Permettre à la souveraineté populaire de s’exercer

Isabelle Avran - Pour la Palestine n°44, mercredi 5 janvier 2005

Election présidentielle en Palestine /

Comment orga­niser des élec­tions malgré l’occupation, la guerre, le qua­drillage et le mor­cel­lement du ter­ri­toire ? En dépit des obs­tacles, les ins­ti­tu­tions pales­ti­niennes engagent la consultation.

A la suite du décès du pré­sident Arafat, les offi­ciels israé­liens et une bonne partie de la presse pré­di­saient le chaos ; entre autres pour dis­si­muler le fracas imposé chaque jour par la guerre en Palestine occupée. Jusque dans la presse fran­çaise, cer­tains com­men­ta­teurs, pourtant friands de dis­cours sur la démo­cratie, s’alarmaient également de l’absence de suc­cesseur désigné au pré­sident Arafat. Comme s’il s’était sou­dai­nement agi de grif­fonner en Palestine un régime héré­di­taire. C’était ignorer non seulement les assas­sinats d’un nombre impres­sionnant de cadres et diri­geants pales­ti­niens par Israël, mais aussi la loi consti­tu­tion­nelle pales­ti­nienne. C’était aussi, ou surtout, més­es­timer le désir d’expression démo­cra­tique de la société.

Continuité institutionnelle

La conti­nuité du fonc­tion­nement ins­ti­tu­tionnel est consti­tu­tion­nel­lement ins­crite. Durant une période de soixante jours, le pré­sident du Conseil légis­latif assure la tran­sition. Il n’y a donc pas de vide juri­dique. Les pro­cé­dures de suc­cession pré­voient l’expression de la sou­ve­raineté popu­laire, la pré­si­den­tielle étant fixée au 9 janvier. Pour cette période inté­ri­maire, explique Ilan Halévi, vice-​​ministre adjoint des Affaires étran­gères, les diri­geants pales­ti­niens ont compris la nécessité de la col­lé­gialité et de la consen­sualité. Col­lé­gialité qui s’organise autour d’Abou Mazen (Mahmoud Abbas) et d’Abou ‘Ala (Ahmed Qorei’), c’est-à-dire de l’OLP et de l’Autorité nationale pales­ti­nienne : conti­nuité humaine du per­sonnel poli­tique, et respect de la légalité institutionnelle.

Mais le pro­cessus élec­toral ne s’arrête pas à la pré­si­den­tielle, puisque les élec­tions légis­la­tives devraient avoir lieu en mai, per­mettant le renou­vel­lement du Conseil élu en janvier 1996. Au-​​delà, le Fatah, prin­cipale orga­ni­sation de l’OLP, a prévu de tenir son congrès en août.

Plu­sieurs ques­tions se posent alors. La pre­mière concerne évidemment les condi­tions des scrutins. Si la com­mu­nauté inter­na­tionale, et sin­gu­liè­rement l’Europe, a prévu budget et envoi d’observateurs autour du 9 janvier, la cam­pagne, elle, s’organise sous l’étau des forces d’occupation. Le vote suppose la levée des bou­clages et des check-​​points, le retrait de l’armée des villes, des vil­lages et des camps de réfugiés. Mais comment orga­niser sérieu­sement l’inscription sur les listes élec­to­rales et une cam­pagne libre lorsque dominent l’insécurité et les bom­bar­de­ments, que la cir­cu­lation est res­treinte, que des can­didats sont har­celés, que des mil­liers de citoyens sont empri­sonnés, ou que des centres d’inscription sont fermés par l’armée, comme à Jérusalem ?

Quelle représentativité des institutions ?

La seconde question concerne la repré­sen­ta­tivité des ins­ti­tu­tions élues. De même qu’en 1996, elles ne repré­sentent que les Pales­ti­niens des ter­ri­toires occupés. Les réfugiés à l’extérieur sont exclus du droit de voter. C’est du reste la raison pour laquelle les méca­nismes de repré­sen­tation mis en place sont tels que le Conseil légis­latif, dont la vocation concerne les ter­ri­toires pales­ti­niens, demeure lié au Conseil national pales­tinien, censé, malgré l’absence d’élections en son sein depuis de nom­breuses années, repré­senter le peuple pales­tinien dis­persé entre l’occupation et l’exil. Reste que la majorité des orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes ne s’inscrivent pas dans une démarche de boycott. Lors du pré­cédent scrutin, au contraire, l’essentiel de l’opposition n’avait pas par­ticipé aux élec­tions d’institutions dénoncées comme pro­duits illé­gi­times d’un accord décrié.

