Petites approximations de l’ambassadeur d’Israël

Alain Gresh, samedi 30 juillet 2011

"Ce texte est bourré d’approximations, de contre-​​vérités, et tra­versé par cette arro­gance qui carac­térise la poli­tique israé­lienne, non seulement à l’égard des Pales­ti­niens, mais aussi de l’opinion internationale."

« Le Proche-​​Orient a besoin d’une paix sincère, non d’un mirage diplo­ma­tique. » Sous ce titre, Yossi Gal, ambas­sadeur d’Israël en France, donne, dans le quo­tidien Le Monde (28 juillet), son point de vue sur le projet de recon­nais­sance de l’Etat pales­tinien par l’ONU.

Nous repro­duisons inté­gra­lement ce texte (en ita­lique), avec quelques com­men­taires (en gras). Je me suis limité à l’essentiel tant ce texte est bourré d’approximations, de contre-​​vérités, et tra­versé par cette arro­gance qui carac­térise la poli­tique israé­lienne, non seulement à l’égard des Pales­ti­niens, mais aussi de l’opinion internationale.

« “Je vous promets qu’Israël ne sera pas le dernier pays à accueillir l’Etat pales­tinien à l’ONU. Il sera le premier.” Cette décla­ration du premier ministre israélien devant le Congrès amé­ricain en mai, quant à la recon­nais­sance d’un Etat pales­tinien issu de pour­parlers, est une nou­velle preuve de l’engagement d’Israël pour la paix. »

Dans son dis­cours, répondant au pré­sident amé­ricain, le premier ministre expli­quait avant tout ses refus : refus d’un retour aux lignes de juin 1967, refus d’arrêter la colo­ni­sation (qui, selon les statuts de la cour pénale inter­na­tionale, est un crime de guerre), refus du partage de Jéru­salem… Si cela est un dis­cours de paix, on aurait préféré un dis­cours guerrier…

« Depuis plus de deux ans, Benyamin Néta­nyahou a fait le choix, un choix sincère, de se déclarer publi­quement en faveur de la création de deux Etats pour deux peuples. Nous sommes per­suadés qu’il est pos­sible de concilier les aspi­ra­tions pales­ti­niennes avec les intérêts sécu­ri­taires israé­liens. Israël ne s’oppose pas à la création d’un Etat pales­tinien. Au contraire. »

« La question n’est donc pas celle du principe mais du chemin pour y par­venir. Le pro­blème qui se pose à Israël aujourd’hui n’est plus de savoir si un Etat pales­tinien autonome doit coexister au côté d’Israël. La question est plutôt de savoir à quoi cet Etat va res­sembler. Va-​​t-​​il regarder vers le futur et tra­vailler à créer une société pacifiée, juste et moderne, à laquelle nous aspirons tous ? Ou au contraire va-​​t-​​il se ren­fermer dans une espèce de fré­nésie fana­tique et des­truc­trice et dérober au peuple pales­tinien le fragile espoir d’un avenir meilleur ? Pour par­venir à la paix, il faut choisir la voie de la paix. Il appar­tient aux Pales­ti­niens de démontrer au monde, et avant tout à eux-​​mêmes, qu’ils n’ont pas fait le choix de la guerre. »

Remar­quons que l’ambassadeur ne parle pas d’Etat indé­pendant, mais d’Etat autonome, aussi autonome que l’étaient les ban­toustans sud-​​africains (Israël a déjà fait savoir que cet Etat serait démi­li­tarisé, n’aurait pas le contrôle de son espace aérien ni de ses fron­tières ter­restres, que l’armée israé­lienne devrait sta­tionner sur le Jourdain, etc.).

D’autre part, qui refuse au peuple pales­tinien le fragile espoir d’un avenir meilleur ? N’est-ce pas l’occupation qui n’en finit pas, la colo­ni­sation et le vol des terres qui se pour­suivent, les mauvais trai­te­ments et la torture infligés par l’armée israé­lienne et dans les prisons ?

