Peine de mort

Gideon Levy, lundi 18 décembre 2006

Les enfants lan­çaient des pierres sur la jeep, alors en réponse, deux soldats en ont bondi, ils ont visé la tête d’un des ado­les­cents et tué Jamil Jabaji, 14 ans. Le pro­cureur mili­taire a ordonné une enquête.

Qu’est-ce qui trotte main­tenant dans la tête du soldat qui a tiré à balle réelle dans la tête d’un ado­lescent et l’a tué ? Que lui est-​​il passé par la tête dimanche dernier, au moment de pointer son arme vers la tête de l’enfant ? Pense-​​t-​​il encore à sa victime ? Et pourquoi faut-​​il ouvrir le feu à balles réelles sur des enfants, même s’ils lancent des pierres sur une jeep blindée ? Les soldats n’ont-ils pas d’autres sanc­tions que des balles d’un fusil pointé sur la tête d’un enfant ?

Et qu’en est-​​il des déci­sions du Cabinet de « pro­mouvoir le calme en Cis­jor­danie également » ? Le Cabinet n’a-t-il pas décidé, la semaine der­nière, que les arres­ta­tions en Cis­jor­danie ne se feraient doré­navant qu’avec l’approbation du com­mandant général ? Mais pour tirer une balle dans la tête d’un enfant et le tuer, aucune confir­mation d’aucun général n’est néces­saire : il suffit de des­cendre de la jeep, de viser et de tirer. L’armée israé­lienne s’oppose en effet au cessez-​​le-​​feu, en Cis­jor­danie aussi.

Jamil Jabaji, l’enfant aux chevaux du camp de réfugiés d’Askar à Naplouse, a été tué. Avec ses amis, il lançait des pierres sur la jeep Hummer blindée qui des­cendait de la colonie en direction du camp et le soldat l’a tué de sang froid. D’après le témoi­gnage des enfants, la jeep roulait len­tement, elle avançait puis s’arrêtait, avançait, s’arrêtait, dans ce qui sem­blait aux enfants être une pro­vo­cation, comme si elle cher­chait à les entraîner à approcher encore et encore, jusqu’à ce qu’elle s’arrête et que deux soldats en sortent, ouvrant le feu en visant la tête. Pas de gaz lacry­mogène. Même pas de balles enrobées de caou­tchouc. Des balles réelles. Condam­nation à mort pour jet de pierres. Jamil aimait les chevaux, jouait dans le cercle théâtral du centre com­mu­nau­taire, s’entraînait au karaté ; au football, il était le gardien de but de l’équipe sélec­tionnée des enfants du camp et était membre des scouts. Il avait 14 ans et demi. Il était le plus haut de taille dans la rangée d’enfants qui se tenaient sur l’escarpement et lan­çaient des pierres sur la jeep Hummer qui roulait sur la route en contrebas : c’est peut-​​ être pour ça qu’il a été condamné. Pour ça que le soldat l’a visé juste à la tête. Une seule balle qui est entrée par le front et res­sortie par la nuque, le tuant sur place.

Le len­demain, les enfants ont dressé un monument à la mémoire de Jamil. Un petit tas de pierres, une cou­ronne de fleurs avec, en son centre, une photo de Jamil, exac­tement à l’endroit où il est tombé, au bout de l’oliveraie, non loin de l’écurie où se trouve son cheval favori, Moshaher. Jamil est le troi­sième enfant tué ici, ces der­nières années, entre le camp d’Askar et la colonie d’Alon Moreh qui domine la zone depuis la colline.

Les ruelles étroites du nouveau camp de réfugiés d’Askar sont ornées de photos de l’enfant du camp qui est tombé. Il fait froid dans la maison de la famille Jabaji et la grand-​​mère, Askiya, enve­loppée dans une cou­verture de laine, est étendue sur son lit métal­lique, passant sa journée à regarder la photo de son petit-​​fils, ornée d’une cou­ronne de fleurs, et qui est accrochée au mur qui lui fait face. Âgée de 78 ans, elle est ori­gi­naire de Lod. Jamil était son plus jeune petit-​​fils, arrivé tard ; l’enfant choyé de la famille.

