« Pour une résistance de masse non-​​violente contre Israël »

Entretien avec Moustapha Barghouthi, dimanche 11 mai 2008

"Beaucoup de gens disent que le seul langage que com­prend Israël est celui de la force. … Mais, pour moi, la force n’est pas seulement mili­taire. C’est la force de la non-​​violence qui a mis fin au colo­nia­lisme en Inde et au régime raciste de l’apartheid en Afrique du Sud."

M. Mous­tapha Bar­ghouti mise sur une société pales­ti­nienne édifiée sur les prin­cipes d’une démo­cratie radicale, elle-​​même enra­cinée dans les mou­ve­ments sociaux et fondée sur les prin­cipes d’éthique et de trans­pa­rence du bon gou­ver­nement et des droits humains. Pour obtenir la pleine sou­ve­raineté de son pays, il est par­tisan d’une lutte déter­minée mais paci­fique contre l’occupation.

Né en 1954 à Jéru­salem, Mous­tapha Bar­ghouti est médecin, formé dans les uni­ver­sités de Moscou, Jéru­salem et Stanford. Il est secré­taire général d’Al-Mubadara (Ini­tiative nationale pales­ti­nienne, INP), une orga­ni­sation poli­tique laïque. Il a été ministre de l’Information dans le gou­ver­nement pales­tinien d’union nationale constitué en 2007 après les élec­tions légis­la­tives. Il fut aussi, en 2006, can­didat à l’élection pré­si­den­tielle. Il obtint un tiers des voix et se classa en seconde position, der­rière le pré­sident actuel de l’Autorité pales­ti­nienne, M. Mahmoud Abbas.

Leader de la prin­cipale orga­ni­sation de Résis­tance de masse qui s’appuie sur la force de la non-​​violence, le Dr Bar­ghouti a pour modèle de réfé­rence Gandhi, le Père de l’indépendance de l’Inde, obtenue contre les Bri­tan­niques au moyen d’une stra­tégie de non-​​violence. Au sein d’une société pales­ti­nienne mal­menée par six décennies de conflits, lasse de la cor­ruption du Fatah et méfiante à l’égard du fon­da­men­ta­lisme reli­gieux du Hamas, le soutien popu­laire, en par­ti­culier des couches laïques, aux thèses d’Al Mubadara se ren­force sans cesse.

Le Dr Bar­ghouti compte aussi sur un appui inter­na­tional de plus en plus consi­dé­rable, comme en témoigne la visite que lui a rendu, à Ramallah, en avril dernier, l’ancien pré­sident des Etats-​​Unis James Carter. Le mou­vement paci­fiste israélien lui apporte par sur­croît son concours et son soutien.

M. Mous­tapha Bar­ghouti mise sur une société pales­ti­nienne édifiée sur les prin­cipes d’une démo­cratie radicale, elle-​​même enra­cinée dans les mou­ve­ments sociaux et fondée sur les prin­cipes d’éthique et de trans­pa­rence du bon gou­ver­nement et des droits humains. Pour obtenir la pleine sou­ve­raineté de son pays, il est par­tisan d’une lutte déter­minée mais paci­fique contre l’occupation.

Nous conversons avec lui dans son moderne bureau de Ramallah, en Cis­jor­danie, d’où l’on aperçoit, à travers de lumi­neuses baies vitrées, sur le sommet de col­lines peu éloi­gnées, la construction d’une nou­velle colonie israélienne…

Ignacio Ramonet : Le 14 mai 2008 marque le soixan­tième anni­ver­saire de la création d’Israël et aussi de ce que les Pales­ti­niens appellent la « Nakba », la catas­trophe. A cette occasion, quel jugement portez-​​vous sur les rela­tions actuelles entre Israël et les Palestiniens ?

Mustafa Bar­ghouthi : Après soixante ans de dépos­session, qua­rante et un ans d’occupation, dix-​​sept ans de la Confé­rence de Madrid, quinze ans des accords d’Oslo, et après de nom­breuses Réso­lu­tions du Conseil de sécurité de l’ONU, en par­ti­culier la 242 [1967] et la 338 [1973], pour la recherche d’une solution juste et durable à des décennies de conflit entre Israël et les Pales­ti­niens, je ne suis pas opti­miste. Alors que nous devrions enfin nous approcher de la paix.

Ce n’est pas le cas ?

Non. Au contraire. Nous voyons que le pro­blème se com­plique et se com­plexifie en raison de l’intransigeance des auto­rités israé­liennes. Et cela, quelle que soit l’attitude des Pales­ti­niens. Ceux-​​ci ont tout essayé : la résis­tance armée, la résis­tance non-​​violente, la par­ti­ci­pation, la non-​​participation, etc. Sans aucun résultat concret. Chaque jour, la situation devient plus dif­ficile en Palestine.

Vous oubliez l’intransigeance aussi du Hamas.

