Pour un seul de mes yeux

Antonia Naïm, Pour la Palestine n°48, lundi 23 janvier 2006

Cinéma /

Avi Mograbi est un des enfants ter­ribles du cinéma israélien, un tru­blion qui, film après film, se donne comme projet la prise de conscience de son peuple et la décons­truction des mythes d’Israël.

Il est aussi militant paci­fiste, et on le retrouve souvent aux côtés des asso­cia­tions Ta’ayush ou B’tselem. Le cinéma est un peu his­toire de famille, l’engagement aussi : son père possède une des plus anciennes salles de Tel Aviv ; son fils Shaul, 19 ans, l’enfant qui suit le chemin du père, est en prison, condamné en tant qu’objecteur de conscience, passé en jugement, à huis clos, sans pouvoir se défendre, sans avocat. Le dernier film du cinéaste, Pour un seul de mes yeux, lui est dédié. Sorti dans les salles fran­çaises ce mois de décembre, le film n’est pas une comédie grin­çante et bur­lesque comme ses pré­cé­dents docu­men­taires et docu-​​fictions. Ici, le cinéaste s’interroge (et interroge le spec­tateur et son peuple) sur deux mythes israé­liens, Samson et Massada, servis à volonté aux jeunes géné­ra­tions israé­liennes, à l’école et lors de visites col­lec­tives - qui s’apparentent à des réunion de sectes - aux sites, his­to­riques ou légendaires …

Suicides israéliens

Le premier mythe s’attache à l’histoire de la for­te­resse de Massada. Fan­toche des Romains, Hérode (celui qui, pour les chré­tiens, fait mas­sacrer les nouveaux-​​ nés d’Israël) fit bâtir à Massada une for­te­resse entre l’an 37 et l’an 4 avant J-​​C. En 66 de notre ère, au moment des grandes révoltes juives contre la domi­nation romaine, les membres d’une secte reli­gieuse, les Zélotes, se réfu­gient dans la for­te­resse et en 72 se sui­cident col­lec­ti­vement pour ne pas tomber entre les mains des Romains. Second mythe, Samson, com­battant contre les Phi­listins, tient sa force de ses longs cheveux que son amante Dalila coupe pendant son sommeil. Pri­sonnier des Phi­listins, Samson invoque Dieu et lui demande de lui donner la force de se venger de ceux qui l’ont aveuglé au moins « pour un seul de ses yeux », (oeil pour oeil, etc.) Il s’attaque aux colonnes du Temple qui s’effondre alors à la fois sur lui et sur des mil­liers de Philistins…

Cette mani­pu­lation des jeunes et l’exaltation du suicide, proscrit par la Bible, poussent Mograbi à se demander pourquoi on glo­rifie ainsi les Zélotes et Samson, « le premier kamikaze de l’histoire » et l’on condamne en même temps les attaques sui­cides palestiniennes.

Grâce à une construction fil­mique basée sur le montage parallèle (le rap­pro­chement sym­bo­lique entre deux situa­tions, son inventeur, Eisen­stein, l’avait utilisé dans une séquence de La grève, où il jux­ta­posait la tuerie des ouvriers par l’armée et une scène d’égorgement d’un animal à l’abattoir), Mograbi alterne ses conver­sa­tions télé­pho­niques avec un ami pales­tinien, les images des check­points et des humi­lia­tions subies par les Pales­ti­niens aux images des jeunes visi­teurs du site de Massada qui suivent les consignes des professeurs-​​guides-​​animateurs. Ils doivent ima­giner, les yeux fermés, l’état d’âme des Zélotes et choisir entre le combat, la prière, la capi­tu­lation ou le suicide.

Trois lieux, deux histoires

Le check-​​point, où des soldats israé­liens empêchent les Pales­ti­niens de passer, une ambu­lance du Croissant rouge de s’approcher d’une femme malade… Scène de la vie quo­ti­dienne. « On est fatigué de vivre » dit une vieille pay­sanne exténuée qui ne peut pas passer pour rejoindre sa fille… Au télé­phone, l’ami pales­tinien de Mograbi fléchit jour après jour : « Le peuple est en colère à en mourir…Les Pales­ti­niens com­mencent à penser que vivre, dans cette situation, n’a pas beaucoup d’importance ». Au fil de ces conver­sa­tions, recons­ti­tuées pour le film avec la voix d’un acteur pour ne pas nuire à l’ami pales­tinien, Mograbi avait perçu le désespoir s’accroître. « Un de mes inter­lo­cu­teurs est resté deux mois bloqué à Bethléem (…). Cet homme abso­lument non violent se met à parler de combat armé, d’identification avec les auteurs d’attentats-suicides. Ces conver­sa­tions prennent la place des mono­logues des autres films : je suis face à la caméra, mais ce n’est pas mon his­toire que je raconte, je suis le haut-​​parleur de l’histoire d’un autre » explique le cinéaste au quo­tidien Libération

Sur la falaise de Massada, les jeunes visi­teurs sont incités à crier « Romains, on ne se rendra pas ! »… le guide sert aussi copieu­sement des renvois à Auschwitz, à la Shoah… Les mythes de Massada et de Samson se déclinent tout au long du film en toutes sortes de shows. Comme lors du concert rock organisé par les mili­tants du groupe raciste Kach, où les chansons ins­pirées de Samson excitent les foules et se ter­minent dans une apo­théose col­lective avec le cri « Ven­geance sur la Palestine ». « Dans ce film, j’ai essayé de raconter une seule his­toire en rap­pro­chant des événe­ments dis­tants de deux mille ans. De créer un flux qui per­mette au spec­tateur de pré­lever une idée dans un passé mythique et de la déplacer dans l’actualité pré­sente, et vice-​​versa », explique le cinéaste.

Avi Mograbi n’est pas un docu­men­ta­riste « neutre » - si tant est que l’axiome d’un regard et d’une écriture neutre au cinéma puisse être prouvé . Il se met en question et se met en scène - il se filme dans son intérieur-​​ il s’énerve aussi der­rière la caméra. Il avait avoué déjà cela dans Comment j’ai appris à sur­monter ma peur et à aimer Arik Sharon, où il tentait de com­prendre cette fas­ci­nation qu’il avait éprouvée souvent pour l’ennemi, le rappel réitéré des mas­sacres de Sabra et Chatila servant à pro­téger le spec­tateur contre cette fascination…

Un autre mythe

Cette fois, il détruit devant nous, pour nous, un autre mythe, celui du cinéaste « objectif », du cinéaste caméra froide, qui fait voeu d’impartialité, de neu­tralité  : la scène se passe encore à un barrage, où les soldats empêchent des écoliers pales­ti­niens de rentrer chez eux. Le mur a coupé en deux leur chemin habituel vers l’école. Mograbi ques­tionne le jeune soldat, demande des expli­ca­tions, demande à voir les « ordres » d’un soi-​​disant supé­rieur. « Tu tra­vailles dans mon armée, donc tu tra­vailles pour moi » dit-​​il au soldat. « Ouvre la porte, laisse rentrer ces enfants à la maison ». La tension monte, le ton aussi. « Bande de nuls » crie le cinéaste exaspéré, rien ne peut plus le retenir, il est redevenu acteur de l’histoire qui se passe devant sa caméra.

Au dernier fes­tival de Cannes, Mograbi arborait sur son smoking un auto­collant : « Stop the wall ». Ses images percent les murs…

Antonia Naïm