Plus de 80 Palestiniens tués en un mois

Majed Bamya, vendredi 13 novembre 2015

Je ne voulais pas en parler. Trop pénible, trop difficile, ou peut être parce que les mots semblent insignifiants face à une telle réalité. Mais l’exécution sommaire d’un Palestinien dans un hôpital m’a décidé à rapporter ce que j’ai vu de mes propres yeux hier.

J’ai participé à la marche pour commémorer le martyre de notre symbole Yasser Arafat de sa tombe jusqu’à la base militaire et la colonie de Beit El à Ramallah. Nous protestions contre cette occupation coloniale et ses crimes.

Ce qu’on appelle communément "les heurts" ont éclaté. Mais définissons les heurts. Des jeunes munis de pierres contre des jeeps militaires blindées, des tours, des murs, et un arsenal militaire. Ici se passe l’histoire que personne ne vous raconte, celle du soulèvement d’une génération qu’on assassine impunément. Aucun soldat ou colon israélien n’a été tué dans ces manifestations, alors que l’immense majorité des 80 martyrs palestiniens depuis un mois ont été assassinés en y participant. En focalisant l’attention sur les attaques aux couteaux, et en en faisant la source de l’escalade et non une de ses conséquences, Israël essaye de se faire passer pour la victime et de nous faire passer pour les agresseurs, et s’est octroyé le droit de commettre des exécutions sommaires en se contentant de prétexter des attaques sans devoir amener aucune preuve ou se justifier.

Nous étions en train de discuter de la situation et des jeunes essoufflés nous entouraient. Les soldats étaient hors de portée, et nous regardaient du haut de la colline, tout en se positionnant en formation de combat.

Nous nous demandions quand est-ce que commencerait la salve de bombes lacrymogènes qui durant les derniers jours ont provoqué la mort de deux personnes au moins et comment s’adapter au vent pour en minimiser la portée.

Face à moi, à moins d’un mètre, un jeune homme porte la main à son cou, pour moi le temps est suspendu durant cette infinie seconde, je sais ce qui suivra... il s’écroule. Des taches de sang apparaissent sur son col. Les jeunes crient, appellent l’ambulance. Un jeune homme crie à la foule "des snipers, des snipers, à couvert ! ". Panique dans la foule, on évoque d’autres jeunes qui s’écroulent sans qu’un seul bruit de balle se fasse entendre. Tout le monde court pour esquiver ces balles silencieuses et invisibles. Devant nous apparait un homme à la main déformée et ensanglantée, comme un puzzle impossible à assembler de nouveau, il demande une ambulance. Des jeunes bravent les balles pour l’amener à l’ambulance. Les blessés se succèdent et il n’y a plus d’ambulances disponibles.

Nous sommes à des centaines de mètres des soldats et pourtant les balles réelles pleuvent désormais, assourdissantes. Nous nous éloignons et les soldats se rapprochent. Un jeune appelle les gens à se mettre à couvert derrière les voitures, mais rien n’y fait, des blessés continuent à tomber. On décide alors de se réfugier derrière un bâtiment. Alors que nous entreprenons cette course, un jeune à deux mètres derrière moi s’écroule, une balle l’a atteint dans le dos. Les soldats s’acharnent. C’est une punition collective, un terrorisme rendu possible par une totale impunité. Le jeune est à terre. Les autres jeunes se regardent. Ils ne peuvent le laisser. De nouveau leur courage défie toute logique et ils vont le porter et le mettre à l’abri, mais il n’y a plus d’ambulance. Une voiture passe par là, des gens supplient le conducteur d’amener le blessé à l’hôpital, même si cela signifie qu’il sera privé des premiers soins auquel il aurait pu s’attendre dans une ambulance. L’homme accepte.

Nous sommes désormais à l’abri. Tout ce que je viens de décrire a eu lieu en 10 minutes. Ces jeunes Palestiniens ne savent pas que dans de nombreux médias ils passeront pour la menace et ceux qui tirent à vue de l’autre côté de la colline comme les seuls à pouvoir prétendre à la sécurité qui les autorise au meurtre. Au mieux, personne ne parlera de ces manifs, de nos blessés et de nos morts. Au pire, on dira qu’on l’a bien cherché. Les médias palestiniens ont relayé l’information. 20 personnes ont été blessées par balles lors de cette manifestation. Mais à ma connaissance aucun média international n’en fera état.

Je suis animé d’une colère terrible. Les images de ces corps en sang ne sont pas les premières que je vois, ni les dernières, mais quelque chose dans cette désinvolture des balles qui viennent se loger dans notre chair et nos rêves sans se soucier de nos prénoms ou notre histoire et encore moins de justice et de droits me révolte. Le sniper sait qu’il n’aura pas à répondre de ses actes. Un ami s’approche de moi, tente de m’apaiser, mais rien n’y fait. La saison de chasse est ouverte et cette chasse ne connait aucune réglementation.

Nous sommes abandonnés à notre sort. Quoi que nous fassions, nous serons condamnés, nous sommes responsables de notre propre martyre, et de cette occupation et on exige de nous d’assurer la sécurité de l’occupant qui sème l’insécurité et la mort sur notre terre. Je regarde ces jeunes et ces enfants que nous sommes incapables de protéger. Je regarde ces soldats qui se sont accaparés nos collines pour nous priver de l’horizon. Je leur refuserai ce qu’ils cherchent, que cette colère se transforme en haine aveugle et j’apprivoiserai ma rage pour qu’elle devienne détermination, même s’ils font tout pour rendre cette tâche impossible. Notre force est de trouver dans cette rage non l’égarement de la haine mais les sentiers de la volonté qui mènent à l’espérance.

Plus de 80 Palestiniens tués en un mois, et plus de 2000 Palestiniens blessés par balles, la plupart n’ont pas atteint leurs 18 ans. Ils sont nés avec l’occupation et l’oppression et le déni de leurs droits, comme leurs parents et leurs grands parents. Ils sont à se demander si leurs propres enfants connaitront la même tragédie et si un jour ils vivront libres comme les autres peuples du monde. Je connais la réponse à cette question, elle est inscrite en lettres indélébiles dans mes veines et dans chaque couche de mon âme, nous serons libres. Mais à cet instant précis, de feu et de sang, je ne parviens pas à distinguer la route qui mène à cet horizon.