« La paix ne peut être que le fruit de négo­cia­tions et de dia­logue entre deux parties qui ont décidé de lier leurs destins et de construire l’avenir ensemble. Nous ne sommes par­venus à la paix avec la Jor­danie et l’Egypte que par des négo­cia­tions directes. Imposer un fait dont nul ne sait s’il est basé sur une intention sincère n’est, à mon sens, pas un acte de paix et n’est dans l’intérêt de per­sonne - y compris évidemment pas dans celui des Palestiniens. »

Négo­cia­tions directes ? Mais elles se sont déroulées depuis 1993, sans jamais aboutir, du fait prin­ci­pa­lement du refus israélien d’arrêter la colo­ni­sation, de recon­naître le droit des Pales­ti­niens à l’indépendance, de res­pecter les accords qu’Israël avait signés et jamais vraiment appliqués. Si l’on dressait la liste des vio­la­tions des accords d’Oslo, on verrait que les gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs n’ont res­pecté ni l’esprit, ni la lettre des textes, ni les calendriers.

« Une action uni­la­térale vien­drait également à l’encontre des prin­cipes définis par le Quartet. En 2003, la com­mu­nauté inter­na­tionale a établi trois prin­cipes qui sti­pulent, entre autres, le respect de tous les accords signés entre l’Autorité pales­ti­nienne et Israël. Si nous demandons au Hamas de res­pecter ces condi­tions, il va sans dire que l’Autorité pales­ti­nienne doit les res­pecter aussi. Cette ini­tiative pales­ti­nienne à l’ONU, coûte que coûte, en repré­sen­terait une vio­lation flagrante. »

Si l’Autorité pales­ti­nienne et le Hamas doivent res­pecter les condi­tions du Quartet, qu’en est-​​il d’Israël, qui n’a jamais reconnu le droit des Pales­ti­niens à un Etat dans les fron­tières de 1967, n’a pas res­pecté les accords d’Oslo et a utilisé la vio­lence sur une échelle sans commune mesure avec celle uti­lisée par le Hamas ? Faut-​​il vraiment rap­peler ce qui s’est passé à Gaza en 2008 ?

« Nous avons, avec les Pales­ti­niens, un objectif commun. Israël a fait le choix d’accepter le principe de deux Etats nations pour deux peuples. Un Etat juif au côté d’un Etat arabe pales­tinien. Cet “Etat juif” est men­tionné dans la réso­lution 181 de l’ONU depuis novembre 1947. Cet Etat fut rêvé par le peuple juif durant des siècles. »

Si l’ambassadeur avait la moindre notion d’histoire, il saurait que la reven­di­cation d’un Etat juif est née au XIXe siècle et que jamais aupa­ravant qui­conque dans les com­mu­nautés juives n’avait songé à cet Etat (même si cer­tains juifs pieux allaient en Palestine pour y être enterrés). Il saurait aussi que la grande majorité des juifs euro­péens au XIXe et au XXe siècle, quand ils ont pu choisir librement leur lieu d’émigration, se sont rendus aux Etats-​​Unis. Et qu’il a fallu forcer les juifs sovié­tiques à se rendre en Israël en leur fermant la porte du Nouveau Monde.

« Israël sera le premier à recon­naître un Etat pales­tinien paci­fique et pro­gres­siste. Mais qu’en est-​​il aujourd’hui ? Nous n’avons pas même la cer­titude, ou plutôt nous n’avons pour toute cer­titude que le refus constant de la part des Pales­ti­niens de la recon­nais­sance de l’Etat juif. »

Israël est-​​il un Etat paci­fique et pro­gres­siste lui-​​même ? Aucun Etat au Proche-​​Orient n’a déclenché uni­la­té­ra­lement autant de guerres. Quant à son caractère pro­gres­siste, on peut en douter quand on sait le poids des reli­gieux, quand on voit les lois liber­ti­cides adoptées ces der­nières années et les dis­cri­mi­na­tions per­sis­tantes non seulement des Pales­ti­niens d’Israël, mais aussi des séfarades.

« Le fait que les Pales­ti­niens aient décidé de mettre un terme à des années de négo­cia­tions, réclamant le “droit au retour” de leurs réfugiés en Israël, ne peut que nous faire douter davantage de leur volonté réelle de recon­naître Israël en tant qu’Etat du peuple juif. Le droit au retour doit se faire, de la façon la plus logique, la plus sensée, dans les fron­tières de l’Etat pales­tinien nou­vel­lement créé. Suivant la logique pales­ti­nienne, il y aurait donc un nouvel Etat pales­tinien indé­pendant mais avec des réfugiés qui vien­draient s’installer dans cet “autre Etat”, Israël ? »

Le refus des Pales­ti­niens de recon­naître Israël comme Etat du peuple juif est non seulement important pour les Pales­ti­niens d’Israël, mais aussi pour les juifs du monde, pour qui une telle recon­nais­sance serait une catas­trophe (lire « L’“Etat juif” contre les juifs »).

