Pourquoi la paix au Proche-​​orient est-​​elle si dif­ficile ? Le sio­nisme est-​​il un obs­tacle à une paix juste ?

Afps Ardèche-​​Drôme., mercredi 12 novembre 2008

Ci-​​dessous, l’intervention de Pierre Stambul à Rochefort Samson dans le cadre de la journée (très réussie : près de 300 per­sonnes) de soli­darité de ce dimanche orga­nisée par l’Afps Ardèche-​​Drôme.

Inter­vention de Pierre Stambul, membre du Bureau National de l’UJFP À Rochefort Samson (Drôme) le 9 novembre 2008.

La guerre entre Israé­liens et Pales­ti­niens a com­mencé il y a un siècle avec le début de la colo­ni­sation sio­niste et avec la dépos­session des Pales­ti­niens de leur terre. Cette guerre a connu des périodes très dif­fé­rentes : le colo­nia­lisme bri­tan­nique, l’arrivée massive de nou­veaux immi­grants juifs après 1945, la Nakba avec l’expulsion de 800000 Pales­ti­niens de leur propre pays, la deuxième conquête sio­niste en 1967, l’Intifada, les accords d’Oslo, l’échec total de ce pro­cessus, la division de la Palestine en « bantoustans » …

La question centrale

Cette guerre dure inexo­ra­blement. D’autres diront bien mieux qu’un membre de l’Ujfp l’insupportable situation du peuple pales­tinien : des gens et leurs des­cen­dants qui sont des réfugiés depuis plu­sieurs géné­ra­tions. Des mil­lions de per­sonnes qui vivent quo­ti­dien­nement l’occupation, l’enfermement, la pénurie orga­nisée, les assas­sinats dits « ciblés », les arres­ta­tions arbi­traires (plus de 600000 pri­son­niers en 40 ans), les check points, les humi­lia­tions, les souf­frances, une annexion qui n’est même plus ram­pante, une confis­cation inces­sante, un pillage de l’eau et de la terre, l’impossibilité de vivre nor­ma­lement …Sans oublier ceux qu’on appelle impro­prement les Arabes Israé­liens ou les Bédouins du Néguev réduits à l’état de sous-​​citoyens dans un « Etat Juif » qui ignore ouver­tement toute idée de citoyenneté.

Je limi­terai mon propos à donner le point de vue d’un Juif Français ayant une his­toire per­son­nelle « clas­sique » (celle de l’antisémitisme et du génocide nazi que les sio­nistes ins­tru­men­ta­lisent pour jus­tifier leur fuite en avant). Pourquoi n’y a-​​t-​​il pas de paix juste à brève échéance ? Qu’on le veuille ou non, d’un point de vue juif, la question cen­trale, c’est le sio­nisme. Les Israé­liens forment aujourd’hui un peuple. La Nakba a été un crime et il faudra que ce soit reconnu. Mais on ne reviendra pas en arrière. Il n’y a pas d’autre solution qu’une paix entre Pales­ti­niens et Israé­liens. Il ne peut pas y avoir de paix sans une égalité totale des droits et avec le sio­nisme, c’est impos­sible. D’un côté, le sio­nisme a engendré (et on doit consi­dérer que c’était iné­luc­table) un courant (laïque ou reli­gieux) prônant la « puri­fi­cation eth­nique » et le « transfert » des Pales­ti­niens au-​​delà du Jourdain. Mais ceux qui feignent de croire qu’il existe un « sio­nisme à visage humain » sont inca­pables d’expliquer pourquoi Oslo a échoué et pourquoi il y a aujourd’hui 4 fois plus de colons qu’au moment de la signature de ces accords.

Le sio­nisme a engendré un monstre : une société « autiste » qui s’est convaincue qu’elle a tous les droits et que c’est elle la victime. Il n’y aura pas de paix sans une rupture de la société israé­lienne avec le projet sio­niste ou sans un dépas­sement du sio­nisme, un passage au « post-​​sionisme », une « sécu­la­ri­sation » de la société israé­lienne. Sans un tel pro­cessus, les aven­tures mili­ta­ristes ou colo­nia­listes et les crimes contre les Pales­ti­niens se poursuivront.

Un programme ininterrompu de destruction de la Palestine.