Aujourd’hui, dans les médias, en effet, on parle beaucoup du Hamas. Mais le Hamas n’existait pas il y a vingt ans. Le Hez­bollah libanais non plus d’ailleurs. C’est en quelque sorte Israël qui a favorisé leur création par son attitude d’affrontement sys­té­ma­tique contre les Pales­ti­niens. Si l’on veut être objectif, il faut recon­naître qu’aussi bien le Hamas que le Hez­bollah sont la consé­quence de l’intransigeance israé­lienne. Alors que, dès la fin des années 1980, l’Organisation pour la Libé­ration de la Palestine [OLP] était prête à négocier et à régler le problème.

Mais les attentats n’ont pas cessé. Et on com­prend que la popu­lation israé­lienne soit pré­oc­cupée par sa sécurité. Ne le pensez-​​vous pas ?

Certes. Mais en tant que docteur, je peux vous affirmer qu’une des pires erreurs que peut com­mettre un médecin, c’est de confondre les symp­tômes et les causes d’une maladie. S’il les confond, il court le risque de tuer le patient.

Or, dans leur pra­tique de la pro­pa­gande, les Israé­liens mélangent fort habi­lement les symp­tômes et les causes. Ainsi, presque tout ce que les médias rap­portent sur le conflit israélo-​​palestinien a trait à la vio­lence. Mais ils oublient de dire que la vio­lence n’est qu’un simple symptôme, l’expression d’un malaise, une mani­fes­tation pro­duite par quelque chose d’autre, par une cause. Et ils rap­pellent rarement que la cause de cette vio­lence est l’occupation israé­lienne. Ils omettent de pré­ciser que – comme, par exemple, en France de 1940 à 1944 - l’occupation elle-​​même constitue la pire des violences.

Vous pensez que la situation des Pales­ti­niens aujourd’hui est sem­blable à celle des Français sous occu­pation allemande ?

Non, je ne veux pas com­parer des situa­tions qui ne sont pas iden­tiques. Mais il est clair que l’occupation de la France entre 1940 et 1944 n’a pas été causée par la vio­lence de la Résis­tance. De même que la vio­lence des Indiens révoltés, en Inde, contre la pré­sence colo­niale bri­tan­nique n’était pas la cause de cette colo­ni­sation. C’est l’occupation qui est la cause. La vio­lence contre l’occupation n’est qu’un symptôme. Il ne faut pas confondre les deux termes. Or les médias les mélangent sys­té­ma­ti­quement. Et embrouillent les choses.

Peut-​​être parce que des Pales­ti­niens ont commis des attentats contre des civils israéliens.

C’est une situation étrange, et effec­ti­vement tra­gique. Ici, on demande aux occupés de garantir la sécurité des occu­pants. C’est sur­réa­liste. Pour expliquer une situation très simple - un pays a été occupé, ses habi­tants se défendent contre les occu­pants –, on en est venu à tel­lement ember­li­fi­coter les choses que les gens finissent par tout com­prendre à l’envers : les vic­times seraient les agres­seurs, et les agres­seurs les vic­times. On a d’abord com­mencé par embrouiller les esprits des Israé­liens eux-​​mêmes. Puis, peu à peu, le reste du monde.

Comment expliquez-​​vous cela ?

Parce qu’il existe, en Israël, un important com­plexe militaro-​​industriel. Sem­blable à celui que, dès 1960, dénonçait aux Etats-​​Unis le pré­sident Eisen­hower. Et ce com­plexe militaro-​​industriel a beaucoup profité des guerres suc­ces­sives d’Israël contre les Etats arabes ainsi que du conflit contre les Palestiniens.

Comment définiriez-​​vous ce complexe ?

Il est beaucoup plus sophis­tiqué que son homo­logue amé­ricain. On pourrait le définir comme un com­plexe militaro-​​industriel-​​numérique. Il se nourrit de toutes les guerres qui se sont succédé depuis 1948. Et fait tout pour entre­tenir ces affron­te­ments ainsi que la conflic­tualité en général, aux dépens des citoyens israé­liens eux-​​mêmes, qui en sont les pre­mières victimes.

Israël est non seulement une puis­sance nucléaire plus impor­tante, par exemple, que la France, mais cet Etat est aussi devenu l’un des pre­miers expor­ta­teurs d’armes et de dis­po­sitifs de sécurité.

Vous n’exagérez pas un peu ?

Selon les der­nières sta­tis­tiques, Israël est le qua­trième plus grand expor­tateur d’armes du monde. Après les Etats-​​Unis, la Russie et la France. Mais il ne se contente pas d’exporter des armes. De plus en plus, Israël exporte des dis­po­sitifs de sécurité élec­tro­niques, des sys­tèmes d’alerte et de défense, des tech­niques de contrôle, des drones de sur­veillance et de pré­vention, etc. Et, comme vous savez, depuis les attentats du 11 sep­tembre 2001, la vente de tous ces dis­po­sitifs explose.

Vous pensez vraiment que le caractère d’exportateur d’armes d’Israël détermine sa poli­tique à l’égard des Palestiniens ?

