Pourquoi les Libanais ont-​​ils gagné et les Palestiniens toujours pas ?

Salim Nazzal, dimanche 29 octobre 2006

La résis­tance liba­naise combat l’extension du projet sio­niste, alors que les Pales­ti­niens com­battent le coeur du projet sio­niste, ce qui rend natu­rel­lement la lutte pales­ti­nienne plus dif­ficile et plus compliquée.

C’est Kant qui a dit un jour que la cri­tique était la meilleure invention de l’esprit.

Les ques­tions sont peut-​​être la meilleure approche pour apprendre. La question du pourquoi les Libanais ont réussi à libérer le Sud Liban, alors que les Pales­ti­niens ne le peuvent pas, est l’une des ques­tions qui était le plus souvent posée au len­demain du succès de la guerre de libé­ration des Libanais en mai 2000 et de la défense réussie lors de la guerre en juillet -août 2006.

Peut-​​être que l’une des meilleures façons de com­prendre une situation comme le sug­gérait Léon Trotsky, est de com­prendre les cir­cons­tances qui l’entourent. Avec sagesse, il pensait qu’avant de juger, nous devons com­prendre. Avant de pouvoir com­prendre, nous devons regarder les situa­tions dans leur contexte historique.

Les exemples de l’histoire des mou­ve­ments nationaux et des résis­tances montrent que chaque expé­rience est unique.

L’expérience de Gandhi en libérant l’Inde des Anglais est dif­fé­rente de l’expérience de Nelson Mandela contre le régime d’Apartheid de l’Afrique du Sud. L’expérience algé­rienne contre l’occupation fran­çaise est dif­fé­rente de la lutte chy­priote contre l’occupation bri­tan­nique. La même force d’occupation dans un pays peut être dif­fé­rente dans un autre pays, comme cela a été dans le cas de l’occupation israé­lienne au Liban et en Palestine.

Le seul déno­mi­nateur commun entre tous les mou­ve­ments nationaux et les résis­tances est le rejet du statu quo imposé par la puis­sance occupante.

La période d’après-guerre qui a suivi la guerre de juillet -août 2006 au Liban a apporté une vague de cri­tiques envers le mou­vement national pales­tinien qui étaient rem­plies d’appels à imiter les méthodes du Hezbollah.

Ces appels se foca­li­saient, selon moi, sur les résultats du conflit au sud Liban tout en ignorant les com­pli­ca­tions du conflit palestino -israélien. La plupart des com­men­taires ten­daient à mar­gi­na­liser la com­plexité de la lutte palestinienne.

Dans l’étude des conflits, les experts en science poli­tique dis­tinguent deux formes de conflit ; le premier est le "conflit d’intérêts" (le conflit de fron­tières, par exemple) et le second est le "conflit de valeurs" qui prend la forme de confron­tation totale.

La lutte pales­ti­nienne appar­tient au "conflit de valeurs" ; le conflit concerne la terre, l’identité et même les tra­di­tions pales­ti­niennes que les immigrés juifs polonais et russes pré­tendent être les leurs.

Le prin­cipal facteur com­pli­quant la lutte pales­ti­nienne est la nature de l’occupation israé­lienne en Palestine. L’occupation israé­lienne en Palestine est à a fois idéo­lo­gique et poli­tique, alors que l’occupation israé­lienne du Sud Liban était seulement politique.

En d’autres termes, les sio­nistes voient leur conflit avec les Pales­ti­niens comme étant un conflit exis­tentiel, alors que peut-​​être ils n’ont pas cette vision dans les autres conflits.

Le fait qu’Israël se soit retiré du Sinaï et du Sud Liban et qu’il était prêt à négocier le retrait des Hau­teurs du Golan, ren­force, je pense, cette hypothèse.

L’importance de ce point est qu’il éclaire sur la nature des fac­teurs qui com­pliquent le conflit palestino-​​israélien. Ce n’est pas une occu­pation tra­di­tion­nelle comme c’est le cas pour les projets colo­niaux euro­péens dans les pays du tiers monde, ni comme les pre­mières colo­ni­sa­tions euro­péennes en Rho­désie, en Namibie ou dans l’ Afrique du Sud de l’Apartheid. Les colons sio­nistes n’ont pas dépassé en nombre de façon décisive les Pales­ti­niens autoch­tones comme c’était le cas des colons euro­péens en Amé­rique du Nord et en Nou­velle Zélande, et ils ne sont pas non plus restés une minorité comme dans le cas de l’Afrique du Sud et de la Rhodésie.

Para­doxa­lement, le mou­vement sio­niste s’est allié avec le rôle colonial bri­tan­nique contre les Pales­ti­niens autoch­tones alors qu’en même temps, il se pré­sentait à l’Occident comme un mou­vement national pour d’autodétermination : Pour que cela soit plus clair, ima­ginez les colons blancs en Afrique dépei­gnant leur poli­tique géno­ci­daire contre les indi­gènes comme faisant partie de leur autodétermination.

