Peut-​​on inventer un nouvel Israël ?

Entretien avec Shlomo Sand, jeudi 11 décembre 2008

Sand nie tout caractère his­to­rique à ces épisodes mythiques que sont le grand exode, la sortie d’Égypte, l’exil à Babylone, le royaume de David, et ce fameux exil de 70.

Une équipe d’archéologues russes annonçait récemment la décou­verte d’Itil, capitale des Khazars, des Turcs semi-​​nomades convertis au judaïsme au VIIIe siècle. Leur vaste empire, situé au sud de la Russie, est tombé en 1016. Chassés par les inva­sions mon­goles au XIIIe siècle, ils refluent vers l’ouest, où, se mêlant aux Slaves, ils donnent nais­sance à la culture yiddish. Leurs des­cen­dants forment aujourd’hui la grande majorité des Juifs du monde.

Mais attendez, les Juifs n’ont-ils pas tous une origine commune : le peuple de la Bible, chassé de Palestine par l’empereur romain en 70 et dis­persé aux quatre coins de la planète, jusque dans l’empire khazar, avant de recon­quérir la terre promise en 1948 ? Abso­lument pas, répond Shlomo Sand, pro­fesseur d’histoire à l’Université de Tel Aviv, dans un livre choc intitulé Comment le peuple juif fut inventé (Fayard). Selon lui, le « peuple juif » n’a jamais existé comme « race nationale ». Ce qui existe, c’est la religion juive. Une religion adoptée par dif­fé­rents groupes eth­niques selon les époques : Sémites de Palestine et du Yémen, Ber­bères du Maghreb, Noirs du Mali ou du Ghana, Juifs de Chine, etc.

Mais Sand va plus loin. Remontant aux sources et s’appuyant sur l’archéologie, il nie tout caractère his­to­rique à ces épisodes mythiques que sont le grand exode, la sortie d’Égypte, l’exil à Babylone, le royaume de David, et ce fameux exil de 70. Non seulement n’existe-t-il aucune trace de cet événement fon­dateur, mais les Romains, rap­pelle Shlomo Sand, n’exilaient pas les peuples conquis et n’avaient d’ailleurs pas les moyens logis­tiques de le faire.

Influencés par le natio­na­lisme allemand et pour­suivant leur propre objectif de construction nationale, les créa­teurs du mou­vement sio­niste ont contribué à répandre ce mythe du Juif errant. Le pro­blème, pour Shlomo Sand, c’est que cette conception donne lieu à une défi­nition eth­no­cen­triste du judaïsme ; celle-​​ci constitue la base de la poli­tique iden­ti­taire de l’État d’Israël, ali­mente la ségré­gation et jus­tifie la dis­cri­mi­nation pra­tiquée à l’endroit d’une partie des citoyens de ce pays : pré­ci­sément ces habi­tants de l’antique Judée sup­po­sément exilés. En effet, conti­nuant de vivre sur leurs terres, ils se sont plus tard convertis à l’islam… et forment aujourd’hui la popu­lation palestinienne !

À la grande la sur­prise de son auteur, Comment le peuple juif fut inventé est en train de devenir un succès mondial. L’édition ori­ginale a occupé pendant 19 semaines la liste des best-​​sellers en Israël. On s’arrache la version fran­çaise. Le livre paraîtra bientôt en anglais, en arabe et en japonais. On prépare également des éditions en hon­grois, en grec, en italien, en allemand et en indonésien.

Mais comment ce Juif, né en 1946 à Linz, en Autriche, de parents polonais ayant survécu à l’Holocauste, cet enfant ayant passé les pre­mières années de sa vie dans des camps de réfugiés, ce spé­cia­liste de l’histoire de la France moderne, en est-​​il venu à pareille entre­prise de décons­truction de l’historiographie juive ?

Shlomo Sand s’explique :

« Ça fait long­temps que je sais que nous sommes comme tout le monde. En vieillissant un peu, j’ai pensé que je devais régler mes comptes avec ma propre his­toire. Ces der­nières années, je me suis beaucoup inté­ressé à l’histoire de l’idée de nation. C’est la situation his­to­rique et poli­tique que je vis en Israël qui m’y a poussé. Les travaux de Benedict Anderson, d’Ernest Gellner et d’autres ont montré que l’histoire des nations, des peuples, est pour une large part une construction ima­gi­naire. Or, per­sonne ne l’avait fait avec l’histoire du judaïsme et des Juifs. Je me suis plongé dans une cri­tique minu­tieuse de l’historiographie sio­niste, parce que le côté mytho­lo­gique de cette his­toire me paraissait trop large. Il fallait le décons­truire pour ouvrir d’autres horizons.