Oui. Parce qu’on ne peut com­prendre l’évolution d’Israël qu’en ana­lysant l’évolution de son appareil mili­taire. Au début, entre 1920 et 1948, quand la Palestine était admi­nistrée par la Grande-​​Bretagne, il y avait la Hagana, l’organisation mili­taire clan­destine juive qui a permis les pre­miers succès – au moyen d’attentats – contre les Bri­tan­niques, et le groupe Stern, qui ter­ro­risait les Pales­ti­niens. Il s’agissait alors de civils qui exer­çaient des fonc­tions mili­taires. Puis d’autres orga­ni­sa­tions armées, comme l’Irgoun, ont fusionné avec ces deux-​​là, et l’armée d’Israël a été constituée. Elle s’est pro­fes­sion­na­lisée, et peu à peu les civils ont cessé de com­mander aux mili­taires. La situation s’est même inversée. Ce sont alors les généraux qui ont com­mencé à diriger la société israélienne.

Les mili­taires ont-​​ils une si grande influence ? Israël est tout de même une démocratie.

Oui, mais une étrange démo­cratie. Dans laquelle les mili­taires exercent souvent des fonc­tions déter­mi­nantes. Pensez, par exemple, à Ariel Sharon, Ehoud Barak, Benyamin Néta­nyahou, Yitzhak Rabin ou Menahem Begin. Tous mili­taires ou issus d’organisations mili­taires. Et tous devenus pre­miers ministres d’Israël.

L’armée israé­lienne use beaucoup d’officiers et les renou­velle constamment. Du point de vue mili­taire, c’est une bonne chose parce que le corps des offi­ciers généraux reste jeune et maî­trise les tech­niques de guerre les plus récentes. Mais la consé­quence de ce turn-​​over rapide, c’est que les forces armées envoient à la retraite très tôt un grand nombre de généraux. Les­quels, dés­œuvrés, en viennent à s’intéresser à la poli­tique. Et par­viennent souvent aux plus hautes charges civiles. L’armée finit ainsi par acca­parer de très nom­breux postes poli­tiques au sein du gou­ver­nement et de la fonction publique.

Et puis, une fois tous les postes poli­tiques pourvus, les nou­veaux généraux à la retraite se sont mis à chercher d’autres occu­pa­tions. Ils en sont ainsi venus à entrer dans les indus­tries de l’armement et à s’intéresser à l’exportation de sys­tèmes de sécurité.

La guerre comme industrie d’exportation.

C’est cela. Ils ont mis les connais­sances acquises dans la guerre ou dans la répression au service d’entreprises spé­cia­lisées dans la sécurité et dans la pré­vention des agres­sions ou le contrôle des indi­vidus. C’est ainsi qu’Israël est devenu l’un des plus grands expor­ta­teurs mon­diaux de sys­tèmes de sur­veillance et de sécurité.

Dans cette même logique, on peut dire que les Israé­liens uti­lisent en quelque sorte la Cis­jor­danie et Gaza comme d’authentiques labo­ra­toires pour expé­ri­menter et mettre au point de nou­velles tech­niques de contrôle des indi­vidus. Les­quelles pourront demain s’exporter.

Il y a sans doute beaucoup de pays inté­ressés par la grande expé­rience des mili­taires israé­liens en la matière.

Cer­taines rumeurs courent sur la pré­sence d’officiers amé­ri­cains lors d’incursions mili­taires en Cis­jor­danie, où ils observent et étudient les méthodes de sur­veillance, de contrôle, de pré­vention et de répression mises au point para les experts israé­liens. Pour les appliquer ensuite en Irak.

Quoi qu’il en soit, on est en droit de se demander s’il est normal que la démo­cratie israé­lienne soit pilotée par des expor­ta­teurs d’armes et des indus­triels de la sécurité qui, natu­rel­lement, pro­fitent de la guerre et redoutent la paix.

Cela expli­querait, selon vous, pourquoi, depuis la « Feuille de route » du 30 avril 2003 et la confé­rence d’Annapolis, le 27 novembre 2007, on a si peu avancé vers la paix ?

La célèbre « Feuille de route », rédigée il y a cinq ans par le Quartet [Etat-​​Unis, Nations Unies, Russie, Union euro­péenne] a échoué. Elle fixait, pour l’essentiel, deux objectifs : 1) Israël doit arrêter la colo­ni­sation ; 2) les Pales­ti­niens doivent garantir la sécurité des Israé­liens. En ce qui concerne le premier point, la colo­ni­sation, cinq ans après la « Feuille de route », les Israé­liens ont inten­sifié la colo­ni­sation. Et même après Anna­polis, M. Olmert a annoncé de nou­velles construc­tions dans les colonies !

Et sur la sécurité des Israéliens ?

La Palestine n’a pas d’armée, pas de sou­ve­raineté, pas de contrôle sur ses fron­tières. Et malgré cela, on lui demande de garantir la sécurité des Israé­liens. En par­ti­culier des colons qui, comme leur nom l’indique, colo­nisent des terres pales­ti­niennes, confis­quées aux Pales­ti­niens, les­quels sont expulsés, manu militari, de leurs propres terres.

La « Feuille de route » ne parle que de la sécurité des Israé­liens. Seulement de leur sécurité. C’est-à-dire de la sécurité des occu­pants, qui doit être garantie par les occupés. On n’a jamais vu cela !

Mais la « Feuille de route » a été acceptée et adoptée par les repré­sen­tants de l’Autorité palestinienne.