Il est symp­to­ma­tique de voir que les pro­chaines élec­tions israé­liennes se sont d’abord jouées à l’intérieur d’un parti (Kadima) que l’on ose qua­lifier de « cen­triste ». C’est une ancienne du Mossad (Tzipi Livni qui a pro­ba­blement du sang sur les mains) qui l’a emporté sur un diri­geant de l’armée (Shaul Mofaz pour­suivi pour crimes de guerre). Toute la classe poli­tique est cor­rompue ou pour­suivie pour délits sexuels.

L’élection se jouera donc désormais entre Livni et Néta­nyahou, dont les pro­grammes d’annexion et de démem­brement de la Palestine ne dif­fèrent que sur des détails : la quantité de ter­ri­toires annexés.

Au moment de la signature des accords d’Oslo, la direction pales­ti­nienne a fait un com­promis incroyable : enté­riner la décision prise dès 1988 à Alger en limitant le futur Etat Pales­tinien à 22% de la Palestine his­to­rique. Dans l’esprit des signa­taires pales­ti­niens, les diri­geants israé­liens allaient accepter l’idée de « la paix contre les ter­ri­toires » et se retirer. Ce pro­cessus est aujourd’hui tota­lement enterré. Pourquoi ? À cause du sio­nisme. Rabin, lui-​​même avant son assas­sinat a ins­tallé 60000 nou­veaux colons. Aujourd’hui, il y a 500000 Israé­liens qui vivent dans les ter­ri­toires conquis en 1967. La moitié sont dans le « grand Jéru­salem » qui couvre 4% de la Cis­jor­danie entre Ramallah et Bethléem et rend tota­lement non viable toute idée d’Etat pales­tinien. La pre­mière chose qui frappe quand on visite la région, c’est « où est la fron­tière » ? Elle a disparu : les routes de contour­nement, les nou­velles ban­lieues ins­tallées sur des terres pales­ti­niennes, les colonies dites « légales » ou illé­gales sont omni­pré­sentes. Aucune carte n’indique la « ligne verte », c’est-à-dire la fron­tière d’avant 1967.

Manque de chance ? Occasion loupée ? Non. Dans le projet sio­niste, les Pales­ti­niens sont des étrangers dans leur propre pays. Autrefois, ils n’existaient même pas, on disait « les Arabes ». Les délires sur « Jéru­salem capitale unifiée » ou sur le Grand Israël sont par­tagés par la majorité de la société israélienne.

La pro­pa­gande israé­lienne pré­sente de façon per­ma­nente le Pales­tinien comme un ter­ro­riste qui rêve d’achever le génocide hit­lérien, ce qui permet aux diri­geants de pré­tendre « nous n’avons pas de par­te­naire pour la paix » .

Tous les cou­rants du sio­nisme, de droite ou dits « de gauche » ont per­pétré des crimes contre les Pales­ti­niens. La droite, héri­tière de Jabo­tinsky et Begin, n’a jamais rompu avec les méthodes expéditives.

Elle prône ouver­tement le « transfert » (au-​​delà du Jourdain) au nom de théories ouver­tement racistes. Mais la « gauche », celle des héri­tiers de Ben Gourion ou de Golda Meïr a tou­jours utilisé les mêmes méthodes avec un dis­cours pré­sentant les Israé­liens comme des vic­times. Cette gauche a pro­grammé l’expulsion du peuple Pales­tinien au moment de la Nakba. Elle a pré­médité et réalisé les conquêtes et les annexions de 1967. Elle est à l’origine de la décision poli­tique de colo­niser en 1967, même si elle a dû faire appel au courant National-​​Religieux pour réa­liser cette colo­ni­sation. Elle était au pouvoir quand Barak et Clinton ont sommé Arafat de capi­tuler. Et c’est encore un ministre tra­vailliste qui est à l’origine de la construction du Mur de l’Apartheid. Le sio­nisme a gommé les dif­fé­rences idéo­lo­giques et il n’y a que des nuances entre ses cou­rants. Même la gauche sio­niste qui a signé les accords d’Oslo et l’initiative de Genève n’a jamais considéré les Pales­ti­niens comme des égaux. Pour elle, il y a une priorité absolue : sauver le projet sio­niste et elle exige des Pales­ti­niens qu’ils se sou­mettent à cette exigence.

