Pour les parents palestiniens, la prison est mieux que d’avoir leurs enfants dans les rues

Amira Hass, Ha’aretz, lundi 30 novembre 2015

Une amie dont le fils a récemment été arrêté, soupçonné d’avoir participé à une manifestation anti-occupation, admet ressentir un sentiment de soulagement. Surtout qu’en ce moment, nous dit-elle entre amies, il vaut mieux que son fils soit en prison.

Ainsi, elle n’a pas à s’inquiéter que la belligérance arrogante des Israéliens et l’absence de tout horizon professionnel personnel ne le poussent à faire ce que font tant d’autres jeunes, comme essayer de poignarder un soldat ou un colon.

« C’est notre droit de combattre l’occupant » ajoute-t-elle, « mais enlever la vie à quelqu’un, peu importe qui, le changerait au fond de lui-même pour toujours ». Et pas pour le mieux, précise-t-elle. (Des milliers de mères israéliennes devraient elles aussi se soucier des changements pour le pire chez leurs fils, du fait de la liberté de tuer les Palestiniens que l’État leur donne. Mais il semble que la plus grande partie d’entre elles ne s’en préoccupent aucunement. Au contraire, elles sont fières de l’héroïsme supposé de leurs fils, chargés de fouler aux pieds une nation qui se trouve sur sa terre d’origine.) De l’autre argument, qu’il vaut mieux qu’il soit en prison maintenant de crainte que des soldats ou des colons ne le tuent, elle n’a pas parlé.

Malgré son fond grave, l’idée que mon amie a partagé avec moi était revigorante. Voici une personne qui ne nie pas le dybbuk (esprit malveillant dans la mythologie juive) qui a pris possession des jeunes Palestiniens, lesquels continuent de se stimuler mutuellement pour des attaques suicidaires solitaires. Des réflexions comme les siennes, on ne les entend pas dans les interviews accordées à la presse, certainement pas aussitôt après qu’une famille palestinienne a appris que des soldats, un colon, ou un quelconque civil israélien, a tué leur fille ou leur fils mineur sur le soupçon d’avoir poignardé, porté un couteau ou enfoncé une voiture.

Les exécutions extra-judiciaires expéditives sont l’une des raisons pour lesquelles les familles et bien d’autres Palestiniens, dont les journalistes, ne croient pas les versions israéliennes officielles des faits, et écartent la possibilité que les jeunes aient choisi la mort à l’avance.

Les forces de défense israéliennes ont démoli un appartement la semaine dernière dans le camp de réfugiés de Qalandya, avec la bénédiction des juges de la Haute Cour. Il y a deux jours, deux adolescentes de ce camp avaient été touchées par des tirs – l’une tuée et l’autre gravement blessée – alors qu’elles étaient sur le point de poignarder des Israéliens à l’extérieur d’un marché de Jérusalem. N’y a-t-il pas eu un seul juge pour penser, ne serait-ce qu’un instant : ne sommes-nous pas en train de nous tromper ? Peut-être que la démolition d’une maison n’est pas dissuasive, mais qu’elle obtient, au contraire, l’effet inverse ?

« Il ne servirait à rien de retirer les chaises et de démonter la tente de funérailles. Il nous faudrait en monter d’autres bientôt, de toute façon », a dit récemment un adulte de l’une de ces nombreuses tentes de deuil. Ils savent bien quel est l’impact des raids nocturnes dans des dizaines de maisons, des arrestations et interrogatoires sans fin pour obtenir d’autres miettes d’une information incriminante et humiliante, des démolitions de maisons, de la violence verbale et physique des soldats, et des bouclages des villages et des villes. Une vengeance collective incite à de nouvelles agressions de loups solitaires, et elle aide aussi à enterrer le débat palestinien interne, public et journalistique, sur le phénomène.

Étouffer le débat palestinien interne sur les attaques solitaires a d’autres causes. Par exemple, le fait que les autorités connaissent les identités des suspects dans l’assassinat de la famille Dawabshe, mais qu’elles ne les traduisent pas en justice. L’horreur devant l’assassinat exprimée par les Israéliens a été mise en avant comme un fusible hypocrite.

Une autre cause en est la peine ultra légère à laquelle la juge Dana Cohen Lekah a condamné le policier des frontières qui a sauvagement frappé le jeune Tariq Abu Khdeir, 15 ans, à Jérusalem. Même la citoyenneté américaine d’Abu Khdeir ne l’a pas conduite à feindre que la justice israélienne ne faisait pas de discrimination entre violence palestinienne et violence israélienne.

Un autre facteur est la rétention de plus de 30 corps de Palestiniens tués. Il s’agit d’un abus collectif, dépourvu de tout raisonnement sécuritaire. Et ce sont là seulement quelques-unes des causes immédiates qui huilent les roues du phénomène de ces jeunes s’apprêtant à se suicider.

Le fait que les exécutions et les actes officiels de vengeance sont à maintes reprises évoqués dans ces pages conduit à la conclusion que tant les politiciens, les gens de l’armée que les juges en Israël sont stupides, et que la nation qui les encourage est aveugle, ou qu’ils sont intéressés, consciemment, par une escalade et l’augmentation des actes de désespoir des Palestiniens.

Traduction : JPP pour le Collectif Solidarité Palestine de la région nazairienne