Proche-​​Orient : Une coexistence précaire

Ali Jarbawi, jeudi 16 octobre 2008

Dif­ficile d’imaginer deux ennemis plus naturels que le Hamas et le mou­vement sio­niste qui domine la scène poli­tique israélienne.

Chacun, à sa propre manière, affirme sa déter­mi­nation à détruire l’autre. Cependant, leur relation est beaucoup plus com­plexe et sym­bio­tique que ce qu’un obser­vateur dis­trait pourrait croire.

Ini­tia­lement, Israël a ignoré l’activisme et l’influence gran­dis­sante de la branche pales­ti­nienne des Frères Musulmans et du Mujamma (le “Centre Isla­mique” et berceau ins­ti­tu­tionnel des Frères Musulmans à Gaza). Israël a cru que la pensée tra­di­tio­na­liste et non-​​violente des Frères Musulmans ferait contre­poids au sécu­la­risme et au natio­na­lisme des fac­tions poli­tiques pales­ti­niennes. Cependant, à l’occasion du déclen­chement de la pre­mière intifada, les diri­geants les plus jeunes du Mujamma ont réussi à forcer l’organisation à adopter une poli­tique prônant « le jihad main­tenant », ce qui a entraîné la création du Hamas. Cela a constitué une rupture idéo­lo­gique forte : un mou­vement qui recher­chait l’Islamisation à travers des réformes locales et éduca­tives s’est tourné vers la lutte armée et le natio­na­lisme pour faire advenir sa vision d’une société islamique.

La trans­for­mation pro­gressive du Hamas, en à peine un peu plus de deux décennies, en un parti poli­tique de gou­ver­nement aurait sans aucun doute surpris ses fon­da­teurs. Son empres­sement, pareil à celui du Fatah, à com­pro­mettre l’accès aux soins de base et à l’éducation et à s’engager dans des que­relles technico-​​légales pour s’arroger la maî­trise com­plète des ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­tales pales­ti­niennes les aurait sans aucun doute pro­fon­dément perturbés.

Tota­lement soutenu par ses avoués dans les gou­ver­ne­ments amé­ricain et européen, le Fatah a refusé de s’impliquer pour un transfert ordonné du pouvoir, attisant le feu du conflit interne qui ronge actuel­lement Gaza. Cependant, c’est une pure folie pour le Hamas de croire que sa vic­toire était un mandat de tous les Pales­ti­niens pour prendre le contrôle de toutes les ins­ti­tu­tions natio­nales. De plus en plus de « faucons » issus de sa branche armée acquièrent un poids poli­tique, ce qui explique que le Hamas n’emploie plus son service de sécurité uni­quement pour lutter contre la cri­mi­nalité. Il l’utilise également pour sup­primer des oppo­sants poli­tiques et contenir l’activisme des orga­ni­sa­tions issues de la société civile. Rien à voir avec le mandat octroyé par des citoyens qui ont voté pour « le chan­gement et des réformes » et pour mettre un terme à la cor­ruption et à la mau­vaise gou­ver­nance du Fatah.

Il ne fait aucun doute que l’establishment poli­tique et les ser­vices de sécurité d’Israël ont également été surpris par la trans­for­mation d’un mou­vement popu­laire défendant un projet de société en une auto­cratie de diri­geants. On accorde souvent à Israël beaucoup plus de crédit qu’elle n’en mérite réel­lement pour sa vision stra­té­gique et son contrôle de la scène pales­ti­nienne. Mais la montée du Hamas, qu’Israël ne contrôle pas com­plè­tement, n’est pas sans consé­quences posi­tives pour son ennemi juré. Pre­miè­rement, le Hamas a prouvé qu’il était capable de garantir la sécurité des habi­tants des villes du sud d’Israël proche de Gaza, et cela appa­remment sans recevoir beaucoup en échange. Deuxiè­mement, les liens qu’entretient le Hamas avec le soi-​​disant « croissant shiite » donnent aux diri­geants israé­liens de solides argu­ments pour jus­tifier le non-​​respect des droits légaux et humains des Pales­ti­niens, sous couvert d’une « lutte contre le ter­ro­risme » inepte et inef­ficace. Troi­siè­mement, main­tenant plus que jamais, Gaza peut être citée en exemple de l’incapacité des Pales­ti­niens à se diriger et à garantir la sécurité des per­sonnes. La situation poli­tique inté­rieure en Israël est aujourd’hui plus fragile que jamais. La société israé­lienne est pro­fon­dément divisée et inclut en son sein des groupes puis­sants et popu­laires tota­lement opposés à tout accord de paix que même les plus douces des « colombes » pales­ti­niennes accep­te­raient. Même si Tzipi Livni arrivait à former une coa­lition gou­ver­ne­mentale, celle-​​ci serait fragile. Son propre crédit est lui aussi limité ; de sévères doutes per­sistent sur son lea­dership et sur sa maî­trise des ques­tions de sécurité. Elle va très pro­ba­blement chercher à passer les quelques mois d’ici aux pro­chaines élec­tions dans le fau­teuil de premier ministre, afin de per­mettre aux élec­teurs israé­liens de s’habituer à sa pré­sence en tant que chef de l’état. Cette stra­tégie de survie de Livni et de Kadima exclut tout conflit ouvert avec les colons et les partis reli­gieux orthodoxes.