Le père de famille, Abed El-​​Karim, n’est pas à la maison. Pendant la plus grande partie de sa vie, il a tra­vaillé dans une fabrique de sau­cissons à Bnei Brak, et main­tenant, alors qu’Israël a tué son fils, il se trouve à l’étranger et ne peut se per­mettre de rentrer pour le pleurer. Quelques jours avant que son fils ne soit tué, El-​​Karim était parti pour la Jor­danie, accom­pa­gnant son fils Hamis qui, à 19 ans, est atteint d’une maladie rare incu­rable. Hamis est censé subir une inter­vention chi­rur­gicale en Jor­danie, et son père ne peut pas se payer un voyage de retour pour les jours de deuil. Wafiya, la mère endeuillée, se lamente. Elle tire de sous son lit le car­table de Jamil et le lance par terre avec fureur. « Ils ont dit qu’il était recherché ? Les toi­lettes qui se trouvent dans la cour, il avait peur de s’y rendre seul, la nuit. Je l’accompagnais toujours. »

Un enfant entre dans la maison : Mohamed Masimi, et on perçoit chez lui aussi les signes d’un trau­ma­tisme. Il a le visage figé, l’ombre d’une pre­mière mous­tache, il se ronge les ongles et son regard est absent. C’était le meilleur ami de Jamil. « Je ne par­viens tou­jours pas à croire qu’il est mort », marmonne-​​t-​​il sour­dement. Ils ont grandi ensemble depuis la nais­sance, dans les ruelles du camp. C’est ensemble que, dimanche passé, ils se sont rendus à l’école du camp où ils étaient dans la même classe de 9e C et c’est ensemble qu’à midi, ils sont rentrés à la maison. Jamil avait dit à Mohamed que l’après-midi, il irait au centre com­mu­nau­taire du camp, au cercle théâtral.

Puis Jamil a demandé à sa mère un shekel pour s’acheter un sandwich en attendant que le repas de midi soit prêt. Il a quitté la maison et n’est pas revenu. Il s’est appa­remment acheté son sandwich et est allé à l’écurie, au bout de la rue, à la limite du camp, et où se trouve son cheval favori. Il allait chaque jour auprès de Moshaher, lui donnait un sucre et le bou­chonnait. Dimanche midi aussi, il y est allé, jusqu’au moment où, avec ses amis, il a aperçu une jeep de l’armée des­cendant d’Elon Moreh qui s’étend sur la crête située en face. Une dizaine d’enfants, la plupart du même âge que Jamil, ont couru vers l’oliveraie toute proche, au pied de laquelle passe la route qui descend de la colonie et file au nord de Naplouse.

Nous sortons de la maison et suivons le dernier chemin suivi par Jamil. Dans l’écurie de Mahmoud Adaoui, Moshaher, tout gris, mange du foin. Les cinq chevaux de l’écurie sont enfermés dans la car­casse vide d’un camion. Ici, on les entraîne pour la course. Quelques jours avant que Jamil ne soit tué, son Moshaher avait gagné une course à Jéricho. Jamil n’a jamais monté Moshaher. Il était trop lourd pour un cheval de course.

Dans l’écurie, nous ren­con­trons M*, un enfant de petite taille et à la voix gazouillante, « Street team » écrit sur son polo, et A*, un garçon de 15 ans, fringant, les cheveux enduits de gel, comme la plupart des jeunes garçons du camp. A* et M* étaient parmi les enfants qui lan­çaient des pierres, ce dimanche meur­trier. A* porte une cica­trice à la jambe : en 2002, l’armée israé­lienne avait tiré un obus sur sa maison, dans le camp ; quatre per­sonnes avaient été tuées, dont son père et un enfant de huit ans, et A* avait été blessé à la jambe.

Nous quittons l’écurie en prenant la direction de l’oliveraie. M* nous conduit de sa voix enfantine. Sous un soleil automnal, une plan­tation soignée dont la terre, tra­vaillée, est semée de pierres. Les maisons d’Elon Moreh sont visibles sur la colline. La route, noire, ser­pente de là haut et passe au pied de l’oliveraie. Du fait de la pente abrupte, on ne peut la voir qu’en se tenant vraiment au bord de l’escarpement, haute d’une dizaine de mètres. De là, la route continue vers le barrage de Wadi Bazan qui sépare Naplouse du dis­trict de Jénine.

