Pourquoi pas ?

Uri Avnery, vendredi 25 juillet 2008

J’ose prédire qu’il n’y aura pas d’attaque mili­taire sur l’Iran cette année – ni par les Amé­ri­cains, ni par les Israéliens.

Pourquoi pas ?

SI VOUS voulez com­prendre la poli­tique d’un pays, regardez une carte – comme le recom­mandait Napoléon.

Qui­conque se demande si Israël et/​ou les Etats-​​Unis vont attaquer l’Iran, on devrait regarder la carte du détroit d’Ormuz entre l’Iran et la péninsule arabique.

A travers cette étroite voie d’eau, large de seulement 34 kilo­mètres, passent les navires qui trans­portent entre un cin­quième et un tiers du pétrole mondial, com­prenant celui d’Iran, d’Irak, d’Arabie Saoudite, du Koweit, de Qatar et de Bahrein.

LA PLUPART des com­men­ta­teurs qui disent que l’attaque amé­ri­caine et israé­lienne sur l’Iran est inévi­table ne tiennent pas compte de cette carte.

On entend parler d’une frappe aérienne "propre", chi­rur­gicale". La puis­sante flotte aérienne des Etats-​​Unis décollera des porte-​​avions déjà sta­tionnés dans le golfe Per­sique et des bases aériennes dis­persées dans la région et elle bom­bardera tous les sites nucléaires d’Iran – et par la même occasion les ins­ti­tu­tions du gou­ver­nement, les ins­tal­la­tions mili­taires, les centres indus­triels et toute autre cible qui leur plaira. Elle emploiera des bombes qui peuvent pénétrer pro­fon­dément dans le sol.

C’est simple, rapide et sans tâche – un coup et bye-​​bye l’Iran, bye-​​bye les aya­tollahs, bye-​​bye Ahmadinejad.

Si Israël attaque seul, le coup sera plus modeste. Le mieux que les atta­quants peuvent espérer est la des­truction des prin­cipaux sites nucléaires et un retour sains et saufs.

J’ai une modeste requête : avant de partir, s’il vous plait regardez la carte encore une fois, à l’endroit du détroit dont le nom vient (pro­ba­blement) du dieu de Zarathoustra.

LA RÉACTION inévi­table au bom­bar­dement de l’Iran sera le blocus de ce détroit. Cela aurait dû être évident en soi, même sans la décla­ration explicite d’un des généraux les plus impor­tants d’Iran il y a quelques jours

L’Iran domine toute la lon­gueur du détroit. Les Ira­niens peuvent le fermer her­mé­ti­quement avec leurs mis­siles et leur artillerie, tant sur terre que sur mer.

Si cela arrive, le prix du pétrole montera en flèche – bien au-​​delà des 200 dollars le baril que les pes­si­mistes redoutent aujourd’hui. Cela causera des réac­tions en chaîne : une dépression mon­diale, l’écroulement de l’ensemble des indus­tries et une montée catas­tro­phique du chômage en Amé­rique, en Europe et au Japon.

Pour pré­venir ce danger, les Amé­ri­cains auraient besoin de conquérir en partie l’Iran – peut-​​être l’intégralité de ce vaste pays. Les Etats-​​Unis ne dis­posent pas même d’une petite partie des forces dont ils auraient besoin. Pra­ti­quement toutes leurs forces ter­restres sont immo­bi­lisées en Irak et en Afghanistan.

La puis­sante flotte amé­ri­caine menace l’Iran – mais au moment où le détroit sera fermé, elle res­sem­blera à ces maquettes de bateaux en bou­teille. Peut-​​être est-​​ce à cause de ce danger que les chefs de la marine ont fait sortir le puissant porte-​​avion nucléaire Abraham Lincoln du golfe Per­sique cette semaine, soi-​​disant en raison de la situation au Pakistan.

Il reste la pos­si­bilité que les Etats-​​Unis agissent par pro­cu­ration. Israël atta­quera, et ceci n’engagera pas offi­ciel­lement les Etats-​​Unis, qui nieront toute res­pon­sa­bilité dans l’affaire.

Vraiment ? L’Iran a déjà annoncé qu’il consi­dè­rerait une attaque israé­lienne comme une opé­ration amé­ri­caine, et qu’il agirait comme s’il avait été direc­tement attaqué par les Etats-​​Unis. C’est logique.

AUCUN GOU­VER­NEMENT israélien n’envisagerait de lancer une telle opé­ration sans l’accord explicite et sans réserve des Etats-​​Unis. Une telle confir­mation n’est pas imminente.

