Pourquoi Israël a inventé le concept de « blocs de colonies »

Le concept de « blocs de colonies » est devenu un élément fondamental du numéro de prestidigitation qui caractérise le processus de paix officiel.

Ben White, Middle East Eye, vendredi 29 janvier 2016

Une photo prise derrière la barrière à Bethléem en Cisjordanie (en bas) le 16 décembre 2015 montre la colonie israélienne de Har 'Homa (en haut) à Jérusalem-Est (AFP)

« Nous sommes ici pour y rester. » C’est ce qu’a annoncé le ministre israélien des Sciences, de la Technologie et de l’Espace, Ofir Akunis, lors de la cérémonie d’ouverture d’un nouveau centre du patrimoine dans la colonie d’Ariel le 17 janvier. « Je souhaite adresser un message aux ministres européens ici, depuis la ville d’Ariel », a-t-il déclaré. « Aucune de vos mesures ou décisions ne nous poussera à quitter notre terre. »

Ariel, établie en 1978, est l’une des plus grandes colonies israéliennes de Cisjordanie avec ses quelques 20 000 habitants et son université. Située à environ 19 kilomètres de la « ligne verte », cette colonie a été « bâtie stratégiquement de façon à s’enclaver le long d’une crête montagneuse entourée de villes et de villages palestiniens de tous côtés ». Le « doigt » ou bloc d’Ariel comprend environ une dizaine de colonies officielles distinctes.

L’emplacement d’Ariel, sa superficie, son importance et son impact sur la population palestinienne forment un microcosme du rejet de l’indépendance palestinienne par Israël. Elle constitue également un bon exemple du rôle des soi-disant « blocs de colonies » dans la progression de la colonisation de la Cisjordanie, mais aussi dans la dissimulation et la légitimation de ce même processus de colonisation.

Un « bloc de colonies » désigne une zone de Cisjordanie où Israël a établi un groupe de colonies situées à proximité les unes des autres et comprenant généralement au moins une grande ville. Ces zones d’activités de colonisation intensives ont été créées par l’État israélien afin de procéder à une annexion effective des terres, de coloniser des portions essentielles de la Cisjordanie et de fragmenter le territoire palestinien.

La définition des « blocs de colonies » est un sujet de discorde. Comme l’a noté le New York Times, « si les dirigeants palestiniens ont accepté le concept d’échange [de terres], ni eux ni les États-Unis ne se sont mis d’accord sur le tracé de ces blocs ».

Certains en identifient six (Modiin Illit, Goush Etzion, Giv’at Ze’ev, Ariel et Karnei Shomron), d’autres sept, tandis que l’Institut de recherche appliquée de Jérusalem a mis en évidence 14 sections, ou blocs, de territoires cisjordaniens situés derrière le mur de l’apartheid.

Les fait que le nombre et la superficie des « blocs » ne soient pas clairement définis profite à Israël. Comme l’indique un activiste de Peace Now, si la notion de « bloc de colonies » « n’est définie par personne », elle est « utilisée dans le discours israélien pour affirmer : "tout va bien, cela ne concerne que les blocs de colonies qui relèveront certainement de la souveraineté israélienne une fois qu’une solution à deux États aura été trouvée" ».

Une interview menée avec le porte-parole de l’ambassade israélienne à Londres l’année dernière montre l’utilisation du concept de « blocs de colonies » dans la propagande. Alors qu’il s’exprimait devant des étudiants journalistes sceptiques à Cardiff, Yiftah Curiel a affirmé (assez bizarrement) qu’au moins « 90 à 95 % des colonies se trouvent dans ce que l’on nomme des blocs de colonies ».

« Ces colonies sont proches de la frontière israélienne et demeureront sous le contrôle d’Israël dans le cadre de futurs accords, comme cela a d’ores et déjà été négocié et convenu avec les Palestiniens. En échange des territoires effectivement occupés par ces colonies, ces derniers recevront d’autres terres ailleurs... J’estime donc que les colonies ne sont peut-être pas le principal obstacle à la paix comme certains aimeraient le penser. »

Yiftah Curiel pourrait ainsi à la fois écarter les préoccupations quant à l’impact de l’occupation coloniale de l’État israélien sur la plausibilité d’un État palestinien, mais aussi minimiser la profonde violation du droit international que constituent les colonies (il s’agit d’un crime de guerre).