Ecoutez, la sécurité c’est aussi la sécurité sociale, la sécurité d’emploi, la sécurité de la pro­priété, la sécurité des dépla­ce­ments, etc. Or, de toutes ces sécu­rités, les Pales­ti­niens sont privés. Et il fau­drait que, en revanche, eux, qui en sont privés, assurent et garan­tissent la sécurité de leurs occu­pants. C’est le monde à l’envers !

Rien ne justifie pour autant des attentats contre des populations civiles.

Je suis bien d’accord. Mais, même si on ne parle que de sécurité phy­sique, regardons les chiffres offi­ciels fournis par les sta­tis­tiques israé­liennes. En 2007, treize Israé­liens ont été tués, dont quatre soldats engagés dans des affron­te­ments armés et quatre colons. Dans le même temps, 404 Pales­ti­niens ont été abattus par les Israé­liens. A cet égard, les données prennent des pro­por­tions hal­lu­ci­nantes. Vous savez que je suis un ferme par­tisan de la non-​​violence, mais regardons les chiffres.

En 2000, le ratio entre le nombre de tués pales­ti­niens par rapport au nombre de tués israé­liens était de 4 pour 1. Pour chaque Israélien abattu, 4 Pales­ti­niens étaient tués. En 2006, on est passé à un ratio de 27 pour 1 ! En 2007, de 31 pour 1 ! Et, pendant les trois pre­miers mois de 2008, on en est à 46 pour 1 !

Depuis 2000, environ mille enfants pales­ti­niens ont été tués. Depuis la confé­rence d’Annapolis, en novembre 2007, plus de 330 Pales­ti­niens ont été abattus. Dont une qua­ran­taine d’enfants. Cela n’a pas de sens de parler de sécurité que pour un seul camp. Alors que l’autre camp est privé de toute sécurité.

Pourquoi la situation s’est-elle tellement détériorée ?

A mon avis, pour trois raisons. A cause de la fai­blesse du camp de la paix en Israël ; à cause de la fai­blesse des Pales­ti­niens ; et à cause du grand silence inter­na­tional. Les auto­rités israé­liennes sont désormais convaincues qu’elles jouissent d’une totale impunité. Elles peuvent tout faire sans risquer la moindre sanction ou une quel­conque cri­tique sérieuse. C’est d’ailleurs pourquoi, cer­tains diri­geants poli­tiques israé­liens établissent main­tenant un véri­table apartheid.

Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

Prenons l’exemple de l’eau qui est un bien pré­cieux et rare dans cette région semi-​​aride. La Cis­jor­danie, dans ses fron­tières de 1967, dispose, en moyenne, de 936 mil­lions de m3 d’eau. Mais seuls 132 mil­lions sont mis concrè­tement à la dis­po­sition des Pales­ti­niens. Le reste, soit 804 mil­lions de m3, sont réservés aux colons israé­liens. Cela signifie qu’un Pales­tinien ne peut uti­liser, par an, que 50 m3 d’eau pour tous ses besoins : boire, se laver, cui­siner, l’agriculture, l’industrie, etc. En revanche, chaque colon illégal dispose, par an, de 2 400 m3 d’eau ! 50 pour l’un, 2 400 pour l’autre : 48 fois plus ! Un vrai scandale.

L’ironie cruelle, c’est que, de sur­croît, ce sont les Pales­ti­niens qui, pour l’essentiel, financent cette eau. Un Pales­tinien paie 5 shekels [environ 1 euro] l’unité d’eau, alors que, pour la même unité, un colon débourse moins de la moitié de cette somme.

Pouvez-​​vous citer un autre exemple ?

Oui. En matière d’énergie, c’est la même chose. Au cours des der­nières années, les auto­rités israé­liennes ont détruit la seule entre­prise qui pro­duisait de l’électricité en Cis­jor­danie. Elles ont com­mencé par lui interdire l’achat de nou­veaux géné­ra­teurs. Puis, elles l’ont obligé à fournir de l’électricité aux colons à prix réduit. Résultat : elle a cessé de pro­duire de l’électricité et se contente de l’acheter en Israël. Désormais, la Cis­jor­danie importe toute son élec­tricité d’Israël. Là encore, elle est vendue deux fois plus chère aux Pales­ti­niens qu’aux colons. Ceux-​​ci ne paient l’unité élec­trique que 6,3 shekels, tandis que les Pales­ti­niens la paient 13 shekels.

De la sorte, les Pales­ti­niens contri­buent à financer leur propre colo­ni­sation. C’est d’autant plus injuste que la dif­fé­rence de richesse entre Israël et la Palestine est abyssale. Le revenu annuel moyen, par habitant, en Palestine était, il y a quatre ans, de 1 600 dollars [environ 1 000 euros]. Il n’est plus actuel­lement que de 800 dollars. Tandis que celui d’Israël s’élève à 24 000 dollars. Soit trente fois plus !

