Pourquoi Dieudonné nuit à la Palestine

Les saillies antisémites du polémiste sous le couvert d’antisionisme portent atteinte au combat des militants pro-palestiniens qui voient en lui un "imposteur".

Le Point.fr, Armin Arefi, mercredi 15 janvier 2014

"Je suis né ici, sur ce bord de Méditerranée, dans ce paradis ensoleillé, Palestine. C’est ici que mon père, que mon grand-père et tous ceux d’avant sont enterrés. (...) Ils ont tué mon père, puis mon oncle, puis mon frère, ont brûlé la maison, détruit jardin et plantations pour y installer leurs colons. (...) J’avais 10 ans, ça fait 12 ans, et me voilà maintenant une bombe scotchée sur le bidon, aspirée dans ce grand siphon, liberté pour toi Palestine. Je vais vous faire danser joyeux colons sur le son de mon canon. (...) J’entends d’ici les cris d’effroi déchirer le silence, provoqués par ce doigt. (...) Puisqu’on ne peut vivre tous les deux, crevons ensemble, Palestine."

Ainsi Dieudonné évoquait-il en 2008 dans son spectacle J’ai fait l’ con, le destin d’Hamid, un Palestinien de 22 ans, venu se faire sauter "au milieu de ceux qu’il considère comme l’envahisseur". Sur cette même scène du Zénith de Paris, pour ce même spectacle, l’"humoriste" a fait acclamer le négationniste français Robert Faurisson devant quelque 5 000 spectateurs. Une nouvelle fois, la frontière entre critique de la politique d’Israël et haine des Juifs était franchie.

Antisémitisme camouflé

Cet antisémitisme cru camouflé derrière un discours antisioniste autoproclamé avait déjà fait scandale huit ans plus tôt, sur le plateau de l’émission On ne peut pas plaire à tout le monde. Intervenant en direct sur France 3 en décembre 2003, Dieudonné apparaît dans un "sketch" déguisé en colon israélien ultra-orthodoxe encagoulé. L’"humoriste" y appelait à rejoindre l’"axe du bien" américano-sioniste, avant d’effectuer le salut nazi en scandant "Isra-Heil".

Comment cet ancien militant de gauche, ancien compagnon de scène d’Élie Semoun et chantre de la lutte antiraciste a-t-il basculé dans l’antisémitisme ? "Il apparaît clairement que c’est le refus de financement par l’État de son film sur le Code noir en 2002 qui a tout précipité", explique l’historien Jean-Paul Gautier*, spécialiste de la Dieudosphère. En mars 2005, lors d’une conférence de presse à Alger, Dieudonné affirme que le CNC, dirigé selon lui par des "sionistes", a déclaré une guerre culturelle au "monde noir".

Concurrence des mémoires

L’"humoriste" en est convaincu. S’il n’a pas obtenu de financement pour son film sur de la traite négrière, alors que l’on fait "avec l’argent public 150 films sur la Shoah", c’est parce que les "sionistes" veulent s’arroger le "monopole de la souffrance". Mais Dieudonné ne s’arrête pas là et va jusqu’à les accuser d’être directement responsables de l’esclavage. "Une aberration, insiste l’historien Jean-Paul Gautier, les Juifs ayant été dès le départ exclus de la série de textes juridiques réglant la vie des esclaves noirs dans les îles françaises, uniquement réservés aux esclavagistes catholiques."

Dieudonné se lance alors dans une dangereuse concurrence des mémoires. Mais au lieu de rappeler les souffrances subies par les ancêtres de son père (camerounais, alors que sa mère est nantaise), l’"humoriste" s’attaque de front à la Shoah. "Étant donné que le Noir dans l’inconscient collectif porte la souffrance, le lobby juif ne le supporte pas parce que c’est leur business ! Maintenant, il suffit de relever sa manche pour montrer son numéro et avoir droit à la reconnaissance", affirme-t-il en octobre 2002 au site blackmap.com. En 2005, il va jusqu’à comparer la mémoire de l’Holocauste à de la "pornographie mémorielle". Il a été condamné, depuis 2000, à dix reprises, pour injure, diffamation et provocations à la haine envers les Juifs.

