Printemps israélien douteux en Europe

Gideon Levy, jeudi 19 juin 2008

Pour la pre­mière fois peut être, un étrange situation domine : l’Europe, qui accorde beaucoup d’importance aux droits de l’Homme et à la liberté, boy­cotte l’entité occupée. Comme si cela ne suf­fisait pas, elle amé­liore même ses liens avec l’occupant.

Comme c’est agréable d’être un repré­sentant officiel d’Israël en Europe en ce moment même. Cela faisait long­temps que cela n’avait pas été aussi agréable. Et ce n’est pas seulement à cause du prin­temps spec­ta­cu­laire dans les Jardins du Luxem­bourg à Paris, les pubs bondés d’Athènes, ou les jeunes gens se dorant nus au soleil à Stockholm. Il s’agit de la sym­pathie récente pour Israël qui souffle dans presque toutes les capi­tales. Les journaux français se sont mis en quatre pour le 60 ème anni­ver­saire, des soldats israé­liennes font les cou­ver­tures des maga­zines, et même les journaux suédois ont perdu un peu de leur intérêt pour la souf­france des Pales­ti­niens, qui avait pendant des années suscité chez eux une pro­fonde sympathie.

La semaine der­nière, quand le Centre Inter­na­tional Olof Palme à Stockholm a tenu un sym­posium sur la paix au Moyen Orient, un scandale a éclaté parce que les orga­ni­sa­teurs avaient invité un pro­fesseur d’études isla­miques de londres, Azam Tamimi, un sym­pa­thisant du Hamas. Même en Suède. La sym­pathie pour Israël paral­lè­lement à une anti­pathie bouillon­nante pour les Pales­ti­niens, les Arabes et les Musulmans, incluant, bien sûr, la par­ti­ci­pation active au boycott de Gaza et du Hamas, pourrait atteindre de nou­veaux sommets cette semaine. Le Conseil des ministres des affaires étran­gères de l’UE doit dis­cuter demain de la reva­lo­ri­sation du statut d’Israël au sein de l’UE, et plus tard dans la semaine les ministres des états membres de l’UE le feront également. Il suffit de l’opposition d’une seul pays pour empêcher l’amélioration des liens, ce qui aurait des rami­fi­ca­tions écono­miques impor­tantes pour Israël.

Mais il y a une grande chance que de même que l’Europe a décidé à l’unanimité de boy­cotter Gaza, elle dira oui à la reva­lo­ri­sation des liens Israël - UE. Pour les res­pon­sables israé­liens c’est une excel­lente nou­velle. Pour la pre­mière fois peut être, un étrange situation domine : l’Europe, qui accorde beaucoup d’importance aux droits de l’homme et à la liberté, boy­cotte l’entité occupée. Comme si cela ne suf­fisait pas, elle amé­liore même ses liens avec l’occupant. Tandis que l’Europe est consi­dérée par la majorité des Israé­liens comme hostile à l’égard d’Israël, pour ne pas dire anti­sémite, ses gou­ver­ne­ments s’unissent pour sou­tenir Israël pra­ti­quement quelque soit ce qu’Israël fait.

L’obéissance aveugle de l’Europe aux Etats-​​Unis, qui l’a conduite en Afgha­nistan et en Irak, com­binée à la culpa­bilité pour l’Holocauste, est mani­feste dans sa relation à notre égard. La xéno­phobie et par­ti­cu­liè­rement la haine des musulmans et de la montée en puis­sance du Hamas à Gaza et la per­ception en Europe que cette orga­ni­sation fait partie d’une conspi­ration isla­mique dan­ge­reuse dont les autres membres sont al Qaeda et le Hez­bollah, trouve actuel­lement à s’exprimer dans les rela­tions avec Israël.

C’est vrai que les repré­sen­tants d’Israël conti­nuent de se plaindre amè­rement d’une hos­tilité. La semaine der­nière, l’ambassadeur israélien à Londres s’est lamenté que la Grande Bre­tagne était devenue un nid de radicaux ayant des points de vue anti-​​ Israël ; cela paie tou­jours de se plaindre. C’est vrai que l’opinion publique en Europe àtou­jours plus de sym­pathie à l’égard des Pales­ti­niens. Mais les gou­ver­ne­ments euro­péens tournent le dos à ce sen­timent et mènent une poli­tique plutôt extra­or­di­nai­rement sym­pa­thique à l’égard d’Israël. Il n’y a pra­ti­quement aucun pays qui n’a pas envoyé un res­pon­sable en Israël récemment ; ils se pré­ci­pitent tous à Sdérot pour se faire prendre en photo avec une roquette, et restent à l’écart de Gaza malgré les plus grandes souf­frances qu’on y trouve.

Ce faux charme magique ne devrait pas nous tromper. Ce ne sont pas de bonnes nou­velles pour ceux qui sou­haitent la fin de l’occupation israé­lienne et qui croient encore que l’Europe peut et devrait jouer un rôle utile pour construire la paix dans la région. L’Europe, qui suit aveu­glément, de façon incom­pré­hen­sible, les Etats-​​Unis, n’est pas seulement une Europe qui fait fi des valeurs qu’elle brandit ; c’est aussi une Europe qui perdra toute pos­si­bilité d’influence dans la région. Ce n’est pas bon pour le Moyen Orient et c’est mauvais pour l’Europe aussi, dans l’arrière cour de laquelle ce conflit a commencé.

Nous avons déjà un médiateur prenant fait et cause pour l’une des parties, laissant Israël tout faire en matière d’occupation : l’Amérique. Nous n’avons pas besoin d’en avoir un autre. Le statut spécial de l’Europe – comme marché écono­mique prin­cipal pour Israël, mais qui main­tient aussi des rela­tions étendues avec le Monde Arabe – est entrain de s’éroder. Au lieu de cela nous avons un Occident qui n’exige plus rien d’Israël, accepte l’occupation cri­mi­nelle et se montre dure seulement lorsqu’il s’agit des Pales­ti­niens. C’est vrai que l’Europe est aussi le plus gros donateur pour l’Autorité pales­ti­nienne, mais en cela elle sub­ven­tionne l’occupation, rien de plus.

Quand le premier ministre de l’Autorité pales­ti­nienne (AP), Salam Fayyad, le chéri d’Israël et des US, a osé récemment agir contre cette reva­lo­ri­sation, Israël a rapi­dement frappé l’AP au porte monnaie en confiscant l’argent des taxes qui lui appar­tient ; un scandale en soi. Ainsi sera-​​t-​​il fait à toute per­sonne qui essaie de demander à l’Europe de main­tenir un certain sem­blant de neutralité.

L’Europe doit retrouver la raison cette semaine. Elle doit poser des condi­tions à la reva­lo­ri­sation des rela­tions avec Israël par toute une série de mesures pra­tiques qu’Israël devra prendre, dans l’esprit des valeurs euro­péennes déclarées. Vous voulez une reva­lo­ri­sation ? Alors conduisez vous s’il vous plaît selon le droit inter­na­tional, s’il vous plaît res­pecter les droits de l’homme, s’il vous plaît lever le blocus de Gaza. C’est comme cela que l’Europe se com­porte vis-​​à-​​vis des autres pays qui frappent à sa porte. Une réva­lo­ri­sation sans condition serait une récom­pense pour les colonies, une médaille pour le siège, les bou­clages et la famine.

Est-​​ce la façon dont l’Europe se voit elle-​​même ?

Faisant de somp­tueux cadeaux à l’occupant, boy­cottant l’occupé, et devenant une marion­nette de l’Amérique ?