Malgré cet écart énorme, les Pales­ti­niens sont obligés d’importer d’Israël la plupart des pro­duits qu’ils consomment. Au prix du marché, qui est fonction du niveau de vie israélien. En somme, il nous faut vivre avec des pro­duits aussi chers qu’en Israël, alors que nos revenus sont trente fois inférieurs…

Quand vous parliez d’ « apar­theid », je pensais que vous feriez allusion à la bar­rière de séparation.

Oui bien sûr, il y a, en plus, ce Mur de l’apartheid, et puis des cen­taines de check­points qui empêchent la libre cir­cu­lation des Pales­ti­niens. Et il y a surtout, une « ségré­gation rou­tière ». Une incroyable mesure dis­cri­mi­na­toire qui n’a jamais eu cours dans aucun pays. C’est une inno­vation de l’occupation israé­lienne. Cela n’a même pas existé en Afrique du Sud du temps de l’apartheid ; ni aux Etats-​​Unis du temps de la ségré­gation raciale. Dans ces pays, il y avait certes des bus dif­fé­rents pour Blancs et Noirs, ou des bancs dif­fé­rents, dans les mêmes bus, pour Blancs et Noirs. Mais tous les bus cir­cu­laient sur les mêmes routes.

Ici, les auto­rités israé­liennes d’occupation ont construit des routes exclu­si­vement réservées aux colons et à tous les Israé­liens. Inter­dites aux Pales­ti­niens. Si, par exemple, moi, pourtant député du Par­lement pales­tinien, ancien ministre, je venais à emprunter l’une de ces routes, ou ne serait-​​ce qu’à m’y pro­mener à pied, je serais immé­dia­tement arrêté et condamné à six mois de prison.

Cette ségré­gation s’applique aussi aux Pales­ti­niens de Jérusalem-​​Est. Ils n’avaient pourtant pas bougé de chez eux. Ils habi­taient Jéru­salem depuis des siècles. Ce ne sont pas eux qui sont allés en Israël. Mais un jour, en 1967, c’est Israël, par la conquête mili­taire, qui est venu chez eux. Et quelque 340 000 Pales­ti­niens sont auto­ma­ti­quement devenus des « rési­dents temporaires ».

Qu’est-ce que cela signifie ?

Cela signifie qu’ils sont en sursis. Que leur droit de résider à Jéru­salem peut leur être retiré à tout instant. Un exemple : Israël accorde rarement un permis de construire aux Pales­ti­niens de Jérusalem-​​Est et tou­jours après de très longues obs­truc­tions. Si l’un d’eux, parce qu’il veut se marier, décidait de construire une maison en Cis­jor­danie, il per­drait immé­dia­tement le droit de résider à Jéru­salem. Là où il est né !

Alors qu’un Juif venu de n’importe où dans le monde, dès qu’il arrive en Israël, se voit tout de suite attribuer la natio­nalité israé­lienne et a droit à une maison en Cis­jor­danie s’il le veut. Dès l’instant où il pose le pied en Israël, cette per­sonne a plus de droits qu’un Pales­tinien né ici et dont la famille est ici depuis des siècles, sinon des millénaires.

Depuis des siècles, sinon des mil­lé­naires, les Juifs ont été vic­times de ségré­ga­tions, de per­sé­cu­tions, de racisme, et même, en Europe, d’une mons­trueuse ten­tative d’extermination. N’est-il pas normal qu’Israël accueille tous ceux qui sou­haitent vivre à l’abri de l’antisémitisme ?

Je suis le premier à condamner l’antisémitisme. Et à recon­naître que les Juifs ont ter­ri­blement souffert du génocide nazi. Comme mon ami Edward Said, je dis que nous, Pales­ti­niens, nous devons prendre conscience du crime mons­trueux qu’a repré­senté l’Holocauste. Mais cela ne signifie nul­lement accepter l’idée que le génocide excuse le sio­nisme des souf­frances infligées aux Pales­ti­niens. Le fait d’avoir souffert tant de per­sé­cu­tions ne leur donne pas le droit de pra­tiquer, à leur tour, une poli­tique de dépos­session à l’encontre d’un peuple qui ne porte aucune res­pon­sa­bilité dans les crimes commis contre eux. Car, ici et aujourd’hui, c’est la poli­tique de ségré­gation et d’injustice d’Israël qui saccage des mil­liers de vies pales­ti­niennes. J’ajouterais que ceux qui nous per­sé­cutent aujourd’hui ne sont pas les vic­times directes de l’Holocauste. Je suis presque sûr que si celles-​​ci pou­vaient voir ce que nous, Pales­ti­niens, subissons, elles ne l’accepteraient pas. Car cela leur rap­pel­lerait leur propre souffrance.

Il y a des familles pales­ti­niennes dont le mari et la femme ne peuvent plus vivre ensemble. Si l’un d’eux, par exemple, quitte Jérusalem-​​Est pour rejoindre l’autre en Cis­jor­danie, il perd sa rési­dence et souvent son gagne-​​pain à Jéru­salem. C’est terrible.

Et encore plus ter­rible, ce silence inter­na­tional autour de toutes ces injus­tices. On en vient à penser que le monde ne veut rien savoir de notre tra­gédie. Qu’il ferme les yeux et se bouche les oreilles. Le malheur pales­tinien est orphelin.