Instrumentalisation de la cause palestinienne

Pour accroître son audience, l’humoriste rejoint la cause palestinienne. En 2004, on retrouve l’"humoriste" sur la liste CAPJPO-EuroPalestine, candidate aux élections européennes de 2004. Il y dénonce l’axe "glouton" américano-sioniste, qui, d’après lui, domine le monde. Une vision qui n’est pas celle de Leïla Shahid, alors déléguée générale de l’Autorité palestinienne en France. La diplomate prend ses distances avec Dieudonné et préfère peser sur le programme des partis traditionnels plutôt que de créer une liste à part. La majorité des associations pro-palestiniennes font de même.

"Dieudonné n’est pas un militant, il est arrivé sur le tard, et n’a jamais participé à nos meetings", explique un militant palestinien vivant désormais en Cisjordanie. "Au nom de la lutte antisioniste, un combat légitime contre une idéologie raciste et discriminatoire, Dieudonné développe des thèses antisémites, ce qui est inacceptable pour nous, qui nous battons pour l’indépendance d’un peuple, pas pour la lutte confessionnelle ou ethnique contre les Juifs ou les Israéliens."

"Axe de la Résistance"

Lâché par la majorité des militants, Dieudonné rompt avec Europalestine et se radicalise en s’entourant de personnalités sulfureuses. Des négationnistes (Serge Thion, Ginette Skandrani, Maria Paumier, Robert Faurisson ou Pierre Panet), des conspirationnistes (Thierry Meyssan, Alain Soral), des islamistes (Mohamed Latreche, Yahia Gouasmi), ou encore des membres de l’extrême droite (Jean-Marie Le Pen, Bruno Gollnisch, Frédéric Chatillon). Des alliances souvent contre nature pour Dieudonné, ancien militant de gauche, que ce dernier justifie par la nécessité de créer une "communauté de destins" ostracisés par le système.

L’année 2006 signe l’avènement de la carrière de Dieudonné à l’international. Les réseaux qu’il a pu tisser au sein de l’extrême droite lui permettent de voyager dans des pays engagés dans "l’axe de la Résistance" contre l’Amérique et Israël. À l’été 2006, il se rend au Sud-Liban pour y rencontrer des responsables du mouvement islamiste chiite Hezbollah (alors en guerre contre Israël), mais aussi en Syrie, où il loue la "qualité de dialogue et de débat" du régime de Bachar el-Assad. Il remettra d’ailleurs à ce dernier une quenelle d’or en 2013 pour son antisionisme et de son anti-impérialisme, malgré son implication dans la répression sanglante de son peuple.

Dieudonné, l’"homme d’affaires"

"Il ne s’agissait jamais de visites de courtoisie, mais de rencontres avec de hauts responsables de gouvernements opposés à Israël dans le but de gagner de l’argent, explique l’historien Jean-Paul Gautier. Dieudonné est un véritable homme d’affaires." Celui qui arbore régulièrement le keffieh dans ses vidéos ne s’est pourtant jamais rendu dans les territoires palestiniens. "Il n’a jamais eu aucun contact avec des organisations palestiniennes", rappelle Julien Salingue, docteur en sciences politiques et spécialiste de la Palestine. "Dieudonné ne s’est fendu que de solidarité verbale, mais cela n’a jamais débouché sur rien. Les responsables du Hamas le considèrent comme un pitre."

L’année 2009 voit Dieudonné définitivement franchir le pas entre humour et politique, lorsqu’il rejoint le Parti antisioniste (PAS), en lice pour les élections européennes. Sur l’affiche du PAS, le polémiste effectue pour la première fois sa quenelle, sorte de bras d’honneur anti-système également considéré comme un salut nazi inversé. Dieudonné y pose aux côtés d’Alain Soral, essayiste d’extrême droite, mais aussi de Yahia Gouasmi, musulman chiite président du PAS, directeur du Centre Zahra de Lille, proche de Téhéran. Dans son programme, le parti antisioniste ne comporte aucune mention de la Palestine ni d’Israël. Au contraire, le premier point vise à "faire disparaître l’ingérence sioniste dans les affaires publiques de la nation".

Parti antisioniste

Si la liste obtient 1,30 % des suffrages en Ile-de-France, elle réalise ses meilleurs scores dans les banlieues défavorisées de la région parisienne (6,35 % à Gennevilliers, 5,18 % à Clichy-sous-Bois). "Son soutien à la cause palestinienne a été une porte d’entrée vers les populations défavorisées qui se sentent marginalisées par le pouvoir public, explique l’historien Jean-Paul Gautier. Dieudonné se proclame le porte-parole de ces couches, ce qui lui permet de déballer sa phraséologie antisémite sous couvert d’antisionisme."

