« Pressions physiques modérées » en Palestine

Dahr Jamail, vendredi 4 juillet 2008

Selon la qua­trième Convention de Genève, "sont et demeurent pro­hibés, en tout temps et en tout lieu, à l’égard des per­sonnes men­tionnées ci-​​dessus : a) les atteintes portées à la vie et à l’intégrité cor­po­relle, notamment le meurtre sous toutes ses formes, les muti­la­tions, les trai­te­ments cruels, tor­tures et sup­plices ; (…) c) les atteintes à la dignité des per­sonnes, notamment les trai­te­ments humi­liants et dégra­dants. " Mais pas pour les Pales­ti­niens aux mains des Israéliens…

Le 16 juin dernier, nous avons reçu conjoin­tement à Londres, Mohammed Omer et moi, le prix de jour­na­lisme Martha Gellhorn. Omer est un jeune Pales­tinien de 24 ans, avec lequel je suis fier d’avoir partagé cette dis­tinction, comme je l’ai dit lors de la céré­monie. Son travail depuis sa terre natale de Gaza constitue un modèle de reportage huma­ni­taire, mais aussi une ten­tative de récon­ci­liation avec Israël.

Contrai­rement au mien, le voyage d’Omer à Londres a été presque impos­sible. Lorsque j’ai appris que j’allais recevoir ce prix, j’ai sim­plement réservé ma place sur un vol San Francisco-​​Londres et pris place à bord. Omer — dont un bull­dozer israélien a détruit la maison et qui a vu la plupart de ses sept frères et sœurs tués ou mutilés par l’occupant — a d’abord dû se battre pour obtenir un visa de sortie.

La suite, c’est le jour­na­liste émérite John Pilger, cou­ronné bien avant nous, qui la décrit : « Faire venir Muhammad à Londres afin qu’il y reçoive son prix fut une véri­table opé­ration diplo­ma­tique. Israël exerce en effet un contrôle tatillon aux fron­tières de Gaza, et il a fallu une escorte de l’ambassade néer­lan­daise pour le faire sortir. »

Même après la céré­monie, nous ne sommes pas revenus chez nous de la même manière. Mon plus grave pro­blème fut un retard d’une heure du vol pour les Etats-​​Unis — qui ont donné l’an dernier 3,2 mil­liards de dollars d’aide mili­taire à Israël, et lui redon­neront la même somme dans la pro­chaine année fiscale, plus un bonus de 150 millions.

Omer, qui est rentré jeudi 26, a été mal­traité par les forces de sécurité israé­liennes. Un officiel néer­landais était venu le chercher au pont Allenby (qui relie, au-​​dessus du Jourdain, la Jor­danie et la Cis­jor­danie) pour l’accompagner jusqu’à la bande de Gaza. Ce diplomate a attendu à l’extérieur du bâtiment israélien, à la fron­tière, qu’Omer lui fasse signe. Mais, à l’intérieur, on a interdit au jour­na­liste pales­tinien d’appeler cette escorte diplo­ma­tique. Un officier du Shin Bet fouillait ses bagages et ses docu­ments, et lui demandait ses livres bri­tan­niques. Soudain, il s’est retrouvé encerclé par sept membres armés des services.

La suite, il la raconte lui-​​même : « Un homme appelé Avi m’a ordonné de me désha­biller. Pourtant j’étais déjà passé aux rayons X. J’ai enlevé mes vête­ments, ne gardant que mes sous-​​vêtements. Il m’a dit de les ôter aussi. Comme je refusais, il a mis la main sur son arme. Je me suis mis à pleurer : “Pourquoi me traitez-​​vous ainsi ? Je suis un être humain.” Il m’a répondu : “Ce n’est rien par rapport à ce que tu vas subir main­tenant.” Il a alors sorti son arme, me l’a pressée sur la tête et, m’immobilisant de tout son poids, il m’a retiré de force mes sous-​​vêtements. Puis il m’a imposé une sorte de danse de son invention. Un autre officier m’a demandé en riant : “Tu rap­portes du parfum ?” J’ai rétorqué : “Ce sont des cadeaux pour des gens que j’aime.” Il s’est écrié : “Oh, l’amour fait partie de votre culture ?” »

Omer poursuit : « J’ai ensuite attendu douze heures sans nour­riture, sans eau et sans toi­lettes. Lorsque je devais me lever, mes jambes se déro­baient. J’ai vomi et perdu connais­sance. Tout ce dont je me sou­viens, c’est d’un de ces hommes griffant et labourant de ses ongles la chair sous mes yeux. Après quoi il a saisi ma tête et enfoncé pro­fon­dément ses doigts près du nerf auditif, à côté de mon tympan. La douleur s’est accentuée lorsqu’il a utilisé deux doigts d’un coup. La botte d’un autre homme m’écrasait le cou sur le sol. Je suis resté ainsi allongé pendant une heure. Cette pièce est devenue un lieu de souf­france, de cris et de terreur. »

Il faut savoir que la Cour suprême d’Israël a autorisé les « pres­sions phy­siques modérées » lors des inter­ro­ga­toires de pri­son­niers, les­quels sont plus de dix mille, dont beaucoup en détention admi­nis­trative (malgré l’absence d’inculpation, cette détention peut être pro­longée tous les six mois).

Il faut savoir aussi que la Qua­trième convention de Genève (1949) précise : « Les per­sonnes qui ne par­ti­cipent pas direc­tement aux hos­ti­lités, y compris les membres de forces armées (…), seront, en toutes cir­cons­tances, traitées avec humanité, sans aucune dis­tinction de caractère défa­vo­rable basée sur la race, la couleur, la religion ou la croyance, le sexe, la nais­sance ou la fortune, ou tout autre critère ana­logue. (…) A cet effet, sont et demeurent pro­hibés, en tout temps et en tout lieu, à l’égard des per­sonnes men­tionnées ci-​​dessus : a) les atteintes portées à la vie et à l’intégrité cor­po­relle, notamment le meurtre sous toutes ses formes, les muti­la­tions, les trai­te­ments cruels, tor­tures et sup­plices ; (…) c) les atteintes à la dignité des per­sonnes, notamment les trai­te­ments humi­liants et dégradants. »

Apprenant ce qui est arrivé à Omer, l’ancien ambas­sadeur néer­landais Jan Wij­denberg a déclaré : « Il ne s’agit abso­lument pas d’un incident isolé, mais d’une stra­tégie à long terme pour démolir la vie sociale, écono­mique et cultu­relle pales­ti­nienne. (…) Je crains que Muhammad Omer ne soit assassiné dans un avenir proche par des snipers ou un missile israé­liens. » Quant à Janet McMahon, direc­trice du Washington Report on Middle East, la revue amé­ri­caine qui publie des repor­tages d’Omer, elle vient de m’informer qu’il se trouve encore à l’hôpital. « Peut-​​être rentrera-​​t-​​il chez lui, peut-​​être devra-​​t-​​il être opéré. Il souffre encore beaucoup — il a du mal à avaler et à res­pirer. On le nourrit par intraveineuse. »

En tant que col­lègue d’Omer, je ne peux pas me faire à la dis­parité de nos expé­riences. Comment rêver de récon­ci­liation en l’absence de toute justice ?