La situation a changé et Rami Ham­dallah, pré­sident de la com­mission élec­torale, annonçait début décembre que 1,3 million de Pales­ti­niens, soit 71% de ceux en âge de voter dans les ter­ri­toires occupés, étaient ins­crits sur les listes, tandis que l’on comptait alors dix can­didats à la pré­si­den­tielle. Ils ne sont plus que neuf depuis que Marwan Bar­ghouti a fina­lement retiré sa candidature.

Parmi eux, des indé­pen­dants : Abdel Sattar Kassem, Abdel Karim Chbier, Hassan Kreisheh, Abdel Halim Achkar, Alsaïd Barakah ; et des repré­sen­tants de partis ou orga­ni­sa­tions : Bassam Salhi (Parti du peuple, ex-​​parti com­mu­niste), Taïssir Khaled (Front démo­cra­tique), Mus­tapha Bar­ghouti, (Ini­tiative nationale pales­ti­nienne) et Mahmoud Abbas - Abou Mazen - (Fatah). Contrai­rement au scrutin pré­cédent, où Samira Khalil s’était pré­sentée en concur­rente de Yasser Arafat, aucune femme n’est cette fois candidate.

Le Hamas, pour sa part, récuse la légi­timité de la pré­si­den­tielle : contestant le pro­cessus d’Oslo, il réfute l’Autorité nationale qui en émane. Pro­ba­blement a-​​t-​​il également suivi l’évolution des son­dages qui donne le Fatah vain­queur, confirmant la ten­dance notée lors des der­nières élec­tions au conseil uni­ver­si­taire de Naplouse. Pour autant, le Hamas a appelé à la tenue d’élections légis­la­tives (même si le conseil émane aussi d’Oslo) et entend bien y pré­senter ses can­didats. Au dia­pason de l’opinion publique qui n’apprécierait pas une guerre de petits chefs, le mou­vement de la résis­tance isla­mique en appelle aussi à l’unité nationale et, suivi en cela par le Jihad, annonce vouloir éviter tout débor­dement. Il fait le double pari de la pérennité ins­ti­tu­tion­nelle et de son inté­gration au système poli­tique national.

La légitimité des urnes

La troi­sième question concerne pro­grammes et stra­tégies. Quelles dif­fé­rences entre les can­didats ? Trois d’entre eux, jusqu’au retrait de Marwan Bar­ghouti, pou­vaient espérer, selon les son­dages, obtenir plus de 5% des voix, les autres n’étant cré­dités que de 1% ou moins. En tête, Mahmoud Abbas, donné début décembre à près de 32 %, suivi par Marwan Bar­ghouti à 26 % puis par Mus­tapha Bar­ghouti, crédité d’environ 6% des voix. Ancien res­pon­sable du PCP puis du PPP, celui-​​ci, can­didat mal­heureux aux pré­cé­dentes légis­la­tives, se pré­sente volon­tiers comme émanant de la « société civile ». Médecin, diri­geant de l’UPMRC (Secours médical pales­tinien) et ani­mateur du Pingo (pla­te­forme des ONG pales­ti­niennes) et du Pengo (coor­di­nation d’ONG contre le mur de l’apartheid), Mus­tapha Bar­gouthi a construit sa légi­timité autour de cette mobi­li­sation popu­laire durant l’Intifada, et n’a eu de cesse de dénoncer la cor­ruption de l’Autorité nationale pales­ti­nienne comme les risques de com­promis inac­cep­tables qu’il pré­disait - en l’occurrence sans fon­dement - avant les négo­cia­tions de Camp David en 2000. Cer­tains mili­tants d’ONG reprochent pour leur part à des asso­cia­tions de sa mou­vance leurs ten­ta­tions hégé­mo­niques, et cer­taines dérives d’une pro­fes­sion­na­li­sation qui a drainé des fonds exté­rieurs à la fois pour des acti­vités effi­caces mais aussi au profit d’initiatives au faste super­fé­ta­toire. Reste que Mus­tapha Bar­ghouti a su tisser parmi les ONG inter­na­tio­nales un vaste réseau de soutien.