Parlez-​​moi de votre orga­ni­sation, Al Mubadara, l’Initiative nationale palestinienne.

Avec l’un des fon­da­teurs de l’OLP, le Dr Haidar Abdel-​​Shafi [décédé le 25 sep­tembre 2007], avec Ibrahim Dakkak ainsi que des per­son­na­lités comme Edward Said et d’autres intel­lec­tuels, nous avons décidé, en juin 2002, de fonder un nouveau mou­vement, l’Initiative nationale pales­ti­nienne (INP) .

Nous avions été choqués par les accords d’Oslo, en 1993. J’avais moi-​​même fait partie de la délé­gation pales­ti­nienne à la Confé­rence de Madrid en 1991. Oslo n’était qu’un ins­trument pour tromper les gens. Son véri­table but était de déman­teler le projet de sou­ve­raineté pales­tinien. Les accords d’Oslo ont rem­placé l’idée d’indépendance et de sou­ve­raineté par celle d’Autorité pales­ti­nienne. C’était un tour de passe-​​passe. En fait, Oslo a cherché à créer un bantoustan .

Pourquoi l’OLP a-​​t-​​elle accepté de signer de tels accords ?

Je pense que l’OLP est tombée dans un piège. Par ailleurs, Yasser Arafat était très inquiet. En devenant pré­sident de la nou­velle Autorité, il aurait dû cesser d’être le patron de l’OLP. Mais il ne voulait pas créer un lea­dership alter­natif en per­mettant l’élection d’un nouveau chef de l’OLP à sa place. C’est pourquoi il a préféré diluer son orga­ni­sation au sein de l’Autorité palestinienne.

Vous avez souvent accusé l’Autorité palestinienne de corruption.

Oui, nous avons dénoncé sa grande cor­ruption. Une cor­ruption indis­cu­ta­blement encou­ragée par Israël, qui a confié à l’Autorité pales­ti­nienne le monopole de quantité de ser­vices et de travaux. Ce qui devait, inévi­ta­blement, entraîner des entorses, des fraudes, des enri­chis­se­ments illi­cites. Alors, beaucoup de citoyens, écœurés par cette cor­ruption se sont tournés vers le Hamas, orga­ni­sation fon­da­men­ta­liste certes, mais qui, à partir d’une position d’intégrité, dénonçait la mal­hon­nêteté et l’avilissement moral de l’Autorité.

L’Initiative nationale pales­ti­nienne représente-​​t-​​elle une solution de rechange à l’Autorité ?

Pas seulement à l’Autorité. Nous pensons que la Palestine a besoin en effet d’une alter­native. Mais pas fon­da­men­ta­liste. Nous pro­posons une alter­native non fon­da­men­ta­liste. Et nous misons sur la non-​​violence. Non pas par oppo­sition à la résis­tance. Car la résis­tance d’un peuple occupé est légitime, reconnue et auto­risée par le droit inter­na­tional, à condition de ne pas faire de vic­times civiles.

Vous êtes donc partisan d’une résistance non-​​violente ?

Oui. Notre idée c’est la résis­tance de masse non-​​violente. Je pense, par exemple, à la pre­mière Intifada ou « guerre des pierres » com­mencée en décembre 1987, qui a sauvé l’OLP du désastre. C’est un bon exemple de résis­tance de masse non-​​violente.

Si nous avions pu conclure les négo­cia­tions avec Israël à ce moment-​​là, sans gâcher les résultats de la pre­mière Intifada [qui a duré jusqu’en sep­tembre 1993], il n’y aurait pas eu d’Oslo, nous aurions une paix durable. Mais les Israé­liens ont choisi de signer ces accords avec une direction de l’OLP qui était, à l’époque, affaiblie et fragile.

Aujourd’hui, la plupart des Pales­ti­niens sont écœurés par le choix binaire auquel ils sont réduits : ou le Fatah, obéissant et cor­rompu, ou le Hamas, fon­da­men­ta­liste reli­gieux. L’INP constitue une autre option pour conduire la résis­tance palestinienne.

Vous pensez vraiment que la résistance non-​​violente est une option réaliste ?

Bien entendu. En partant d’une stra­tégie à quatre com­po­santes : 1) fomenter une résis­tance non-​​violente de masse ; 2) aider les gens à résister, en sti­mulant leur rési­lience et en les aidant dans leur vie de tous les jours ; 3) s’appuyer sur un fort mou­vement de soli­darité inter­na­tional, comme celui contre l’Afrique du Sud ; 4) un lea­dership unifié.

Comment comptez-​​vous constituer une masse cri­tique suf­fi­sante pour que votre stra­tégie ait des chances de l’emporter ?

Le Fatah et le Hamas s’appuient sur la force. Nous, nous misons sur la démo­cratie. La question de la démo­cratie est décisive pour atteindre le succès. C’est une pré-​​condition fon­da­mentale pour la paix. Car une paix n’est durable que si elle est négociée entre deux for­ma­tions démocratiques.

Une partie ne peut imposer une solution par la vio­lence à l’autre. Si vous l’emportez par la vio­lence, ce n’est pas démo­cra­tique. Aussi bien à Gaza qu’en Cis­jor­danie, ni Hamas ni le Fatah ne sont démocratiques.