Ma moti­vation était pro­fes­sion­nelle – la recherche de la vérité, propre à tout his­torien – mais aussi morale et poli­tique. Même si j’étais sûr que le livre serait très mal reçu par mes com­pa­triotes et surtout par mes col­lègues spé­cia­listes de l’histoire du judaïsme, je l’ai écrit et l’ai fait publier. Il a été attaqué, évidemment, par les his­to­riens sio­nistes, mais à ma grande sur­prise, ces attaques étaient vraiment faibles. Le fait est que je n’ai rien pré­senté de nouveau.

Il s’agissait de maté­riaux qui étaient dis­po­nibles à droite et à gauche mais que per­sonne n’avait ras­semblés, et qui n’étaient pas très connus.

Oui, exac­tement. J’ai sim­plement organisé dif­fé­remment le savoir his­to­rique. Alors on a dit que je n’avais rien découvert et que toute ma démarche était anti­na­tionale. Le plus méchant, c’est qu’on m’ait accusé d’antisémitisme. Mais moi je leur réponds : si vous saviez tout ça, pourquoi ne l’avez-vous pas déclaré, pourquoi ne l’avez-vous pas diffusé ? Tout le monde dans la rue croyait que le peuple juif a été exilé il y a 2000 ans, mais dès que vous appro­chiez les his­to­riens pro­fes­sionnels, ils savaient, eux, qu’il n’y avait pas eu d’exil. À ma grande sur­prise, je n’ai pas découvert un seul livre de recherche sur l’exil des Juifs ! Vous pouvez ima­giner ça ? Ça m’a vraiment choqué.

La question des Khazars, c’était assez connu, jusqu’aux années 60, y compris des lycéens. Mais même à cette époque, on a essayé de nous convaincre que la Kha­zarie était judaïsée parce qu’un grand nombre de réfugiés étaient venus de Palestine. On a tou­jours gardé ce côté eth­nique pour jus­tifier notre colo­ni­sation ici, au XXe siècle. L’existence d’Israël m’a paru suf­fi­samment assurée pour que nous com­men­cions à nous confronter à la vérité his­to­rique. Je pense que j’ai com­mencé un mou­vement qu’il sera dif­ficile d’arrêter.

Cette démarche, à partir du milieu du XIXe siècle, visant à jus­tifier la construction nationale avec un passé ima­gi­naire, vous pouvez la trouver chez les Français, les Bri­tan­niques, les Ita­liens, elle n’est pas ori­ginale. Sauf que pour eux, elle est plus facile à décons­truire. Pour les Juifs, à cause des grandes tra­gédies du XXe siècle, c’est plus délicat. Mais j’ai pensé qu’il était de mon devoir, étant d’origine juive et Israélien, de toucher à cette vache sacrée. Et surtout, j’ai pensé que, comme l’origine des Juifs est variée, plu­rielle, il ne fallait pas donner la vic­toire à Hitler en défi­nissant les Juifs comme peuple-​​race. Or, il très pro­fon­dément ancré dans les idées sio­nistes que les Juifs forment un ethnos qui a une origine commune. Et aujourd’hui, dans les labo­ra­toires uni­ver­si­taires israé­liens, on continue à chercher l’ADN juif ! Ça me rend fou, tout ça. Cette vision que l’État d’Israël doit servir une ethnie juive et pas une société civile israé­lienne, je déclare sans hési­tation, à la fin de mon livre, qu’elle contribue à la des­truction d’Israël. Ima­ginez que demain, le Canada déclare offi­ciel­lement qu’il est un État formé d’anglophones, ou que l’Espagne se déclare cas­tillane ! Eh bien, ici, nous avons 20 % de citoyens arabes et l’État se déclare juif et non israélien. Comme démo­crate, je ne peux pas accepter ça, et je crois que cet État ne peut pas durer longtemps.

Comment vos lecteurs ont-​​ils réagi en Israël ?

J’ai reçu beaucoup de lettres, de télé­phones aussi. La plupart des com­men­taires étaient vraiment tou­chants. Et d’ailleurs la même chose se produit main­tenant avec l’édition fran­çaise, de la part de Juifs comme de non-​​Juifs. J’en suis très ému. Il y a aussi beaucoup d’étudiants qui me posent des ques­tions. Je n’arrive pas à répondre à tout ça, ça m’a dépassé. Bon, il y a eu aussi des lettres d’insultes, très graves, des télé­phones mena­çants. On me traite de chien, d’antisémite, et quelqu’un a même appelé pour me traiter de nazi.