Un projet multiforme.

Il est difficile de réduire le sionisme en le comparant à d’autres idéologies.

Aujourd’hui Israël est incon­tes­ta­blement un pion avancé de l’Occident et de l’impérialisme amé­ricain au Moyen-​​Orient. Mais il n’en a pas tou­jours été ainsi. Plus de 60 ans après, les Pales­ti­niens conti­nuent de payer pour un crime qu’ils n’ont pas commis : l’antisémitisme européen et le génocide nazi. Mais en 1948, il y avait un consensus incluant l’URSS et ses satel­lites pour la création de l’Etat d’Israël et sa vic­toire militaire.

Aujourd’hui, la direction israé­lienne, même si elle est très dépen­dante de l’énorme aide mili­taire et finan­cière amé­ri­caine, a une auto­nomie cer­taine. Aucun diri­geant amé­ricain, Obama compris, n’est en situation de s’opposer à une décision qui ferait consensus en Israël. Le pays est devenu un expor­tateur d’armes sophis­ti­quées, de « villes sécu­risées » et de divers pro­duits uti­lisés par les armées, les polices et les milices. Il y a des conseillers mili­taires israé­liens un peu partout et le gou­ver­nement israélien joue un rôle actif (attesté par la guerre contre le Liban) pour le maintien des troupes occi­den­tales en Irak et en Afgha­nistan ou pour déclencher une agression contre l’Iran. Il est for­tement aidé par un courant mil­lé­na­riste et anti­sémite (les « Chré­tiens Sio­nistes ») dont les fidèles ont déversé des mil­liards de dollars pour la colo­ni­sation. Bref, Israël est en mesure d’empêcher toute rupture avec l’idéologie du « choc des civi­li­sa­tions » et de la « guerre du bien contre le mal » si chère à l’ancien pré­sident Bush.

Le sio­nisme est bien sûr une forme de colo­nia­lisme. L’acquisition des terres dès la fin du XIXe siècle, l’expulsion pro­gressive des Pales­ti­niens, la confis­cation du pays et de ses richesses, l’enfermement de la popu­lation indigène dans des camps, la sépa­ration (Apar­theid) rigou­reuse entre les nou­veaux arri­vants et la popu­lation autochtone, tout ceci rap­pelle fort des phé­no­mènes sem­blables à ce qu’a connu l’Algérie avec la colo­ni­sation fran­çaise ou plus géné­ra­lement l’Afrique. Mais le colo­nia­lisme sio­niste a une grande spé­ci­ficité. Sauf peut-​​être pendant une courte paren­thèse entre 1970 et 1990, il ne vise pas à asservir le peuple autochtone en le trans­formant en peuple de tra­vailleurs bon marché ayant pour seul avenir le statut d’auxiliaire du projet colonial. Le sio­nisme vise à expulser le peuple autochtone et à le rem­placer. Les sio­nistes ont rêvé du crime parfait, celui réussi aux Etats-​​Unis ou en Aus­tralie où la popu­lation autochtone n’est plus en mesure d’exiger ses droits. Sur ce plan, les sio­nistes ont échoué. Le sio­nisme a triomphé à cause du génocide nazi (en exploitant la mau­vaise conscience occi­dentale) et il a tou­jours pré­tendu être LA réponse à la per­sé­cution sécu­laire des Juifs. Il y a là une pro­pa­gande insi­dieuse et hélas efficace qu’il faut contrer. D’abord, pour les Juifs Orientaux venus du monde arabo-​​musulman, c’est exac­tement l’inverse.

Il n’y a pas eu de persécution des Juifs avant l’avènement du sionisme.