Jamais les Pales­ti­niens n’ont renoncé à la réso­lution de décembre 1948 votée par l’Assemblée générale de l’ONU, réso­lution régu­liè­rement votée tous les ans. Et rap­pelons qu’Israël, pour être admis à l’ONU, a reconnu ce texte à l’époque. Les accords d’Oslo pré­voyaient d’ailleurs que cette question des réfugiés serait dis­cutée dans la der­nière phase des pourparlers.

« Les Pales­ti­niens jouent aujourd’hui un jeu dan­gereux. Ils attisent les attentes et les espoirs du peuple pales­tinien, lui faisant croire à toutes sortes de mirages, dont celui de l’ONU. A quoi res­sem­blerait le Moyen-​​Orient s’il devenait le terrain de déci­sions unilatérales ? »

On croit rêver… Qui, sinon Israël, a mul­tiplié les déci­sions uni­la­té­rales et les faits accomplis au Proche-​​Orient, de l’application de la loi israé­lienne au Golan à l’annexion de Jéru­salem, sans oublier la colo­ni­sation et… les guerres ?

« Il existe un débat interne au sein du gou­ver­nement pales­tinien. De hauts res­pon­sables pales­ti­niens sont conscients que cette voie uni­la­térale n’est peut-​​être pas une option sou­hai­table et doutent, comme de nom­breux pays, de la sagesse de cette ini­tiative à l’ONU. La coopé­ration sécu­ri­taire et écono­mique avec Israël, qui a contribué à l’éclosion d’une économie prospère en Cis­jor­danie ces der­nières années, pourrait elle aussi être remise en cause. »

Une économie prospère en Cis­jor­danie ? L’ambassadeur n’y a sans doute jamais mis les pieds. Et la pros­périté factice de Ramallah ne peut cacher la misère des camps.

« Notre région vit une période d’espoir et d’incertitude. L’enjeu devrait être pour nous tous de sou­tenir et de ren­forcer les forces du progrès contre celles de l’intégrisme. Le prin­temps arabe a dévoilé au monde la nature barbare des régimes de Mouammar Kadhafi et de Bachar Al-​​Assad. Il a aussi pré­senté le visage de cette jeu­nesse arabe, luttant avec un courage extra­or­di­naire, inima­gi­nable, pour une vie meilleure et la liberté de mettre son dessein en accord avec le destin de son pays. »

Et qui évoquera la bar­barie de l’assaut contre Gaza, des guerres israé­liennes au Liban, de 1982 à 2006 ? Si c’est cela le visage du progrès, renonçons-​​y vite. Quant à la jeu­nesse arabe, celle d’Egypte comme celle de Tunisie, elle lutte avec courage, mais il suffit d’avoir été dans ces pays pour savoir que sa soli­darité avec les Pales­ti­niens est entière et qu’elle n’y renoncera pas.

« Une recon­nais­sance uni­la­térale n’est rien de plus que le mirage d’une vic­toire diplo­ma­tique qui ne fera pas avancer la paix mais au contraire n’aura pour résultat que de nous en éloigner encore davantage. Le temps est facteur de risques dans notre région. Revenir à la table des négo­cia­tions, au plus tôt et sans condi­tions préa­lables, devrait être la priorité absolue. »

Pour les Pales­ti­niens, revenir à la table de négo­cia­tions, sans condi­tions préa­lables, c’est per­mettre à Israël de pour­suivre la colo­ni­sation tout en faisant sem­blant de négocier. C’est cela qui met en danger la paix dans la région depuis des dizaines d’années.

Un mot en conclusion. Le vrai pro­blème, c’est que les négo­cia­tions ne sont pas pos­sibles tant que le gou­ver­nement israélien comme la com­mu­nauté inter­na­tionale n’auront pas intégré ce fait : les deux parties en pré­sence sont inégales ; l’une est une puis­sance occu­pante et l’autre un peuple occupé.