À quoi souhaitez-​​vous que votre livre puisse contribuer ?

Je voulais nor­ma­liser cette vision que les Juifs ont d’eux-mêmes, et qu’on a d’eux, d’une identité spé­ciale, d’une spé­ci­ficité raciale bizarre. J’ai deux oncles qui ont immigré à Montréal ; ces Juifs sont comme tout le monde, ce sont des Cana­diens. Mais un peu partout, les Juifs sont consi­dérés comme un peuple étranger. Si mon livre peut contribuer à décom­poser cette vision, ce sera une contri­bution impor­tante. J’ai essayé de prouver que la plupart des Juifs autour de la Médi­ter­ranée, en Ukraine, en Russie, en Afrique, même au Sud de l’Arabie, sont les pre­miers autoch­tones. Il y avait des Juifs dans le Sud de la France avant l’arrivée des Francs ! Ce n’est pas un peuple d’Orient qui a envahi le monde.

Le pro­blème, c’est que cette vision, qui est de source chré­tienne (ceux qui ont tué Dieu) a abouti à la haine raciale, de l’Allemagne à la Russie. Mais ce ne sont pas les mêmes gens qui étaient en Judée, à l’époque où soi-​​disant Jésus était exécuté. Les Juifs n’ont aucune res­pon­sa­bilité dans cette affaire. Et c’est l’évidence même qu’ils ne forment pas un groupe eth­nique homogène – il suffit de les regarder. Au début du XXIe siècle, il faut aban­donner cette vision essen­tia­liste, selon laquelle les Juifs forment un peuple à part, spécial. Et rap­peler par contre la pré­sence fan­tas­tique de la religion juive dans l’histoire de l’Occident. On ne peut pas com­prendre le chris­tia­nisme et l’islam sans le judaïsme.

Par ailleurs, beaucoup de gens craignent que mon livre ne délé­gitime l’existence d’Israël. Mais je ne nie pas l’existence d’Israël. C’est vrai que sa création a été une sorte de colo­ni­sation, qu’il fallait légi­timer par une vision du retour. Mais il faut tenir compte de deux choses : de la pré­sence de cet État, qu’on ne peut pas éliminer par la force, et de la pré­sence des Pales­ti­niens. On ne peut pas revenir en arrière, on peut seulement aller de l’avant. Et le fait que la nais­sance d’Israël ait entraîné une tra­gédie doit entrer dans la conscience de chaque Israélien.

Croyez-​​vous vraiment qu’en Israël, il soit pos­sible d’en arriver à une vision plus multiculturelle ?

Ce sera dif­ficile, bien sûr. Si Tel Aviv était Israël, je pourrais de façon affir­mative vous dire qu’il y a une pers­pective encou­ra­geante. Mais mal­heu­reu­sement, Israël n’est pas Tel Aviv. Il y a Jéru­salem, un autre côté très raciste, très essen­tia­liste, très reli­gieux – dans le sens à la fois national et reli­gieux, ce n’est pas vraiment une religion ouverte.

Est-​​ce qu’il y a eu progrès à cet égard ?

Il y a eu progrès dans les années 60, puis il y a eu des reculs. Je crois que si on peut diminuer les conflits, si Israël se retire de tous les ter­ri­toires occupés, par exemple, si Obama est Carter et pas Clinton, je crois que mes idées vont avoir plus de chance de se réaliser.

Je ne suis pas sio­niste, je crois qu’Israël doit appar­tenir à tous ses citoyens, de dif­fé­rentes ori­gines, mais peut garder des liens avec les Juifs de partout. Sinon, Israël ne va pas exister au Proche-​​Orient. Il va dis­pa­raître comme le royaume franc de Jéru­salem, au temps des Croisades.

Et le temps de la disparition ne sera pas très gai…

Comme j’ai mes enfants ici, ça m’inquiète beaucoup. C’est la der­nière raison pour laquelle j’ai écrit ce livre. »

André Lemelin est cher­cheur indé­pendant, jour­na­liste et rédacteur spé­cialisé. Il a notamment publié “Le pur­ga­toire de l’ignorance. L’éducation au Québec jusqu’à la Grande réforme” (MNH, 1999) et “Chro­nique des années techno. Regards sur la civi­li­sation scien­ti­fique” (Lulu​.com, 2007). Il prépare en ce moment “Échec à l’utopie. Les réformes qué­bé­coises de la santé et la question d’une poli­tique de recherche”.