En dehors du Hamas et du parti com­mu­niste pales­tinien, les partis pales­ti­niens étaient le produit de la Dia­spora pales­ti­nienne en l’absence d’un Etat national palestinien.

En consé­quence, en l’absence d’une culture poli­tique d’unification, la culture de parti est devenue un facteur dominant, fonc­tionnant comme une "Mini-​​ Palestine" pour ses membres.

En d’autres termes, l’identification au parti a rem­placé les auto-​​identifiants anté­rieurs tels que la famille et le clan. Cette culture s’est pour­suivie même après que les diri­geants pales­ti­niens sont revenus en Palestine après l’accord d’Oslo en 1993.

L’accord d’Oslo a mis les Pales­ti­niens dans une situation où ils n’avaient pas de position claire : ils n’étaient ni un Etat ni un mou­vement de libé­ration comme c’était le cas avant 1993.

Selon l’opinion de nom­breux Pales­ti­niens tels que l’auteur pales­tinien Lubna Hamad, la direction pales­ti­nienne a été réduite d’un mou­vement de libé­ration à une repré­sen­tation de l’occupation israélienne.

Des ins­ti­tu­tions pales­ti­niennes ima­gi­naires ont été créées alors qu’en réalité n’importe quel officier israélien sur un check­point a plus de pouvoir que le pré­sident palestinien.

Les Pales­ti­niens n’ont aucun pouvoir sur leur terre, leur mer, leur espace aérien ou sur quoi que ce soit de réel dans leurs vies.

Ce pouvoir est resté entre les mains des offi­ciers de l’armée israé­lienne, alors qu’en même temps l’Autorité pales­ti­nienne est "offi­ciel­lement res­pon­sable". C’est une situation idéale pour l’Etat d’Israël, qui continue à occuper la Palestine mais sans payer un prix pour l’occupation.

Le Liban a été déclaré Etat indé­pendant en 1946, et le Liban est devenu un membre des Nations -Unies et d’autres orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales. C’est une dif­fé­rence majeure.

La Palestine est un pays qui a été tota­lement rayé de la carte, à la dif­fé­rence du Liban dont une partie seulement du ter­ri­toire a été occupée.

En d’autres termes, la résis­tance liba­naise dans sa période laïque - comme cela était le cas pour le Front National Libanais - et dans sa phase actuelle avec le Hez­bollah, a com­battu l’occupation israé­lienne en étant sou­tenue par un Etat indé­pendant, en plus du soutien de la Syrie et de l’Iran.

La résis­tance liba­naise combat l’extension du projet sio­niste, alors que les Pales­ti­niens com­battent le coeur du projet sio­niste, ce qui rend natu­rel­lement la lutte pales­ti­nienne plus dif­ficile et plus compliquée.

Je ne considère pas cet article comme appar­tenant à la lit­té­rature apo­lo­giste. La crise actuelle en Palestine est grave et je pense qu’elle reflète les com­pli­ca­tions de la lutte pales­ti­nienne plus qu’elle ne reflète un conflit entre les "modérés" et les "extrémistes".

Le premier pro­blème se trouve d’abord dans la nature de l’occupation. Le deuxième pro­blème se situe dans l’absence d’unité du dis­cours national pales­tinien. Peut -être plus que jamais depuis l’accord d’Oslo en 1993, les partis poli­tiques pales­ti­niens doivent dis­cuter de nou­velles approches pour affronter l’occupation israélienne.

Il y a un grand besoin de redé­finir le projet de libé­ration pales­tinien afin d’arriver à une stra­tégie pales­ti­nienne unie.

Est-​​ce que le mou­vement national pales­tinien doit lutter pour un état laïc démo­cra­tique comme dans la Palestine his­to­rique ainsi qu’il avait com­mencé à le faire en 1965, ou les Pales­ti­niens doivent-​​ils lutter pour une solution à deux Etats comme le sug­gèrent les 10 points du CNP [1]en 1974 ?

L’hésitation entre les deux projets et l’imprécision dans le projet national sont devenues, selon moi, des points de fai­blesse dans le mou­vement national palestinien.

Un point qui peut expliquer la vic­toire liba­naise est que la lutte liba­naise est simple ; elle était dirigée contre l’occupation mili­taire israé­lienne du sud Liban. Par consé­quent, la dif­fé­rence majeure entre la lutte liba­naise et celle des Pales­ti­niens repose sur un point prin­cipal ; la lutte liba­naise est contre l’occupation mili­taire israé­lienne, alors que la lutte pales­ti­nienne est contre l’ensemble du projet sioniste.

Pour gagner la lutte nationale, les diri­geants pales­ti­niens doivent pré­parer les bonnes condi­tions pour la vic­toire. La pre­mière étape vers la vic­toire est de réor­ga­niser le projet national palestinien.

[1] CNP : Conseil national pales­tinien, Par­lement de l’ensemble des Pales­ti­niens, pas seulement des Pales­ti­niens vivant en Palestine occupée, repré­sentés eux dans le CLP, Conseil légis­latif palestinien.