Proche-​​Orient, la complexité loin du dogme

Gilles Paris, dimanche 20 septembre 2009

"A nous deux Proche-​​Orient !" Tel est l’exorde que semblent s’être donné les concep­teurs du numéro que la revue d’histoire des Presses de Sciences Po, Ving­tième siècle, consacre à cette région compliquée.

Le pari ne manque pas d’intrépidité tant il s’agit d’un sujet propice, comme ils le recon­naissent bien volon­tiers, à des "dis­cours tau­to­lo­giques" et des "enquêtes redon­dantes" qui illus­trent une "his­to­rio­graphie cloi­sonnée". Mais si l’impression que tout a déjà été écrit est fausse, affirment-​​ils, c’est jus­tement parce que les dis­cours sur la région sont trop souvent soumis au dogme de la même téléo­logie. Pour tenter d’éclairer ce qui reste trop souvent dans l’ombre, Ving­tième siècle propose un regard global, embrassant à la fois le temps et le territoire.

Pour quel profit ? Dans la pre­mière partie, consacrée aux "foyers" proche-​​orientaux (s’y ajoutent une partie dédiée aux fron­tières puis enfin une troi­sième passant en revue les frac­tures, qui ne sont pas tou­jours celles aux­quelles on s’attend), Leyla Dakhli recons­truit avec entrain un natio­na­lisme arabe débordant géné­reu­sement de son zénith his­to­rique, entre la déco­lo­ni­sation et l’instauration des régimes auto­ri­taires encore en place aujourd’hui. Car l’arabité a précédé autant qu’elle a survécu à cet épisode his­to­rique com­mencé dans la flam­boyance nas­sé­rienne et achevé dans la dés­illusion de replis en des espaces nationaux étriqués. Leyla Dakhli, qui a également contribué à l’ouvrage col­lectif Les Arabes parlent aux Arabes (Sindbad) - paru en même temps que Les Médias en Médi­ter­ranée (Actes Sud) -, voit dans l’arabisme média­tique en vigueur depuis plu­sieurs décennies la trace d’un pan-​​nationalisme per­sistant et mutant, mais souvent réduit au rang de dis­cours tri­bu­nicien pour les fan­tas­ma­tiques "masses" et "rue" arabes.

Après Leyla Dakhli, Denis Charbit sort ses outils de démineur pour s’attaquer au sujet explosif d’un sio­nisme qui ne mérite à ses yeux ni excès d’honneur ni excès d’indignité. Cou­ra­geu­sement penché sur cette bombe qu’il attaque en his­torien, "le jugement indulgent" et "le verdict impi­toyable" rangés sous clef dans l’armoire aux contro­verses, Denis Charbit tente de montrer la plas­ticité d’un phé­nomène pluriel, tour à tour spi­ri­tualité, idéo­logie ou bré­viaire de l’action politique.

Les attaques contre les lieux établis se pour­suivent dans une réjouis­sante tri­an­gu­lation avec une Turquie livrée à la question. Marc Aymes déchiffre ce qu’il croit être "le palimp­seste" d’un Etat-​​nation qui s’enivre volon­tiers sans tota­lement tromper son monde de "l’image lisse que les gou­ver­ne­ments pré­sentent dans le miroir qu’ils tendent au pays et au monde". Et Marc Aymes de planter sa four­chette acérée dans un "feuilleté tem­porel" qu’il déchi­quette à belles dents pour opposer à cette recons­truction kéma­lisée le chaos fécond de sa constitution.

Ces trois auteurs qui ouvrent le numéro de Ving­tième siècle campent un décor qu’une dizaine de contri­bu­tions, qui s’inscrivent dans la même veine, viennent habiter. Elles ne peuvent mal­heu­reu­sement pas toutes être évoquées ici, mais on peut signaler le par­cours d’un Arabe juif à Bagdad dans l’entre-deux-guerres, Anouar Shaul, aux iden­tités mul­tiples, et qui rap­pelle que, avant l’automne et l’hiver des régimes auto­ri­taires, le Proche-​​Orient connut aussi un prin­temps démo­cra­tique. Des recen­sions très sélec­tives d’ouvrages consacrés au Proche-​​Orient par­achèvent une livraison sti­mu­lante et robo­rative. L’Orient était devenu trop simple, il était grand temps de le complexifier.