repré­sen­tante de la Palestine auprès de l’Union euro­péenne, Leila Shahid, ne s’y est pas trompée. Elle s’est féli­citée de la « ligne claire et ferme » adoptée par les Euro­péens, ainsi que de leur appel à lever « le siège de Gaza ».

Au-​​delà des mots, la prise de position euro­péenne res­semble à une ten­tative de retour de l’Europe sur la scène proche-​​orientale [1] . Jusqu’ici, les Euro­péens sem­blaient se contenter d’un rôle de bailleur de fonds, ­finançant la recons­truction des infra­struc­tures pales­ti­niennes après chaque bom­bar­dement israélien, aban­donnant tout rôle poli­tique au profit des États-​​Unis.

En dépit d’un com­mu­niqué de façade, Israël a évidemment peu apprécié la décla­ration euro­péenne. En témoigne l’interdiction faite, le len­demain, à une délé­gation du Par­lement européen, pourtant munie de toutes les auto­ri­sa­tions, de se rendre à Gaza. La réaction amé­ri­caine est plus com­plexe. Si Washington a aus­sitôt réaf­firmé sa position tra­di­tion­nelle sur Jéru­salem, sou­mettant toute décision à une négo­ciation entre les deux parties – ce qui fait la part belle à Israël –, il semble que rien n’ait été fait, côté amé­ricain, pour empêcher la décla­ration euro­péenne, qui, au fond, ne déplaît peut-​​être pas à Barack Obama.

Sur le terrain, les choses sont hélas moins claires. Le gou­ver­nement israélien mul­tiplie les gestes contra­dic­toires, se pro­nonçant d’un côté pour un « gel tem­po­raire de la colo­ni­sation » et accordant, de l’autre, des crédits sup­plé­men­taires de 28 mil­lions de dollars aux colons. Une décision d’attribuer une aide sup­plé­men­taire à des « zones prio­ri­taires », situées pour la plupart en Cis­jor­danie, a cependant été reportée. La vérité est d’ailleurs sortie de la bouche de l’ultra natio­na­liste Benny Begin : « Il ne s’agit pas d’un véri­table gel, a-​​t-​​il reconnu, pendant ces dix mois, s’ajouteront au moins 10 000 rési­dents aux 300 000 qui y vivent déjà. »

[1] Voir aussi Sou­fiane Ben Farhat

Bras de fer ou profil bas

Israël sait l’Europe faible. Diplo­ma­ti­quement s’entend. L’irruption même d’Israël sur la scène moyen-​​​​orientale, puis mon­diale, a coïncidé avec le déclin pla­né­taire de l’Europe occidentale.

Un acteur et témoin aux pre­mières loges à l’époque l’a si bien résumé : "Dès la pre­mière moitié du siècle, la France et l’Angleterre, épuisées par deux guerres mon­diales, assis­teront à l’effondrement de leur empire et de leur autorité, dans cet immense bou­le­ver­sement qui succède à leur vic­toire. La division qui règne parmi les puis­sances euro­péennes fera perdre à la France et à l’Angleterre, coup sur coup, et dans un enchaî­nement iné­luc­table, leurs prin­ci­pales posi­tions en Afrique, en Asie, aux Indes, en Indo­chine, en Afrique du Sud et en Afrique du Nord…Et désormais, dans le monde, deux autres voix se font entendre, deux hommes se dressent l’un en face de l’autre : le pré­sident des Etats-​​​​Unis contre le premier soviétique…Dès lors, la France ne joue plus que le rôle de brillant second" (Georges Bonnet, Le Quai d’Orsay sous trois répu­bliques. éd. Fayard, Paris, 1961, p. 519).

Le pro­cessus se vérifie au fil des décennies explo­sives du Proche-​​​​Orient en crise. Ses rava­geuses guerres cycliques tous les sept à dix ans cor­ro­borent la stature mili­taire et diplo­ma­tique faible d’une Europe inca­pable ne fut-​​​​ce que de for­muler une poli­tique exté­rieure commune. Sur le conflit israélo-​​​​palestinien et israélo-​​​​arabe, les Etats euro­péens affichent par moments des posi­tions dia­mé­tra­lement opposées. Israël campe dès lors la posture des néo­con­ser­va­teurs amé­ri­cains qui mettent un point d’honneur à parler de la "Vieille Europe".

