Pourquoi un voyage gratuit en Israël est-il offert aux nommés aux Oscars ?

Les nommés aux Oscars se voient offrir des voyages gratuits en Israël parce que Tel Aviv sent la pression croissante du mouvement BDS

Ryvka Barnard, Middle East Eye, vendredi 26 février 2016

Statue géante représentant un Oscar près du Dolby Theatre à Hollywood (Californie), le 27 février 2014 (AFP)

Seulement quelques-unes des stars nommées à la dernière édition des Oscars rentreront chez elles avec la statuette dorée. En revanche, tous les nommés, gagnants comme perdants, bénéficieront de lots de consolation d’une valeur de 180 000 euros, selon un article du Daily Beast. Parmi les cadeaux frivoles et hors de prix que ces stars recevront figurent des produits cosmétiques, un an de location de voitures Audi, un entraînement de remise en forme, des opérations de chirurgie esthétique et un voyage de dix jours en première classe en Israël, d’une valeur de près de 50 000 euros, aux bons soins du gouvernement israélien.

Cette histoire a de quoi faire parler d’elle. On pourrait aborder les excès grotesques des riches et célèbres dans une période d’inégalités mondiales croissantes. On pourrait évoquer l’obsession écœurante de la société pour les normes de beauté inaccessibles qui ne peuvent être atteintes que grâce à l’achat de toujours plus de produits de remise en forme et de beauté, notamment des chirurgies coûteuses.

Cependant, que vient faire là-dedans un voyage en Israël ?

Ce ne sera pas la première fois que les stars bénéficient de voyages fortement subventionnés voire gratuits en Israël. C’est désormais entré dans l’usage au point que le ministère israélien du Tourisme a une page sur son site officiel consacrée aux visites de célébrités. Toutefois, ne vous méprenez pas, il ne s’agit pas que du travail de promoteurs touristiques ambitieux.

Il s’agit de « Brand Israel », une stratégie diplomatique israélienne qui consiste à courtiser les stars et les inonder de voyages et produits gratuits et de propagande pour les immuniser contre l’attrait de s’exprimer publiquement contre les violations par Israël des droits des Palestiniens. La campagne Brand Israel a été lancée en 2006 pour élaborer un nouveau discours sur Israël sur la scène internationale ; moins centré sur la violence et l’occupation militaire, insistant plus sur la science, la technologie, le plaisir et le soleil.

Le gouvernement israélien y a investi des millions de dollars, invitant des stars d’Hollywood, des chefs d’État et des hommes d’affaires et même des représentants de minorités religieuses et culturelles à participer à des voyages spécialement adaptés pour voir les choses étonnantes qu’accomplit l’État d’Israël, comprenant toujours une conférence de presse et une séance photos avec des responsables du gouvernement israélien.

Que ne voient-ils pas lors de ces somptueux voyages tous frais payés ?

Les miradors et les check-points le long du mur de l’apartheid, à partir desquels les soldats israéliens peuvent tirer sur les manifestations palestiniennes contre la brutale occupation militaire ; les salles d’interrogatoire des prisons, où les prisonniers politiques palestiniens (y compris des enfants) sont systématiquement torturés et privés de soins médicaux ; les fermiers palestiniens dont les terres et les moyens de subsistance ont été volés par les colons qui utilisent ensuite leurs avant-postes comme points de départ pour attaquer les villages palestiniens avec des bombes à essence ; les quartiers bombardés dans la bande de Gaza, où les enfants ramassent la ferraille pour remplacer les matériaux de construction qu’Israël interdit, en essayant de faire vivre leurs familles démunies.

Ces touristes célèbres ne risquent pas non plus de voir la résistance populaire palestinienne contre l’oppression, manifestant contre le mur d’apartheid, contre la confiscation des terres et les démolitions de maisons dans les villages non reconnus du Naqab. Ils ne rencontrent pas les jeunes Israéliens qui risquent des peines d’emprisonnement pour avoir refusé de servir dans l’armée d’occupation. Ces récits sont source d’inspiration et font passer des gens à l’action dans le monde entier ; il n’est pas étonnant que le gouvernement israélien veuille les réprimer.

Ce n’est pas un hasard si cette nouvelle stratégie a été lancée à peu près au même temps où plus de 170 organisations de la société civile palestinienne appelaient les gens à travers le monde à agir en solidarité avec les Palestiniens qui luttent pour la justice et à mener des campagnes de boycott, de désinvestissement et de sanctions (BDS) afin d’exposer et de mettre fin à la complicité des gouvernements et des entreprises dans le régime d’apartheid d’Israël.

Le mouvement BDS expose la vraie brutalité du colonialisme israélien, les scènes mêmes que l’initiative Brand Israel cherche à dissimuler. Le régime d’apartheid d’Afrique du Sud a utilisé des tactiques presque identiques à l’apogée de l’opposition internationale à son encontre.

De nombreux artistes et musiciens ont refusé d’être cooptés par le gouvernement israélien pour effacer la réalité brutale de l’apartheid israélien. Roger Waters, Brian Eno, Lauryn Hill et plus de 1 000 artistes britanniques se sont engagés à ne pas entretenir l’apartheid israélien. Il y a quelques mois à peine, des centaines de chercheurs britanniques ont publiquement adopté la même position de principe.

Il ne s’agit pas simplement d’une affaire d’artistes et d’universitaires qui ne veulent pas se salir les mains avec les crimes de l’État israélien. Il s’agit de repousser les tentatives systématiques d’Israël de réprimer la réalité de l’apartheid. Cette réalité ne peut être cachée que si tout le monde est d’accord pour ne pas en parler, pour regarder de l’autre côté. Et Israël investit massivement pour que cela se produise. Mais cela ne fonctionnera pas.

Les nommés aux Oscars se voient offrir des voyages gratuits en Israël parce que Tel Aviv sent la pression croissante du mouvement BDS qui vise à mettre un terme à la complicité internationale au refus d’Israël de respecter les droits des Palestiniens.

Peu importe qui repartira avec une statuette à la fin de la cérémonie, le succès grandissant du mouvement BDS montre que les vrais gagnants seront les Palestiniens qui luttent pour leur liberté et tous ceux qui défendent la justice avec eux.

Ryvka Barnard est responsable des campagnes sur le militarisme et la sécurité au sein de l’organisation War on Want.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.