Prendre ses responsabilités (suite)

Dans un mois, jour pour jour, l’Assemblée générale des Nations unies sera saisie d’une demande d’admission au sein de l’organisation de l’Etat de Palestine, d’ores et déjà reconnu par près de 130 Etats-membres.

Dominique Vidal, samedi 20 août 2011

Si cette décision était effectivement prise à la majorité requise des deux-tiers et sans présumer ce que fera le Conseil de sécurité - nous attendons de ce point de vue une claire position de la France - , ce serait évidemment un événement de portée historique. Soixante-quatre ans après le plan de partage de la Palestine, la communauté internationale représentée par l’instance souveraine de l’ONU accueillerait – enfin ! – l’autre Etat prévu par celui-ci : l’Etat arabe de Palestine.

Le gouvernement israélien, le plus anti-palestinien de l’histoire du pays, ne s’y trompe pas : il suffit, pour s’en convaincre, de mesurer la panique que suscite en son sein la perspective de ce « tsunami diplomatique », comme l’appelle la presse là-bas. Depuis plusieurs mois, on assiste à une mobilisation exceptionnelle de l’appareil politique, diplomatique et idéologique de l’Etat hébreu et de ses inconditionnels à l’étranger, jusqu’ici vainement. Il faut dire qu’à la pression des Intifadas arabes s’ajoute désormais, en Israël même, celle du mouvement social sans précédent qui remet en cause la logique même de la politique du Premier ministre. Isolé à l’intérieur, ce dernier l’est aussi à l’extérieur : son refus de s’excuser auprès de la Turquie pour les 9 morts de l’attaque contre la « Flottille de la paix », fin mai 2010, accentue encore la crise des relations entre Tel-Aviv et Washington. La situation est d’ailleurs telle que le trio Netanyahou-Liebermann-Barak pourrait tenter une fuite en avant meurtrière en exploitant dangereusement à Gaza et en Egypte – par exemple – les provocations de groupes présentés comme « salafistes » opérant soudainement depuis le Sinaï…

C’est ce moment qu’a choisi le Comité national palestinien de la campagne Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BNC) pour publier un très étrange communiqué, en date du 8 août, s’opposant - sans le dire tout en le disant - à l’admission de l’Etat de Palestine aux Nations unies ! Pour justifier cette position contraire à celle du Fatah comme du Hamas, mais conforme à celle des dirigeants israéliens, ce texte part d’arguments que nul ne conteste au sein du mouvement de solidarité. L’entrée de l’Etat de Palestine au sein de l’ONU ne constitue pas une fin en soi. Le but reste l’autodétermination de l’ensemble du peuple palestinien, dont l’OLP demeure le garant. Et cet objectif implique, pour être atteint, une mobilisation nationale et internationale, seule à même de faire reculer le gouvernement israélien, y compris par le moyen de sanctions populaires et institutionnelles.

A partir de ces prémisses évidentes, le BNC saute à des conclusions qui, hélas, le sont beaucoup moins : réaffirmant un dogme selon lequel le modèle sud-africain est le seul applicable… en Palestine, il laisse entendre que l’admission de l’Etat de Palestine à l’ONU serait inutile, voire nuisible. Tant de méconnaissance de l’histoire des mouvements de libération laisse pantois. Quiconque la connaît un peu sait, par exemple, que le combat pour l’indépendance passe par des étapes, ou que l’action politique et diplomatique n’est pas opposée à la mobilisation populaire mais complémentaire de celle-ci, et encore que la victoire face à un adversaire tel que les dirigeants israéliens suppose aussi bien de larges alliances que la conquête de positions internationales solides. Si on suivait les auteurs de ce texte, alors le BDS serait une fin en soi et non plus un moyen pour contraindre Israël d’appliquer le droit international ainsi qu’affirmé dans le texte fondateur. Et une fin pour quel autre objectif ?

Comme nous l’écrivions ici même il y a deux mois [1], l’accueil de la Palestine au sein de la communauté des nations ne remplacera ni l’action ni la négociation indispensables. Mais elle constituera un tremplin pour la première et créera un nouveau cadre pour la seconde. Qui peut nier, en particulier, le changement radical qu’un tel événement constituera par rapport au soi-disant « processus de paix » d’Oslo : l’Etat d’Israël devra traiter avec un Etat de Palestine également reconnu par l’ONU, dans le cadre de celle-ci et sur la base de ses résolutions !

A la vérité, on peut s’étonner que tant d’organisations palestiniennes puissent s’opposer ainsi au consensus qui rassemble l’essentiel du mouvement national, y compris en l’occurrence le Hamas qui, par la voix de son principal responsable, Khaled Meshaal, a validé, sur le fond et sur la forme, à la fois la construction d’un Etat dans les territoires occupés par Israël en 1967 et la recherche de sa reconnaissance internationale. Le BNC assure en effet s’exprimer au nom de 170 organisations non gouvernementales palestiniennes… dont la plupart approuvent la bataille pour que la Palestine entre à l’ONU. Encore une fois, c’est aux Palestiniens eux-mêmes, et aux organisations qui les représentent, de trancher, pas au mouvement de solidarité, aussi engagé qu’il puisse être.

Ceux qui se battent, souvent depuis des années, voire des décennies, pour l’autodétermination du peuple palestinien, condition sine qua non d’une paix durable au Proche-Orient, ne se laisseront pas détourner de leurs responsabilités par ces manœuvres de division. Nous avons, en cette rentrée, un devoir et un seul : tout faire pour que cette occasion historique ne soit pas ratée, comme tant d’autre dans ce long conflit créé et alimenté par la lâcheté et l’hypocrisie des grandes puissances. « La Palestine à l’ONU ! », tel me semble devoir être le mot d’ordre de l’heure. Il ne dépend que de nous qu’il retentisse partout en France – et au-delà en Europe et dans le monde.