Les enfants racontent qu’ils se sont mis à courir le long de l’abrupt et à lancer des pierres sur la jeep. La route est, main­tenant encore, semée de pierres. Selon eux, la jeep roulait len­tement en s’arrêtant tous les quelques mètres. Ils sont convaincus que le but était de les inciter à lancer encore des pierres et de s’approcher le plus pos­sible du bord de l’escarpement. Les enfants sont tombés dans le piège. Ils se sont épar­pillés sur la crête, avec Jamil au milieu, à lancer et lancer des pierres. Alors la jeep s’est arrêtée et deux soldats en sont sortis. Ils ont pointé leurs fusils et ont tiré quatre balles séparées, en direction du groupe des enfants.

Jamil a été touché à la tête et s’est effondré. Les enfants disent que celui qui lui a tiré dessus, c’est le soldat qui était assis à côté du conducteur. Dans la panique, les enfants se sont sauvés. Seuls M* et A* sont restés là, à essayer de traîner le corps de leur ami. Mais Jamil était trop lourd et ils n’y arri­vaient pas, avec leurs bras grêles, jusqu’à ce qu’arrive un voisin, Ali Abou-​​Sanafa, qui habite la der­nière maison avant l’oliveraie, et qui les a aidés à l’évacuer. A l’hôpital Rafidiya, où Jamil a été amené en taxi, on a fait le constat du décès. Les enfants disent que son cerveau était répandu sur ses vêtements.

Je demande aux enfants des pierres d’Askar : « Pourquoi avez-​​vous lancé des pierres ? » Le petit M* fait un sourire embar­rassé et se tait. A* dit : « C’est un jeu ». Depuis la tra­gédie, ils n’ont pas osé venir jusqu’ici. Voyez ici, montrent-​​ils, il y a quelques mois, un autre enfant, Oday Tantawi, 14 ans, a aussi été tué, et là-​​bas, c’est Bashar Zabara, 13 ans. Ils ont tous les deux été tués dans cette oli­veraie, à quelques mètres du monument improvisé à la mémoire de Jamil. Le pro­prié­taire de l’écurie dit que parfois, Jamil venait dès six heures du matin, avant d’aller à l’école, pour nourrir Moshaher.

Jamil n’avait pas une chambre à lui. Il avait l’habitude de dormir dans un lit double avec ses parents. Au mur est accroché un cer­ti­ficat attestant qu’il avait obtenu la ceinture jaune de sho­tokan, sorte d’art martial. Wafiya, sa mère, montre aussi son cer­ti­ficat de scout, la photo d’un enfant portant une cravate bleue, une chemise bleu ciel et un béret bleu.

Au centre com­mu­nau­taire du camp, un jeune bénévole suédois explique à une fille de réfugiés où se trouve l’Afrique sur la carte colorée qui est des­sinée sur le mur. La photo de Jamil est déjà collée sur la porte en verre. Le directeur du centre, Youssouf Abou Sariya, dit que Jamil par­ti­cipait à la plupart des acti­vités du centre, mais qu’il aimait surtout le cercle théâtral. Voilà une photo de lui, qui le montre, le visage peint de cou­leurs de guerre, debout sur la scène en pierre dans la cour de jeu bien entre­tenue, cadeau de l’Europe. « Nous espérons que l’armée ne viendra plus dans le camp d’Askar », dit Youssouf Abou Sariya, « Dif­ficile d’empêcher les enfants de jeter des pierres. Il n’y a pas de base mili­taire, ici, seulement un camp de réfugiés. L’oliveraie est le seul endroit où les enfants peuvent sortir du camp sur­peuplé et res­pirer un air pur. Jamil n’est pas le premier enfant à avoir été tué là.

« Les Israé­liens ne disent pas qu’ils ont tué un enfant », poursuit-​​il, « Ils disent avoir tué quelqu’un qui mettait en danger la vie des soldats. Mais quel enfant peut mettre en danger la vie des soldats ? Parfois ils disent que l’enfant était armé. Quel enfant peut porter un fusil ? Quel motif ont-​​ils d’ailleurs de venir ici ? Si vous voulez défendre votre pays, ne venez pas dans le camp d’Askar. D’ici, on ne protège pas Tel Aviv. Askar ne menace pas Tel Aviv. »

Le porte-​​parole de l’armée israé­lienne : « Sur requête du pro­cureur mili­taire prin­cipal, la Division d’Investigation cri­mi­nelle a ouvert une enquête sur les cir­cons­tances de l’incident. Au terme de l’enquête, ses résultats seront soumis au pro­cureur militaire. »