C’est essen­tiel­lement l’apparition de cette idéo­logie (née en Europe), l’appel de la direction sio­niste à l’émigration des Juifs et l’expulsion des Pales­ti­niens qui a rompu une coha­bi­tation mil­lé­naire, certes loin d’être par­faite, mais en tout cas exempte des drames que les Juifs ont connus en Europe. Pour les Juifs euro­péens, on est en plein paradoxe : le sio­nisme, mino­ri­taire jusqu’à 1945, a partagé assez lar­gement les mêmes thèmes que les anti­sé­mites. Il a affirmé que les Juifs ne peuvent ni s’émanciper, ni se mélanger, ni s’assimiler, qu’ils ne peuvent vivre qu’entre eux, que l’antisémitisme est iné­luc­table et qu’il est vain de vouloir le com­battre, bref que la seule solution est la dis­pa­rition des Juifs dis­sé­minés et leur regrou­pement en Israël. L’Europe a été ravie de se débar­rasser de la « question juive » (sur le dos du peuple pales­tinien). Il est symp­to­ma­tique de constater l’absence des sio­nistes dans l’engagement massif des Juifs dans tous les combats éman­ci­pa­teurs du XXe siècle (résis­tances diverses, citoyenneté, mou­ve­ments révo­lu­tion­naires ou anti­co­lo­nia­listes …). Il est symp­to­ma­tique de voir leur conni­vence avec des anti­sé­mites avérés pour favo­riser le départ des Juifs vers le Proche-​​Orient et la création de leur Etat Juif.

Israël n’est pas un « havre de paix » pour les Juifs, il faut le dire avec force : la poli­tique israé­lienne n’est pas seulement cri­mi­nelle pour les Pales­ti­niens, elle est aussi sui­ci­daire pour les Juifs. Comment ima­giner que les crimes inces­sants per­pétués depuis des décennies seront sans consé­quence ? Alors que les Juifs amé­ri­cains ou euro­péens ne subissent aucune forme de dis­cri­mi­nation, s’il y a bien un pays où les Juifs sont en insé­curité, c’est Israël et il en sera ainsi tant que durera la ten­tative d’écraser la Palestine. La poli­tique israé­lienne pro­voque dans le monde entier un « antiis­raé­lisme » (pour reprendre une formule d’Edgar Morin) par­fai­tement jus­tifié. Quand la pro­pa­gande sio­niste mélange sciemment et déli­bé­rément juif, sio­niste et israélien, elle met en péril le « judaïsme » dans sa totalité, laïque ou religieux.

Comment le sionisme a inventé une nouvelle « identité » juive ?

Il n’y a pas de dif­fé­rence fon­da­mentale entre le colon fana­tique qui affirme que Dieu a donné cette terre au peuple juif et l’Israélien moyen, élevé avec le com­plexe de Massada, que l’on a dressé dans « la peur de ne plus avoir peur ». Tous sont le fruit d’une réécriture de l’histoire et d’une identité falsifiée.

Le sio­nisme n’est pas un natio­na­lisme comme les autres. Il puise ses sources dans le terreau de l’explosion de tous les natio­na­lismes euro­péens, ceux qui pro­pagent l’idée simple et incroya­blement dan­ge­reuse : 1 peuple= 1 Etat. Il reprend les théories raciales en vigueur à l’époque (les Aryens, les Sémites …) aussi fausses que dan­ge­reuses en ima­ginant qu’il y a une race juive des­cen­dante des Hébreux.

Tous les natio­na­lismes ont fabriqué des « his­toires poli­ti­quement cor­rectes ». L’enseignement en France a inventé des actes fon­da­teurs (le sacre de Clovis, Roland de Ron­cevaux, le chêne de Saint-​​Louis, Jeanne d’Arc…) dans le but évident de donner une raison d’être à une cer­taine conception de la nation. Il n’y a pas si long­temps, on ne pouvait pas avoir son cer­ti­ficat d’études sans connaître toutes les dates des guerres contre l’ennemi héré­di­taire allemand.

Les sio­nistes ont été confrontés à la nature même des com­mu­nautés juives dis­persées. Une com­mu­nauté de destin liée à la situation de minorité reli­gieuse, mais des langues, des cultures et des situa­tions sociales très différentes.