Abou Mazen, com­pagnon de route de la pre­mière heure de Yasser Arafat, diri­geant du Fatah et de l’OLP, préside désormais aux des­tinées de l’OLP ; il n’en apparaît pas moins aux yeux d’une partie de l’opinion comme repré­sen­tatif d’une cer­taine élite, ayant fait sienne la capacité de dia­logue avec un Occident com­pliqué. Marwan Bar­ghouti, député, leader popu­laire de la pre­mière et surtout de cette seconde Intifada, apprécié pour sa probité et sa proximité avec la rue, et actuel­lement empri­sonné en Israël, semble davantage repré­senter la nou­velle géné­ration. Aucun ne peut pré­tendre au crédit dont béné­fi­ciait le pré­sident Arafat, décrit, à tort ou à raison, et avec les écueils que cela implique, comme « le père de la nation ». Le peuple pales­tinien n’est pas à la recherche d’un homme pro­vi­dentiel. Seules des élec­tions don­neront au futur pré­sident la légi­timité néces­saire. Tandis que se pour­suivent dans le même temps la lutte de libé­ration nationale et la construction des embryons d’un Etat à naître.

Marwan Bar­ghouti, ne sou­haitant pas risquer l’affaiblissement du Fatah, s’est donc retiré de la course. Les débats demeurent cependant, dont une part se jouera pro­ba­blement lors du congrès du Fatah, au mois d’août, si sa tenue n’est pas empêchée par les forces d’occupation. Mais quels en sont les enjeux ?

Abou Mazen : « Le recours aux armes doit cesser »

Cer­tains com­men­ta­teurs ont pré­senté les deux hommes comme radi­ca­lement opposés quant à l’avenir de la Palestine, Abou Mazen étant qua­lifié de modéré, Marwan Bar­ghouti de plus radical et plus repré­sen­tatif d’attentes popu­laires. En réalité, l’essentiel du débat porte non sur les objectifs, mais sur la stra­tégie et la méthode. Marwan Bar­ghouti articule lutte armée à l’intérieur du ter­ri­toire occupé et reven­di­cation d’une négo­ciation fondée sur le respect réci­proque. Abou Mazen se pro­nonce pour sa part pour l’arrêt de la lutte armée, comme il l’a fait lors du sommet d’Aqaba (sous aus­pices des Etats-​​Unis) le 4 juin 2003.

« Le recours aux armes dans l’Intifada actuelle nous fait du tort, et cela doit cesser » a-​​t-​​il réaf­firmé le 14 décembre dans un entretien au quo­tidien Ash-​​Sharq al-​​Awsat. Non qu’il en nie la légi­timité ou la légalité, mais il en conteste l’efficacité à la fois dans le combat du peuple pales­tinien pour l’autodétermination et quant à l’avenir de la société pales­ti­nienne elle-​​même. Il en appelle à la résis­tance civique, ainsi qu’à la réor­ga­ni­sation et à l’unification des organes de sécurité.

Cette approche stra­té­gique, pas tou­jours appréciée notamment au sein d’une jeu­nesse qui a grandi sous la terreur de la guerre colo­niale, mais qu’appellent de leurs vœux de nom­breux mili­tants d’ONG ou intel­lec­tuels pales­ti­niens, ne suppose pour autant aucun com­promis quant aux objectifs de la négo­ciation sou­haitée. Qu’il s’agisse du ter­ri­toire, des fron­tières, des colonies, de Jéru­salem, ou du droit au retour des réfugiés, Abou Mazen a fait la démons­tration, comme à Camp David, de sa déter­mi­nation à ne pas brader le droit. Il l’a répété devant le Conseil légis­latif. Lors d’un séjour officiel mi-​​décembre au Liban (le premier de cette nature depuis le départ forcé de Yasser Arafat et des com­bat­tants de l’OLP voici plus de vingt ans), où se renouent des rela­tions diplo­ma­tiques dif­fi­ciles avec Bey­routh et Damas, Abou Mazen, rendant visite avec Ahmed Qoreï aux réfugiés pales­ti­niens, a affirmé : « Nous n’abandonnerons jamais votre retour dans la patrie », pro­mettant dans le même mou­vement l’amélioration de la vie quo­ti­dienne de ces cen­taines de mil­liers de réfugiés, citoyens sans droits au pays du Cèdre.

Beaucoup se jouera donc ce 9 janvier. La com­mu­nauté inter­na­tionale est-​​elle prête à sou­tenir le futur pré­sident pales­tinien, et le nouveau Conseil légis­latif ? Il s’agirait, d’abord, de per­mettre aux obser­va­teurs de devenir l’embryon d’une réelle force de pro­tection du peuple pales­tinien. Ensuite, de res­pecter les aspi­ra­tions démo­cra­tiques pales­ti­niennes, res­ti­tuant aux ins­tances élues leur sou­ve­raineté sur un ter­ri­toire intègre et sou­verain. Cela suppose de faire pré­valoir le droit, quitte à ne plus se priver de pres­sions effi­caces sur la puis­sance occu­pante. La com­mu­nauté inter­na­tionale, et notamment l’Europe, pourra-​​t-​​elle long­temps encore s’y soustraire ?