Pour une économie plus saine en Cisjordanie

IRIN, mardi 24 janvier 2012

Dans son bureau de Ramallah, la capitale cis­jor­da­nienne située dans le Ter­ri­toire pales­tinien occupé (TPO), Izz Tawil dessine un cercle noir sur un tableau de conférence.

« L’économie pales­ti­nienne fonc­tionne en circuit fermé », explique le directeur général de Sha­rakeh, le réseau pales­tinien de microfinance.

Il dessine ensuite plu­sieurs petites flèches sur la ligne pour repré­senter les dif­fé­rents éléments d’un système isolé. Tout en bas se trouve le tra­vailleur de la construction, qui reçoit son salaire d’une entre­prise engagée par l’Autorité pales­ti­nienne (AP), alors que l’AP survit elle-​​même grâce à l’aide étrangère.

« Et cette aide est le seul apport qui permet au système de continuer à fonc­tionner », ajoute M. Tawil d’un air sérieux.

Entre 2008 et 2009, l’aide huma­ni­taire accordée au TPO est passée de 863 mil­lions à 1,3 mil­liard de dollars. En 2010, le TPO s’est classé au second rang des béné­fi­ciaires d’aide après le Soudan. Selon les écono­mistes et les hommes d’affaires, la dépen­dance de l’AP vis-​​à-​​vis de l’aide étrangère et sa vul­né­ra­bilité aux chocs externes pourrait entraîner l’effondrement de l’ensemble de l’économie cis­jor­da­nienne et pro­voquer une crise huma­ni­taire. Les pro­prié­taires de petites entre­prises et tous ceux qui dépendent de l’aide étrangère ache­minée par l’AP sont parmi les plus vulnérables.

M. Tawil fait partie des nom­breux Cis­jor­da­niens qui for­mulent des sug­ges­tions pour aller de l’avant.

Faire face aux diminutions de l’aide

Peu après les élec­tions de 2006, qui ont amené le groupe militant Hamas au pouvoir dans la bande de Gaza, les bailleurs de fonds ont réduit de plus d’un mil­liard de dollars l’aide accordée à l’AP dans le but de boy­cotter le Hamas. Depuis lors, l’économie de la Cis­jor­danie n’a cessé de trembler, même si les trans­ferts d’argent à l’AP ont été repris en décembre 2007.

L’année 2011 a été par­ti­cu­liè­rement dif­ficile pour l’AP. Son budget a en effet été affecté par des retards dans le ver­sement de l’aide en pro­ve­nance des pays arabes, la sus­pension tem­po­raire de 200 mil­lions de dollars d’aide par le Congrès amé­ricain et le gel du transfert mensuel de 100 mil­lions de dollars de taxes pré­levées par Israël et des­tinées à l’AP. Si Israël et les États-​​Unis ont par la suite repris les paie­ments, les res­pon­sables israé­liens ont cependant insisté sur le fait qu’ils n’hésiteraient pas à geler de nouveau les trans­ferts de fonds si le Fatah, le parti poli­tique dominant en Cis­jor­danie, formait un gou­ver­nement d’unité avec le Hamas.

Ces menaces ont ravivé les craintes d’un scé­nario de crise sem­blable à celui de 2006, lorsque le budget de l’AP était passé de 180 à 55 mil­lions de dollars par mois et que sa dette cou­rante attei­gnait 1,7 mil­liard de dollars. La crise avait entraîné l’interruption du ver­sement des salaires aux employés du gou­ver­nement, dont le pouvoir d’achat est rela­ti­vement élevé. Les banques avaient par ailleurs imposé aux entre­prises une poli­tique d’emprunt plus res­trictive et le contexte incertain avait fait paraître les inves­tis­se­ments étrangers risqués et moins intéressants.

Puisque la sus­pension de l’aide est devenue un moyen de punir les Pales­ti­niens pour des manœuvres poli­tiques qui vont à l’encontre de la volonté des bailleurs de fonds, l’AP cherche main­tenant à acquérir une plus grande indé­pen­dance finan­cière. Dans une interview accordée en 2011 à l’Associated Press, le Premier ministre Salam Fayyad pré­tendait que 2013 serait la der­nière année « où l’AP aurait besoin d’une aide exté­rieure pour faire face aux dépenses courantes ».

Or, l’atteinte de cet objectif ne sera pas chose facile. En 2011, les bailleurs de fonds inter­na­tionaux ont contribué à hauteur d’environ 1,5 mil­liard de dollars au budget de l’AP, qui s’élevait à 3,7 mil­liards de dollars. Le reste pro­venait des quelque 105 mil­lions de dollars men­suels de taxes pré­levées par Israël et trans­férées à l’AP, et des recettes fis­cales natio­nales, beaucoup plus modestes.