Alors, que signi­fient toutes ces manœuvres, qui génèrent des titres aussi spec­ta­cu­laires dans les médias du monde entier ?

Les forces aériennes israé­liennes ont réalisé des manœuvres à une dis­tance de 1.500 kilo­mètres de nos côtes. Les Ira­niens ont répliqué par des essais de tirs de leurs mis­siles Shihab qui ont la même portée. Autrefois, de telles acti­vités étaient appelées "bruits de bottes", aujourd’hui le terme que l’on préfère employer est "guerre psy­cho­lo­gique". Elles sont bonnes pour des poli­ti­ciens qui ont des pro­blèmes internes, pour détourner l’attention et faire peur aux citoyens. Elles sont aussi excel­lentes pour la télé­vision. Mais le simple bon sens commun nous dit que quand on prépare une frappe sur­prise, on ne le crie pas sur les toits. Menahem Begin n’a pas mis en scène de manœuvres avant d’envoyer les bom­bar­diers détruire le réacteur irakien, et même Ehoud Olmert n’a pas fait un de dis­cours sur son intention de bom­barder un mys­té­rieux bâtiment en Syrie.

DEPUIS l’époque du roi Cyrus le Grand, fon­dateur de l’empire perse il y a 2500 ans, qui a permis aux exilés israé­lites à Babylone de retourner à Jéru­salem et d’y construire un temple, les rela­tions israélo-​​perses ont connu des hauts et des bas.

Jusqu’à la révo­lution de Kho­meiny, il y avait une alliance étroite entre eux. Israël forma la redou­table police secrète du Shah ("Savak"). Le Shah était un par­te­naire d’Israël dans l’oléoduc Eilat-​​Ashkelon qui fut conçu pour éviter le canal de Suez. (L’Iran est tou­jours en train d’essayer d’obtenir le paiement des sommes dues par Israël pour le pétrole qu’il lui four­nissait alors)

Le Shah aida à infiltrer des offi­ciers de l’armée israé­lienne dans la partie kurde de l’Irak où ils sou­te­naient la révolte de Mus­tapha Barzani contre Saddam Hussein. Cette opé­ration prit fin quand le Shah trahit les Kurdes ira­kiens et traita avec Saddam. Mais la coopé­ration israélo-​​iranienne fut presque rétablie après que Saddam eut attaqué l’Iran. Au cours de cette longue et cruelle guerre (19801988), Israël soutint secrè­tement l’Iran des aya­tollahs. L’affaire de l’Irangate ne fut qu’une petite partie de cette histoire.

Cela n’a pas empêché Ariel Sharon de pro­grammer la conquête de l’Iran, comme je l’ai déjà révélé dans le passé. Quand j’écrivis un article en pro­fondeur sur lui en 1981, après sa nomi­nation au ministère de la Défense, il me parla confi­den­tiel­lement de cette idée auda­cieuse : après la mort de Kho­meiny, Israël devan­cerait l’Union sovié­tique dans sa course vers l’Iran. L’armée israé­lienne occu­perait l’Iran en quelques jours et livrerait le pays aux Amé­ri­cains beaucoup plus lents, qui auraient bien à l’avance fourni à Israël de grandes quan­tités d’armes sophis­ti­quées pré­ci­sément dans ce but.

Il me montra aussi les cartes qu’il avait l’intention de prendre avec lui pour les consul­ta­tions stra­té­giques annuelles à Washington. Elles sem­blaient très impres­sion­nantes. Il semble cependant que les Amé­ri­cains ne furent pas si impressionnés.

Tout ceci indique que, en soi, l’idée d’une inter­vention mili­taire israé­lienne en Iran n’est pas tel­lement révo­lu­tion­naire. Mais une condition préa­lable à une telle inter­vention serait une coopé­ration étroite avec les Etats-​​Unis. Celle-​​ci n’est pas pour demain, car les Etats-​​Unis en subi­raient les pre­miers les conséquences.

L’IRAN est aujourd’hui une puissance régionale. Le nier n’aurait aucun sens.

L’ironie de l’affaire est qu’ils devraient en remercier leur prin­cipal bien­faiteur dans la période récente : George W. Bush. S’ils avaient un minimum de gra­titude, ils devraient lui ériger une statue sur la place cen­trale de Téhéran.

Pendant de nom­breuses géné­ra­tions, l’Irak a été le gardien de la région arabe. Il a constitué le rempart du monde arabe contre les chiites perses. On doit rap­peler que, durant la guerre irako-​​iranienne, les Ira­kiens arabes chiites se sont battus avec enthou­siasme contre les Ira­niens perses chiites.