Et Israël ne s’embarrasse guère de rétor­sions immé­diates à l’encontre de l’Europe à l’occasion du moindre son de cloche diplo­ma­tique jugé dis­cordant par Tel-​​​​Aviv. Ainsi, pas plus tard qu’avant-hier, le Par­lement européen a-​​​​t-​​​​il indiqué avoir demandé des expli­ca­tions aux auto­rités israé­liennes, qui ont empêché une délé­gation de députés euro­péens de se rendre dans la bande de Gaza. Israël avait accordé la veille une auto­ri­sation à tous les membres de la délé­gation. Trois heures plus tard, l’entrée a été annulée "pour des raisons de sécurité", sans plus d’explication", selon un com­mu­niqué du Par­lement européen transmis par le bureau de l’Union euro­péenne à Al Qods (Jérusalem).

"Il est très curieux, précise le com­mu­niqué du Par­lement européen, que l’annulation soit inter­venue quelques heures après l’annonce de la décla­ration du Conseil de l’Union euro­péenne réaf­firmant la position forte de l’Europe en faveur d’un Etat pales­tinien basé sur les fron­tières de 1967 et de la fin des implan­ta­tions en Cis­jor­danie, y compris Jérusalem-​​​​Est".

Réunis à Bruxelles le 8 décembre, les ministres des Affaires étran­gères des Vingt-​​​​Sept ont renouvelé les prin­cipes défendus par les Euro­péens au Proche-​​​​Orient par la pré­si­dence sué­doise de l’UE. Leur Décla­ration commune est caté­go­rique : "S’il doit y avoir une paix véri­table, une solution doit être trouvée à travers des négo­cia­tions pour résoudre le statut de Jéru­salem comme la future capitale de deux Etats". En même temps, les Euro­péens se disent pro­fon­dément pré­oc­cupés par la situation à Al Qods-​​​​Est. Rap­pelant qu’ils n’ont jamais reconnu l’annexion de la partie orientale de la ville sainte, ils appellent le gou­ver­nement israélien à "cesser les trai­te­ments dis­cri­mi­na­toires à l’égard des Pales­ti­niens de Jérusalem-​​​​Est".

Une semaine après l’entrée en vigueur du traité de Lis­bonne, la position de principe euro­péenne se veut un signal fort. L’objectif de la pré­si­dence sué­doise de l’UE est double et combiné : relancer le pro­cessus de paix au Proche-​​​​Orient et pro­mouvoir haut et fort une ambi­tieuse diplo­matie européenne commune.

Cela tombe à point. L’UE vient en effet de se doter d’un nouveau Haut repré­sentant pour la poli­tique étrangère, Catherine Ashton. Aux der­nières nou­velles, elle a été pro­pulsée à la tête d’un service d’action diplo­ma­tique ayant pour ainsi dire les moyens de sa poli­tique, via une puis­sance de frappe finan­cière. Sa mission pre­mière consiste à donner un visage à la diplo­matie euro­péenne agis­sante sur la scène inter­na­tionale. D’ailleurs, dès janvier 2010, Catherine Ashton pré­sidera les réunions des ministres euro­péens des Affaires étrangères.

Reste à savoir si les Israé­liens et les Amé­ri­cains l’entendent de cette oreille. Sinon partout dans le monde, du moins dans le "pré carré" proche-​​​​oriental.

Les immé­diates mesures de rétorsion diplo­ma­tique israé­liennes semblent, à ce stade, un mini-​​​​test. L’Europe relèvera-​​​​t-​​​​elle le défi jusqu’au bout, au prix d’un bras de fer diplo­ma­tique au besoin ? Ou bien se débinera-​​​​t-​​​​elle et adoptera-​​​​t-​​​​elle un profil bas, encore une fois, face aux pres­sions israé­liennes et des puis­sants lobbies pro-​​​​israéliens ? Se contentera-​​​​t-​​​​elle tout au plus de jouer le rôle de brillant second ? On verra bien sous peu…

publié par La presse, relayé par CJPP5 http://​cjpp5​.over​-blog​.com/​a​r​t​icle-…