Les sio­nistes ont fait une construction intel­lec­tuelle. Pour l’historien Shlomo Sand, ils ont inventé la notion de peuple juif. Cette idée fait débat dans l’Ujfp. Per­son­nel­lement, elle me paraît per­ti­nente. Alors que dans l’Europe des années 1900, la croyance reli­gieuse est en très forte dimi­nution, les sio­nistes (même les non-​​croyants) reprennent comme vérité his­to­rique le récit biblique. S’il y a encore aujourd’hui des dis­cus­sions de détail dans la com­mu­nauté des archéo­logues et des his­to­riens, il est avéré que l’épisode d’Abraham (l’arrivée des Hébreux depuis la Méso­po­tamie), celui de Moïse (une entrée puis une sortie d’Egypte), celui de Josué (la conquête san­glante de Canaan) et celui du royaume unifié de David et Salomon sont des légendes. À l’époque pré­sumée de Salomon, Jéru­salem était un village et les royaumes d’Israël et de Juda ont pro­ba­blement tou­jours été des entités dis­tinctes. On se trouve dans une situation ahu­ris­sante. Prenons l’exemple du créa­tion­nisme. Certes, cette croyance a un pouvoir de nui­sance énorme. Ses adeptes par­viennent à s’infiltrer un peu partout.

Mais scien­ti­fiques ou diri­geants conviennent qu’il est impos­sible ou dan­gereux de mettre sur le même pied créa­tion­nisme et Darwinisme.

Prenons l’exemple de l’Iliade et l’Odyssée. Ce texte est magni­fique et fon­dateur, mais tout le monde sait que ce qu’il raconte est très lar­gement légen­daire. Dans le cas de la Bible, le texte est pris pour argent comptant. Il est enseigné comme une vérité dans les manuels sco­laires. Il sert à jus­tifier le nouveau royaume unifié (l’Etat d’Israël), l’expulsion des Pales­ti­niens sur le mode de la conquête de Josué et la colo­ni­sation. Il est à la base du projet sio­niste dans toutes ses ver­sions, laïque ou reli­gieuse. Pourtant il est avéré que ce texte est très lar­gement légendaire.

Shlomo Sand va plus loin. Il explique qu’il n’y a pas eu d’exil et qu’il n’y a donc pas de retour. Bref, il met par terre tout ce qui est au centre du projet sio­niste. Qu’on accepte ou non la notion de peuple juif, il rap­pelle une vérité lar­gement connue des his­to­riens : il n’y a pas eu d’exil.

L’existence de com­mu­nautés juives à Babylone, Alexandrie ou Rome est anté­rieure à la guerre menée par Titus. Ce n’est pas le peuple juif qui est parti avec la conquête romaine, ce sont les élites reli­gieuses. Les Romains n’ont pas chassé les peuples qu’ils occu­paient et ils n’avaient pas les moyens de déporter toute une popu­lation. C’est la religion qui s’est dis­persée. Pendant des siècles, le judaïsme a été pro­sélyte et en concur­rence avec d’autres reli­gions. Les des­cen­dants des Hébreux de l’Antiquité sont donc en grande partie les Pales­ti­niens et les Juifs d’aujourd’hui sont assez lar­gement les des­cen­dants de popu­la­tions converties de l’Empire Romain. Si on peut parler de peuples séfarade, judéo-​​berbère, yiddish ou falasha (peuples qui étaient souvent en relation entre eux), selon Sand il n’y a pas de peuple juif.

Cette construction intel­lec­tuelle a été le résultat de la per­sé­cution des Juifs d’Europe. Les sio­nistes se sont acharnés à pré­senter la dia­spora comme une paren­thèse, alors qu’elle est l’essence du judaïsme. Ils se sont acharnés à détruire tout ce qui évoquait la dia­spora. Pour créer l’Israélien nouveau, il a fallu tuer le Juif, le cos­mo­polite, l’universel, le mino­ri­taire luttant pour l’égalité des droits. Il a fallu détruire les langues, les cultures, les mémoires, les his­toires et les iden­tités juives. À la place, on a créé un peuple arti­ficiel sans passé, mili­ta­riste et colonialiste.

Tous les Israé­liens, de gauche comme de droite, s’imaginent être les des­cen­dants d’une his­toire illustre, unique, extra­or­di­naire. Tous s’imaginent avoir survécu à une suite inin­ter­rompue de per­sé­cu­tions, achevée avec le retour du peuple élu en terre promise. Belle his­toire, mais c’est tout faux. On a appris aux Israé­liens que per­sonne n’aimait les Juifs, que tout le monde voulait les détruire, qu’ils ne pou­vaient vivre qu’entre eux et qu’ils devaient tous venir en Israël. On les a élevés dans la peur de l’anéantissement et dans l’ignorance totale de « l’autre », le Pales­tinien assimilé aux pogro­mistes. Dans cette histoire-​​là, il n’y a pas de place pour deux peuples dans la région et la fuite en avant cri­mi­nelle ne peut que continuer.