Les dangers du crédit

À pre­mière vue, l’économie cis­jor­da­nienne, dont le centre est Ramallah, semble solide. De nou­veaux quar­tiers sont régu­liè­rement construits autour de la ville et les voi­tures de luxe ne sont pas rares. Selon la Banque mon­diale, la crois­sance de l’économie cis­jor­da­nienne a atteint 7,6 pour cent (PIB) en 2010.

Or, ce qui aurait pu sug­gérer un accrois­sement de la pros­périté à Ramallah est en grande partie illusoire.

La crois­sance de l’économie n’a atteint que 4 pour cent dans la pre­mière moitié de 2011, selon la Banque, et le taux de chômage a stagné à environ 16 pour cent. Selon un employé de la branche de la Banque arabe située à Ramallah, tout est acheté à crédit – « même les robes de mariée… Trois cents dollars suf­fisent à obtenir un prêt de 10 000 dollars ».

Avec une dette totale de 1,09 million de dollars, l’AP – ainsi que ses ins­ti­tu­tions publiques et ses employés – est le plus grand débiteur de Palestine. Selon Shirin al-​​Ahmad, chef de division auprès de l’Autorité moné­taire pales­ti­nienne (AMP), sa dette repré­sente en effet 40 pour cent de ce qui est dû aux établis­se­ments ban­caires palestiniens.

« Si un choc poli­tique comme celui que nous avons connu en 2006 se produit à nouveau, ces 40 pour cent pour­raient repré­senter un facteur de risque pour des cen­taines de mil­liers de Pales­ti­niens. En effet, si l’AP n’a pas d’argent pour verser les salaires, cela signifie que les gens ne peuvent rem­bourser les emprunts qu’ils ont contractés, ou qu’ils doivent en contracter d’autres », a indiqué Mme. al-​​Ahmad.

Et ceux qui n’ont pas de revenus régu­liers sont encore plus vul­né­rables que les employés de l’AP. Sans un emploi stable, ils ne peuvent obtenir un prêt auprès d’aucune des 18 banques qui opèrent en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza. Voilà pourquoi 43 100 Pales­ti­niens sont contraints d’emprunter dans l’une des 11 ins­ti­tu­tions de micro­fi­nance de Sha­rakeh, dont le por­te­feuille de crédit total atteint 74,6 mil­lions de dollars, dont 54,7 mil­lions peuvent être attribués à des clients cisjordaniens.

Bâtir une économie indépendante

« La plupart de nos clients veulent gérer de petites entre­prises. Ils sont les piliers de l’économie cis­jor­da­nienne », a dit M. Tawil, le directeur général de Sha­rakeh. « Lorsque les retards dans le ver­sement de l’aide étrangère obligent l’AP à dif­férer le paiement des salaires de ses employés, les petites entre­prises comme les épiceries sont les pre­mières à en res­sentir les effets ».

Mazen Khayyat, pro­prié­taire d’une bou­tique de vête­ments située dans le centre de Ramallah, a dit à IRIN que son entre­prise avait été durement touchée par les dimi­nu­tions de l’aide étrangère en 2006.

« En 2006, ma dette est passée de presque rien à 27 000 nou­veaux shekels israé­liens (NIS) [7 013 dollars]. À la fin 2011, elle a atteint 39 500 NIS [10 260 dollars]. En 2006 seulement, mes profits ont diminué de 17 pour cent par rapport à l’année pré­cé­dente. Tout ça parce que les gens ont ten­dance à acheter des pro­duits moins chers lorsque l’économie est faible. Et comme la majeure partie de mes clients sont des employés du gou­ver­nement ou des membres de leur famille, le pro­blème était par­ti­cu­liè­rement grave en 2006. Lorsque les gens doivent attendre pour per­cevoir leur salaire, ils achètent seulement ce dont ils ont le plus besoin ».

M. Tawil espère qu’en prêtant à des gens qui n’ont pas de revenus régu­liers, les ins­ti­tu­tions de micro­crédit pourront contribuer à mettre en place une économie moins dépen­dante en partant de la base. Il a par ailleurs suggéré que l’AP sou­tienne ces entre­prises en leur accordant des exo­né­ra­tions fis­cales. Il a également recom­mandé la mise en œuvre de davantage de mesures inci­ta­tives pour encou­rager les diplômés uni­ver­si­taires à se lancer en affaires.

« Dans un contexte incertain comme celui dans lequel nous vivons actuel­lement, per­sonne n’ose prendre les risques associés à la gestion d’une entre­prise », a-​​t-​​il dit. « La per­ception d’un revenu régulier, la sécurité finan­cière et l’obtention d’un prêt sont devenues des valeurs fon­da­men­tales pour les jeunes d’aujourd’hui ».

Son appel en faveur d’une dimi­nution de l’aide trouve un écho auprès d’importants entre­pre­neurs pales­ti­niens comme Bashar Masri, qui dirige la construction de Rawabi, une nou­velle ville située entre Ramallah et Naplouse, en Cis­jor­danie, et conçue pour accueillir 40 000 habitants.