Toutefois, le concept de « blocs de colonies » est plus important que le combat du représentant d’une ambassade pour défendre l’indéfendable. En novembre dernier par exemple, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, aurait indiqué au secrétaire d’État américain John Kerry qu’« Israël n’autorisera pas les projets palestiniens dans la zone C...À moins d’obtenir le feu vert pour construire dans les blocs de colonies ».

Quelques mois plus tôt, en mai 2015, Benyamin Netanyahou avait déclaré à la haute représentante de la politique extérieure de l’Union européenne, Frederica Mogherini, qu’il souhaitait reprendre les négociations avec les Palestiniens afin « de parvenir à un accord sur les frontières des blocs de colonies qu’Israël annexerait en cas d’accord de paix ».

Le concept de « blocs de colonies » est donc devenu un élément fondamental du numéro de prestidigitation qui caractérise le processus de paix officiel, un autre moyen pour Israël d’embrouiller, de faire du chantage et de s’installer dans l’attentisme tandis que les colonies s’agrandissent.

Les blocs et le mur de l’apartheid définissent les frontières du bantoustan palestinien. En mars 2015, Isaac Herzog, chef de l’opposition et président du parti travailliste, a déclaré que dans le cadre d’un accord définitif avec les Palestiniens sous sa direction, Israël conserverait les blocs de colonies de Goush Etzion, de Ma’aleh Adumim et d’Ariel. Il a réaffirmé cette même vision pas plus tard que la semaine dernière.

Le président « centriste » du parti Yesh Atid, Yair Lapid, a également récemment affirmé la nécessité des constructions dans ces trois blocs. « Ma’aleh Adumim fait partie d’Israël », a-t-il déclaré. « Elle fera toujours partie d’Israël. Il n’existe pas d’accord futur où elle ne fait pas partie d’Israël. » Gideon Levy, ironisant sur la façon dont les soi-disant « blocs de colonies » sont devenus un « consensus », a écrit ceci en 2014 :

« Tout le monde s’accorde sur le fait qu’un accord existe depuis des temps immémoriaux concernant Goush Etzion. Et cet accord ne porte pas seulement sur Goush Etzion, mais aussi sur la vallée du Jourdain et Ma’aleh Adumim, avec ses terres effrayantes et vallonnées, ainsi que sur Ariel, bien entendu. Regardez une carte et vous réaliserez que le soi-disant futur État palestinien a été condamné à mort. »

Trop cru ? Pas vraiment, si l’on considère que légitimer les constructions israéliennes dans les « blocs » implique de reconnaître l’annexion de Jérusalem-Est, la présence coloniale au plus profond de la Cisjordanie qui « s’empare de ressources naturelles précieuses » (Ariel), le contrôle israélien sur la vallée du Jourdain, la division de la Cisjordanie en deux (Ma’aleh Adumim) et l’annexion d’abondantes ressources agricoles et naturelles palestiniennes et de sites patrimoniaux dans les régions de Bethléem et d’Hébron (Goush Etzion).

Les « blocs » n’ont pas de statut juridique spécifique en vertu des lois israéliennes et sont aussi illégaux que l’ensemble des colonies selon le droit international. Leur superficie et leurs frontières ne sont pas définies, un fait dont Israël tire profit pour continuer à coloniser le territoire palestinien. Les « blocs » ne permettent même pas de ralentir la croissance des colonies plus isolées, dont la population s’est accrue de 15 % depuis 2009.

Le paradoxe est que les « blocs de colonies » sont invoqués par les représentants et les apologistes d’Israël comme preuve de la faisabilité d’un État palestinien viable alors que dans les faits, leur positionnement sur le terrain est conçu précisément pour empêcher ce scénario. Ne laissons pas ce concept engendrer la confusion : les « blocs » doivent être pris pour ce qu’ils sont.

Ben White est l’auteur des ouvrages Israeli Apartheid : A Beginner’s Guide, et Palestinians in Israel : Segregation, Discrimination and Democracy. Ses articles ont été publiés par divers médias, dont Middle East Monitor, Al Jazeera, al-Araby, Huffington Post, The Electronic Intifada et The Guardian.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.