Quand le Pré­sident Bush a envahi l’Irak et l’a détruit, il a ouvert l’ensemble de la région à la puis­sance mon­tante de l’Iran. Dans les géné­ra­tions futures, des his­to­riens s’étonneront de cette action, qui mérite en elle-​​même un cha­pitre dans "la marche de la folie".

Aujourd’hui il est déjà clair que le but amé­ricain réel (comme je l’ai soutenu dans ces colonnes depuis le tout début) était de prendre pos­session de la région pétro­lière de la mer Cas­pienne /​ et du golfe Per­sique, et d’y ins­taller au centre une gar­nison amé­ri­caine per­ma­nente. Cet objectif a effec­ti­vement été atteint – les Amé­ri­cains disent main­tenant que leurs forces restant en Irak y sont "pour une cen­taine d’années", et ils s’activent aujourd’hui à répartir les énormes réserves pétro­lières entre quatre ou cinq com­pa­gnies pétro­lières amé­ri­caines géantes.

Mais cette guerre fut déclenchée sans pensée stra­té­gique plus ample et sans avoir regardé la carte géo­po­li­tique. On n’avait pas décidé qui était le prin­cipal ennemi des Etats-​​Unis dans la région. Où devait porter l’effort prin­cipal n’était pas clair non plus. L’avantage de la domi­nation de l’Irak pourrait bien être sup­planté par l’ascension de l’Iran comme puis­sance nucléaire, mili­taire et poli­tique qui portera ombrage aux alliés de l’Amérique dans le monde arabe.

QUELLE EST la place des Israéliens dans ce jeu ?

Depuis des années main­tenant, nous sommes bom­bardés par une cam­pagne de pro­pa­gande qui dépeint l’effort nucléaire iranien comme une menace exis­ten­tielle pour Israël. Oubliés les Pales­ti­niens, oubliés le Hamas et le Hez­bollah, oubliée la Syrie – le seul danger qui menace l’existence même de l’Etat d’Israël est la bombe nucléaire iranienne.

Je répète ce que j’ai déjà dit : je ne suis pas la proie de cette angoisse exis­ten­tielle. Certes, la vie est plus agréable sans une bombe nucléaire ira­nienne, et Ahma­di­nejad n’est pas non plus très sym­pa­thique. Mais, même en envi­sa­geant le pire, nous aurons un "équi­libre de la terreur" entre les deux nations, comme l’équilibre de la terreur américano-​​soviétique qui a sauvé l’Humanité de la troi­sième guerre mon­diale, ou l’équilibre de la terreur indo-​​pakistanais qui fournit un cadre pour un rap­pro­chement entre ces deux pays qui se haïssent viscéralement.

SUR LA BASE de ces consi­dé­ra­tions, j’ose prédire qu’il n’y aura pas d’attaque mili­taire sur l’Iran cette année – ni par les Amé­ri­cains, ni par les Israéliens.

Alors que j’écris ces lignes, une petite lumière rouge s’allume dans ma tête. Elle se rap­porte à un sou­venir : dans ma jeu­nesse, j’étais un lecteur avide des articles heb­do­ma­daires de Vla­dimir Jabo­tinsky qui m’impressionnaient par leur logique froide et leur style clair. En août 1939, Jabo­tinsky écrivit un article dans lequel il affirmait caté­go­ri­quement qu’aucune guerre n’éclaterait, en dépit de toutes les rumeurs disant le contraire. Son rai­son­nement : les armes modernes sont si ter­ribles qu’aucun pays n’osera lancer la guerre.

Quelques jours plus tard, l’Allemagne envahit la Pologne, lançant la plus ter­rible guerre de l’histoire humaine (jusqu’à aujourd’hui), qui prit fin avec le largage par les Amé­ri­cains de bombes ato­miques sur Hiro­shima et Nagasaki. Depuis lors, pendant 63 ans, per­sonne n’a utilisé des armes nucléaires dans une guerre.

Le Pré­sident Bush est sur le point de finir sa car­rière en dis­grâce. On attend avec impa­tience le même sort pour Ehoud Olmert. Pour les poli­ti­ciens de ce type, il est facile d’être tenté par une ultime aventure, une der­nière chance pour avoir fina­lement une place conve­nable dans l’histoire.

Malgré tout, je reste sur mon pronostic : elle n’arrivera pas.

Uri Avnery 12 juillet 2008