Au lieu de dépenser leur énergie à se par­tager les postes de l’administration, le Hamas et le Fatah feraient mieux de parier sur la démo­cratie. Car tous deux pra­tiquent des formes, par­ti­cu­liè­rement inac­cep­tables, de vio­lence interne : le clien­té­lisme et le népotisme.

A cet égard, l’INP est très dif­fé­rente du Hamas et du Fatah qui demeurent enra­cinés dans les défauts et les travers de la société tra­di­tion­nelle. Ils ont ten­dance à trans­former leur parti en tribu. Je ne dis pas que les deux orga­ni­sa­tions sont iden­tiques. Il y a des dif­fé­rences entre elles. Par exemple, le Hamas n’est pas cor­rompu, et il fait preuve, sur le plan poli­tique, d’une grande cohé­rence. Mais, tous deux pos­sèdent des carac­té­ris­tiques com­munes. Notamment, ces pen­chants pour le clien­té­lisme et le népotisme.

Quelles sont vos chances de réussir ?

Le futur dépend de notre capacité à convaincre les Pales­ti­niens de l’efficacité de notre stra­tégie en quatre points, citée pré­cé­demment. De sur­croît nous dis­posons d’un agenda social. Nous réclamons l’état de droit, les droits liés à la citoyenneté, les droits de la femme, les droits des enfants, des han­di­capés, les droits sociaux, bref, le respect intégral de tous les droits humains. Et cet agenda social nous le concevons très direc­tement articulé à notre agenda politique.

Quelle formule poli­tique préconisez-​​vous pour sortir enfin de cet inter­mi­nable conflit ?

Nous pensons que la meilleure solution est celle des deux Etats. C’est la façon la plus facile d’arrêter toutes les souf­frances. Mais je me demande si cette solution est encore viable. Car, pour que cela puisse se faire, Israël doit détruire le Mur de l’apartheid, stopper la colo­ni­sation et déman­teler les ins­tal­la­tions des colons. Or il ne le fait pas. Et les colo­ni­sa­tions – sau­vages ou auto­risées – se pour­suivent et s’étendent. Songez qu’entre 1993 et 2006 le nombre de colons a plus que doublé. Ils sont plus de 230 000 à Jérusalem-​​Est et plus de 250 000 en Cis­jor­danie. Ils repré­sentent déjà 25 % de la popu­lation de la Cis­jor­danie et occupent plus 40 % de notre ter­ri­toire. Si cela continue, je ne sais pas ce qui va se passer. Mais je peux vous assurer que les Pales­ti­niens n’accepteront jamais de devenir des sortes d’esclaves d’un bantoustan.

En revanche, je peux aussi vous garantir que, si les Israé­liens acceptent la solution des deux Etats, sur la base de la Confé­rence de Madrid, tous les Pales­ti­niens l’accepteront. Même le Hamas.

Et si non ?

Alors, il reste la solution d’un seul Etat dans lequel coha­bi­te­raient Israé­liens et Pales­ti­niens. Une telle solution ne peut être viable que si cet Etat est vraiment démo­cra­tique, sans ségré­ga­tions, ni dis­cri­mi­na­tions. Mon sen­timent profond c’est qu’on doit se pré­parer à une longue lutte contre un nouveau type d’apartheid.

Que peuvent attendre les Palestiniens des Etats arabes ?

Le monde arabe est divisé, manipulé, y compris par Israël, l’adversaire le plus rusé qu’il ait jamais affronté. Il se trouve dans un piètre état pour des raisons internes : absence de démo­cratie, régimes instables. Et parce qu’ils sont instables et vul­né­rables, ces régimes ont besoin de l’Occident.

L’échec du monde arabe réside dans l’inexistence, en son sein, d’un seul régime vraiment démo­cra­tique. Méprisés poli­ti­quement et appauvris socia­lement, les citoyens se tournent alors vers le fon­da­men­ta­lisme religieux.

Mais il faut ajouter que le monde arabe se carac­térise aussi par l’absence de nom­breux droits, en par­ti­culier des droits des femmes et des droits des jeunes. Or la majorité de la popu­lation y est très jeune. En Palestine, par exemple, 70 % des habi­tants ont moins de trente ans. Ces jeunes ont besoin de chan­ge­ments, de visions nou­velles, de pers­pec­tives, bref, d’espérance. Et ils ne voient rien venir. Si on ne leur donne pas d’espoir, ces jeunes iront eux aussi vers le fondamentalisme.

Un des pro­blèmes prin­cipaux des partis arabes tra­di­tionnels, c’est qu’ils n’ont pas fait de travail de for­mation de la jeu­nesse. Ils ont ainsi laissé le champ libre aux mou­ve­ments religieux.

En mars 2002, au Sommet arabe de Bey­routh une « ini­tiative de paix arabe » a été pro­posée par l’Arabie saoudite. Pensez-​​vous qu’elle reste d’actualité ?