Comme il l’a fait de manière quasi-​​ininterrompue depuis Oslo, le gou­ver­nement israélien va continuer à faire sem­blant de faire avancer le pro­cessus de paix tout en s’assurant de sa para­lysie, afin de reporter indé­fi­niment la ter­rible pers­pective d’un clash inté­rieur. Israël est satisfait de voir le Hamas diriger Gaza, mais ne prendra pas le risque de le laisser prendre le pouvoir en Cis­jor­danie. Une société pales­ti­nienne poli­ti­quement et socia­lement divisée est indis­pen­sable pour main­tenir « qu’il n’y a pas d’interlocuteur cré­dible pour la paix », pour reprendre l’argument qui a si bien servi le Sio­nisme ces der­nières années. Si l’armée israé­lienne main­tient (voire accentue) sa pré­sence actuelle, sa liberté d’action et son système de contrôle, elle est par­fai­tement capable d’empêcher le Hamas de prendre le pouvoir en Cisjordanie.

Cette approche est de toute évidence en contra­diction totale avec la stra­tégie de la com­mu­nauté inter­na­tionale, qui vise à pro­mouvoir le pro­cessus de paix en créant un système de sécurité et de crois­sance écono­mique en Cis­jor­danie. Israël est peut-​​être satis­faite de laisser Salam Fayyad continuer à déployer ses forces de sécurité pales­ti­niennes dans des zones sep­ten­trio­nales de la Cis­jor­danie. Mais, en pra­tique, cela restera une expé­rience maî­trisée qui ne sera en aucun cas étendue à Hébron. Il se peut qu’Israël soit d’accord pour déplacer quelques bar­rages mili­taires, comme on déplace des transats sur une plage de Tel-​​Aviv, mais elle ne relâ­chera pas sa mainmise globale sur la situation. A n’en pas douter, les conseillers en com­mu­ni­cation du ministère de la défense israé­lienne et des ser­vices du Premier Ministre conti­nueront à mettre en avant leur volonté de « pro­téger les Pales­ti­niens modérés » du Hamas en Cis­jor­danie– un message destiné à calmer la com­mu­nauté inter­na­tionale tout en accen­tuant la fracture entre le Hamas et les fac­tions poli­tiques de l’OLP.

Diviser pour régner – cette stra­tégie est aussi vieille que les col­lines de Jéru­salem et fonc­tionne tou­jours aussi bien. Elle restera la pierre angu­laire de la stra­tégie d’Israël envers les Pales­ti­niens et guidera sa gestion du Hamas. Com­battu par Israël et par la majorité de la com­mu­nauté inter­na­tionale (dont les prin­cipaux pays arabes), aux prises avec des divi­sions internes de plus en plus criantes, les chances du Hamas d’étendre son emprise au-​​delà d’une vic­toire creuse à Gaza sont minces. Sur le plan national, l’indiscipline et l’intérêt per­sonnel rampant qui ont rongé le Fatah étant désormais visibles au sein du Hamas, on recherche tou­jours un lea­dership uni­taire qui pla­cerait la fin de l’occupation avant ses petites ambi­tions politiques.