Cer­taines entre­prises étran­gères se sont abs­tenues d’investir en Cis­jor­danie à cause du danger récurrent de conflit violent, du contexte d’imprévisibilité poli­tique et des nom­breuses res­tric­tions imposées par Israël sur le com­merce, la mobilité et l’accès.

La Banque mon­diale a iden­tifié ces res­tric­tions comme le prin­cipal obs­tacle à la crois­sance du secteur privé dans le TPO. Si, par le passé, les fonds de garantie des inves­tis­se­ments ont fourni à cer­tains inves­tis­seurs une assu­rance contre les risques liés à la guerre et aux conflits, leur portée demeurait tou­tefois limitée. Les hommes d’affaires sou­tiennent que l’indépendance vis-​​à-​​vis de l’aide étrangère pourrait rendre la Cis­jor­danie plus inté­res­sante pour les investisseurs.

« La dimi­nution de l’aide pourrait, au départ, avoir des effets pré­ju­di­ciables, mais la mul­ti­pli­cation des entre­prises se tra­duirait aussi par une aug­men­tation des recettes fis­cales de l’AP », a dit M. Masri, ajoutant que « la situation doit parfois se dété­riorer avant de pouvoir s’améliorer ».

En dépit des nom­breux obs­tacles, cer­tains fonds d’investissement privés ont récemment com­mencé à investir en Cis­jor­danie, a expliqué M. Masri, ajoutant que l’un d’eux, un fonds bri­tan­nique appelé Bla­keney, avait investi environ 100 mil­lions de dollars dans des projets locaux. « Les fonds étrangers [démontrent] de plus en plus d’intérêt », a-​​t-​​il dit.

« Le secteur privé pourrait s’effondrer »

Le projet de construction de la ville de Rawabi, d’une valeur de 800 mil­lions de dollars, est entiè­rement financé par des fonds du Qatar, ce qui offre aux pro­mo­teurs une cer­taine indé­pen­dance vis-​​à-​​vis de l’AP et de l’aide étrangère. Or, c’est pré­ci­sément cette indé­pen­dance qui fait défaut à la plupart des projets du secteur privé en Cisjordanie.

Il suffit de songer aux 750 entre­prises de construc­tions locales repré­sentées par l’Union des entre­pre­neurs pales­ti­niens (Pales­tinian Contractors Union, PCU).

« Parmi les entre­pre­neurs engagés par l’AP, nom­breux sont ceux qui obtiennent leur argent beaucoup trop tard et qui doivent contracter des emprunts coûteux entre-​​temps », a expliqué le pré­sident de la PCU Adel Odah. « Au moins 30 entre­prises ont fait faillite de cette façon au cours des deux der­nières années. Une grande partie des profits réa­lisés est consacrée au paiement des intérêts aux banques. Si l’AP fait faillite, l’ensemble du secteur privé pourrait s’effondrer », a-​​t-​​il ajouté.

Remplacer l’aide étrangère

L’AP est tout à fait consciente des risques. « Elle peut s’effondrer à tout moment », a dit le Premier ministre Fayyad au début du mois de décembre. Selon Ghassan Khatib, un haut fonc­tion­naire de l’AP, l’entité gou­ver­ne­mentale a com­mencé à réduire sa dépen­dance vis-​​à-​​vis de l’aide il y a trois ans.

Entre 2008 et 2011, la part du déficit épongée par les bailleurs de fonds est passée de 1,8 à environ 1 mil­liard de dollars, a-​​t-​​il dit, ajoutant qu’« avec un peu de chance », cette ten­dance se pour­sui­vrait « jusqu’à ce que l’AP n’ait plus besoin d’aide ».

M. Fayyad a dit que l’ensemble des coûts opé­ra­tionnels de l’AP ne devrait plus être couvert par l’aide étrangère d’ici 2013.

Reste à savoir de quelle façon l’AP compte s’y prendre.

« Nous allons, d’une part, rem­placer l’argent de l’aide en aug­mentant nos recettes fis­cales et en les col­lectant plus effi­ca­cement et, d’autre part, en réduisant nos dépenses », a expliqué M. Khatib. Cer­taines mesures d’économie ont déjà été mises en place, notamment l’imposition de res­tric­tions sur l’utilisation des voi­tures de fonction à l’extérieur des heures de travail par les employés de l’AP.

M. Khatib a dit que le besoin d’un soutien externe dimi­nuerait cette année, mais que l’AP n’avait aucun contrôle sur le com­por­tement d’Israël.

« La sus­pension des trans­ferts des recettes fis­cales qui nous reviennent ne nous empê­chera pas de continuer d’œuvrer à la création d’un gou­ver­nement d’unité nationale avec le Hamas », a-​​t-​​il ajouté.