L’« ini­tiative de paix arabe » se définit en trois points : 1) fin de l’occupation israé­lienne de la Cis­jor­danie, de Jérusalem-​​Est, de la bande de Gaza et du Golan ; 2) droit au retour pour les réfugiés pales­ti­niens ; 3) si ces deux pre­mières condi­tions sont rem­plies, recon­nais­sance d’Israël par l’ensemble du monde arabe.

Mais Israël ne veut pas de cette solution. Il suffit de constater que la réaction israé­lienne à cette pro­po­sition a été de réoc­cuper la Cis­jor­danie en com­mettant un mas­sacre . Ensuite, le 30 avril 2003, les Etats-​​Unis ont sorti de leur chapeau la « Feuille de route », pré­ci­sément dans le but de contourner l’« ini­tiative de paix arabe ». De toutes façons, l’expérience montre qu’Israël détruit sys­té­ma­ti­quement toute pos­si­bilité d’un Etat indé­pendant et viable palestinien.

Et, en général, le monde arabe laisse faire.

En effet. Surtout parce qu’il y a une très grande contra­diction entre les ambi­tions des diri­geants arabes d’un coté, et de l’autre les aspi­ra­tions des sociétés arabes. Les diri­geants sont le plus souvent coupés de leur peuple et s’en méfient.

Des extré­mistes, en Israël, pro­posent d’expulser les Pales­ti­niens au-​​delà du Jourdain. Cela vous inquiète-​​t-​​il ?

L’expulsion des Pales­ti­niens est effec­ti­vement l’objectif ouvert et affiché des extré­mistes israé­liens. Mais c’est aussi l’objectif dis­simulé, caché, masqué de l’ensemble de l’establishment israélien. Bien sûr, ils ne peuvent plus faire ouver­tement ce qu’ils ont fait en 1948 et qu’a si magis­tra­lement dénoncé l’historien israélien Ilan Pappé . Aujourd’hui, ils se bornent à créer des condi­tions de vie insup­por­tables pour les Pales­ti­niens. Ils misent sur la las­situde et le ras-​​le-​​bol. Ils pensent que, puisque la vie est lit­té­ra­lement impos­sible ici, les Pales­ti­niens finiront bien par s’en aller d’eux-mêmes. Ils nous encou­ragent à émigrer et partir.

Actuel­lement, les Israé­liens vou­draient rat­tacher Gaza à l’Egypte, comme avant 1967, pour ainsi se débar­rasser de 40 % du pro­blème palestinien.

En 1967, devant l’avancée ful­gu­rante des forces armées israé­liennes, cer­tains Pales­ti­niens sont partis. Mais la plupart sont restés. Parce qu’ils savaient ce qui était arrivé à ceux qui avaient fui en 1948 et qui se trouvent tou­jours, encore aujourd’hui, ici même en Cis­jor­danie ou à Gaza, au Liban ou en Jor­danie, dans des camps de réfugiés. Ils ne vou­laient pas subir l’humiliation et le cal­vaire des réfugiés-​​expulsés de 1948.

Vous aviez 13 ans en 1967. Vous souvenez-​​vous de l’arrivée des forces israéliennes ?

Bien sûr. J’étais très jeune à l’époque, mais je me rap­pelle que mon père nous a dit : « Nous restons. On ne bouge pas d’ici. Plutôt mourir sur notre terre que partir comme des errants sans foyer. » Ce choix de ne pas bouger est la plus grande réussite stra­té­gique pales­ti­nienne. L’ironie, c’est qu’elle n’a pas été décidée par une équipe de diri­geants. Ce fut une décision col­lective adoptée spon­ta­nément par le peuple. Comme la pre­mière Intifada, déclenchée en décembre 1987. Cela montre que le peuple pales­tinien est en avance sur ses diri­geants. Et qu’il possède une incroyable aptitude à rebondir.

En 1967, nous ne sommes pas partis. Les Israé­liens n’ont pas réussi à nous effrayer pour nous chasser. Nous sommes tou­jours ici. Et il faudra compter avec nous.

Au milieu de tant de vio­lences, pourquoi continuez-​​vous de parier sur la non-​​violence ? N’est-ce pas un peu utopique ?

Beaucoup de gens disent que le seul langage que com­prend Israël est celui de la force. En ce sens, Israël se com­porte comme toutes les autres puis­sances colo­niales. Car aucun Etat colo­nia­liste n’a jamais compris pourquoi les gens qu’il colo­nisait ne vou­laient pas de lui et dési­raient qu’il parte. Ce fut le cas, par exemple, de la France en Algérie, ou celui de l’Angleterre en Inde, au Kenya ou au Yémen.

Mais, pour moi, la force n’est pas seulement mili­taire. C’est la force de la non-​​violence qui a mis fin au colo­nia­lisme en Inde et au régime raciste de l’apartheid en Afrique du Sud.

Si nous par­venons à mobi­liser une majorité de citoyens pales­ti­niens en faveur de l’idée d’une résis­tance de masse non-​​violente, je crois que nous com­men­cerons à aper­cevoir la paix pour cette région. Une paix juste pour les deux parties, fondée sur la justice, les droits humains et la démo­cratie. Et débou­chant sur une pros­périté partagée.