Il ne faut pas confondre sio­nisme et religion. Dans la conception juive reli­gieuse, l’exil est sym­bo­lique, il ne suppose à aucun moment un quel­conque « retour ». D’ailleurs au cours des siècles, les Juifs ont eu de nom­breuses occa­sions d’émigrer en Palestine et ils ont en général fait d’autres choix. Il y a eu chez les reli­gieux comme chez les laïques une réécriture rendue néces­saire pour jus­tifier le projet sio­niste et la colonisation.

Une rupture du « front intérieur » ?

Sou­tenir le peuple pales­tinien, c’est bien sûr lutter contre son étouf­fement (en par­ti­culier à Gaza) et son iso­lement. C’est aller là-​​bas pour témoigner et apporter une soli­darité concrète. C’est popu­la­riser la cause pales­ti­nienne. C’est aider à ren­verser le rapport de force poli­tique et mili­taire. C’est exiger de nos gou­ver­nants et de l’Europe la fin de l’impunité de l’occupant. C’est exiger des sanc­tions poli­tiques, écono­miques et cultu­relles contre Israël (et donc le boycott) tant que durera l’occupation. C’est exiger le dés­in­ves­tis­sement, par exemple celui d’Alstom Véolia qui viole le droit inter­na­tional en construisant le tramway entre Jéru­salem et la colonie de Pisgat Zeev. C’est affirmer la pri­mauté du droit inter­na­tional et de l’égalité contre toutes les arguties qui visent à jus­tifier l’injustifiable.

Pour l’instant, rien ne bouge. En Israël, la petite minorité anti­co­lo­nia­liste qui avait réussi à enclencher un mou­vement de masse contre la pre­mière guerre du Liban (1982) n’arrive pas à remuer l’opinion. La société israé­lienne ne souffre pas des crimes commis en son nom.

Certes, le libé­ra­lisme a entraîné une explosion de la pau­vreté, mais la majorité des citoyens vit avec le train de vie des classes moyennes occi­den­tales. Les Israé­liens peuvent savoir sans pro­blème ce que leur armée ou les colons font et ils s’en moquent. C’est le résultat de « l’homme juif nouveau » que les sio­nistes ont réussi à fabriquer. Les Israé­liens se vivent en vic­times, pas en bourreaux.

Le terrain de la lutte idéo­lo­gique contre le sio­nisme a été en partie déserté et les Pales­ti­niens en subissent les consé­quences. On a trop faci­lement laissé les sio­nistes parler au nom du judaïsme et uti­liser l’antisémitisme et le génocide comme bou­clier. La société israé­lienne vit une forme de névrose ou de psy­chose col­lective. Rares sont celles et ceux qui s’attaquent à cette mise en condition de masse.

Parmi ceux qui par­ti­cipent (souvent consciemment) à la pro­pa­gande israé­lienne, cer­tains croient faire œuvre de phi­lo­sé­mi­tisme en voulant interdire toute cri­tique d’Israël ou en assi­milant anti­sé­mi­tisme et anti­sio­nisme (voir Phi­lippe Val, Alain Fin­kiel­kraut, BHL …). C’est tout aussi stupide que de croire (pour prendre l’exemple français) que pour sou­tenir les Pieds Noirs, il fallait sou­tenir l’OAS.

En sou­tenant une poli­tique cri­mi­nelle et en laissant ses ins­ti­ga­teurs parler au nom du judaïsme, on met en danger tous les Juifs et on fait acte d’antisémitisme.

Pour une paix juste fondée sur l’égalité des droits, il faudra une « rupture du front inté­rieur » en Israël et dans les « com­mu­nautés juives orga­nisées » à l’image de la rupture qui a accom­pagné la chute de l’Apartheid sud-​​africain quand la direction poli­tique des Blancs a compris que cette rupture était obli­ga­toire pour assurer le maintien sur place de la popu­lation blanche comme com­po­sante du peuple sud-​​africain. Pour l’instant on est loin d’un dépas­sement du sio­nisme ou d’une rupture, mais rien n’interdit une modi­fi­cation brutale du contexte.

Pierre Stambul