Sa proximité avec le chiite Yahia Gouasmi lui ouvre les portes de l’Iran, du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, qu’il rencontre à plusieurs reprises. Dieudonné déclare voir en lui la "personnalité politique le plus brillante, qui a eu le courage d’organiser une conférence internationale sur la réalité de l’Holocauste". Il lui dédie même en 2010 un spectacle, Mahmoud, et n’hésite plus à s’ingérer dans les tumultueuses relations entre la France et l’Iran.

L’ami d’Ahmadinejad

À l’été 2009, il se rend en Iran pour tenter de faire libérer l’étudiante française Clotilde Reiss, avant de déclarer que "si son projet est de servir le sionisme, dans ce cas, elle a sa place en prison en Iran". Nouvelle aberration, un an plus tard : de retour de Téhéran au moment de l’affaire Sakineh, cette Iranienne accusée de meurtre et d’adultère et condamnée à la lapidation, il affirme que cette peine a disparu en Iran depuis l’avènement de la Révolution islamique. L’Iran a payé entièrement son premier long métrage, L’Antisémite, et aurait, d’après Alain Soral, financé la liste européenne du Parti antisioniste.

Mais si le nouvel "ami" de Dieudonné, Mahmoud Ahmadinejad, a déjà qualifié l’Holocauste de "mythe", il n’est jamais allé jusqu’à regretter qu’un Juif n’ait pas été tué dans les chambres à gaz. Un pas que Dieudonné a allègrement franchi lors de son dernier spectacle, Le mur, précipitant son interdiction par le Conseil d’État. Face à l’amalgame entretenu par Dieudonné entre antisionisme et antisémitisme, l’association France Palestine Solidarité (AFPS) a vivement réagi par voie de communiqué.

"Un imposteur raciste" (AFPS)

Dieudonné est un "imposteur raciste et en aucun cas l’ami du peuple palestinien", souligne l’organisation, qui "condamne et rejette toute instrumentalisation de la cause palestinienne au service de délires complotistes racistes". Souvent accusés à tort d’antisémitisme par les soutiens les plus actifs d’Israël en France, tels que le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), les militants pro-palestiniens craignent aujourd’hui que "l’affaire Dieudonné" ne vienne renforcer ces pratiques.

"Bien que nous nous cantonnions au respect du droit international, nous sommes taxés d’antisémitisme dès que l’on critique la politique de l’État d’Israël", souligne Taoufiq Tahani, président de l’AFPS. "Ceci est d’autant plus dangereux, poursuit le chercheur Julien Salingue, que cette assimilation entre antisionisme et antisémitisme sert des personnes comme Dieudonné et Alain Soral qui jouent sur ce thème."

L’amalgame antisionisme/antisémitisme

Au-delà de l’antisémitisme de Dieudonné, reste la question non résolue du succès grandissant de ses spectacles. "Dieudonné surfe sur le sentiment d’exaspération d’une partie de la population française face à la classe politique qui, si elle condamne officiellement la colonisation des territoires palestiniens par Israël, ne fait rien en pratique pour que soit appliqué le droit international", pointe Taoufiq Tahani. D’après le président de l’AFPS, les politiques entretiennent eux-mêmes l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme en poursuivant toute personne appelant au boycott des produits israéliens ou des colonies, au nom de la "provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée" (loi du 29 juillet 1881).

Au contraire, le chercheur Julien Salingue estime que "le débat qui a émergé sur Dieudonné peut permettre de clarifier aux yeux de tous les différences entre antisionisme et antisémitisme". L’exemple en a été donné par Alain Finkielkraut, pourtant connu pour son soutien inconditionnel à la politique de l’État hébreu. Fait sans précédent, le philosophe français, interrogé par i>Télé dans le cadre de l’affaire Dieudonné, a déclaré que "l’antisionisme, même le plus militant et radical, paraît comme une idéologie légitime". "On a le droit de critiquer la politique d’Israël et même de s’interroger sur la légitimité de cet État", a-t-il souligné. "L’antisionisme de Dieudonné n’a rien à voir. Il n’est pas géographique puisqu’il dote ce qu’il appelle les sionistes de deux attributs : l’omniprésence et l’omnipotence. Ceci n’est pas une opinion, mais une idéologie criminelle."