Palestine : les enfants d’Oslo comptent résister par tous les moyens

Ils ont entre 17 et 22 ans, sont étudiants à l’université de Bir Zeit. 
Ils racontent le quotidien de l’occupation, les exactions des colons, leur rejet de l’Autorité palestinienne 
et des partis politiques. Et leur volonté de résister par tous les moyens.

Pierre Barbancey, l’Humanité, lundi 26 octobre 2015

Bir Zeit (territoires palestiniens occupés), envoyé spécial. L’air est irrespirable. Entre la fumée âcre des pneus qui brûlent et les effroyables gaz lacrymogènes tirés par les soldats israéliens qui défendent la colonie de Beit El, Amir arme sa fronde, le visage masqué par un keffieh. D’un geste sûr, le jeune Palestinien commence les moulinets avant de lâcher sa pierre. Arme dérisoire face à celles, performantes, des Israéliens. Amir le sait bien. Comme tous ceux, garçons et filles, qui sont là, chaque jour depuis bientôt un mois. Cette pierre, c’est un message : « Les colons doivent partir. » Ailleurs, notamment dans les quartiers de Jérusalem-Est comme Issawira et Jabel Mukaber, le couteau affronte le fusil. Pas un jour sans qu’un Palestinien ne soit tué. Et pourtant, rien ne les arrêtera plus. Leurs arrière-grands-parents ont subi la Nakba (la « catastrophe ») en 1948, leurs grands-parents ont rejoint les fedayins, leurs parents ont participé à la première Intifada puis ont placé leurs espoirs dans les accords d’Oslo. Leurs grands frères ont fait la seconde Intifada. Eux sont les enfants d’Oslo. Chômeurs, lycéens, ouvriers ou étudiants, ils ne croient plus en rien, sauf en leur liberté. Une liberté étouffée par l’occupation israélienne, piétinée par des colons haineux et racistes. Dans ces colonnes, ils disent leur désespoir et leur volonté de résister. Jusqu’au bout.

Sur le campus de l’université de Bir Zeit, le plus prestigieux de tous les campus palestiniens, toujours rebelle et progressiste – c’est là qu’a étudié par exemple Marwan Barghouti –, rien ne semble troubler l’incessant va-et-vient des étudiants qui changent d’amphi ou de salle de cours. Ici on fume une clope, là on rigole entre garçons et filles. Rien que de très normal, quoi ! En réalité, les esprits sont occupés, c’est le mot, par la vingtaine d’étudiants emprisonnés par Israël, par ceux qui ont été tués ou blessés, par les manifestations organisées quotidiennement, par les départs en bus (affrétés par les organisations étudiantes représentant tout le spectre politique) pour se rendre sur les check-points défier les colons et les soldats israéliens. Pas par jeu. Leur horizon est obstrué, leur avenir obéré. Ils n’en peuvent plus.

Mohammad n’a que 22 ans. Étudiant en ingénierie civile, il vit à Jabel Mukaber. Tous les jours il doit parcourir plus d’une dizaine de kilomètres depuis ce quartier de Jérusalem-Est. Et tous les jours, il doit affronter les provocations des colons. «  À Jérusalem, il y a maintenant des barrages partout, dénonce-t-il. Il y a deux semaines, alors que je marchais dans la rue, j’ai croisé des colons armés. Ils avaient 16 ou 17 ans. Ils n’arrêtaient pas de m’insulter. Mais je ne pouvais rien faire car ils se trouvaient à proximité de soldats qui n’attendaient qu’une chose, pouvoir m’arrêter ou, pire, me tirer dessus.  » Il rappelle les ordres de Netanyahou, qui autorise les tirs à balles réelles contre les lanceurs de pierres ou les fausses accusations de port d’armes dès lors qu’il marche les mains dans les poches. La veille de notre rencontre, sur le chemin de l’université, Mohammad a dû subir huit fouilles consécutives par des militaires accompagnés de chiens. Cette «  expérience  », tous les étudiants vivant à Jérusalem la connaissent. Les paroles se répètent : insultes, coups, humiliations. «  On est en danger quotidien  », prévient Mohammad.

Les Palestiniens impliqués dans 
des attaques au couteau ne sont 
ni des fanatiques ni des défavorisés

Les événements autour de l’esplanade des Mosquées, les restrictions pour s’y rendre n’ont été que l’étincelle qui a déclenché cette explosion au sein de la jeunesse palestinienne. Également étudiante en ingénierie civile malgré ses 17 ans, Mays estime que «  chacun doit résister. Car nous n’avons plus confiance en l’Autorité palestinienne ni dans les partis politiques. Il faut arrêter de demander aux colons de partir. Maintenant, il faut faire en sorte qu’ils ne puissent plus vivre sur notre terre. Ce ne sont pas les jeunes Israéliens qui sont en danger, mais nous  ». Alaa, 21 ans, étudiant en droit, acquiesce. «  C’est notre droit de résister, comme n’importe quel peuple. Parce qu’il faut en finir avec les colons et récupérer les territoires de 1967.  » Étudiante en géographie et en sciences politiques, Israa, elle, se réjouit que beaucoup de filles participent aux manifestations. «  Nous souffrons tout autant de l’occupation que les hommes  », dit-elle. Ce qui fait dire à Walid, 20 ans, qui se destine à la comptabilité, que «  les islamistes n’aiment pas voir les femmes dans les rues, mais les mentalités ont changé  ». Walid, justement, revient sur les accords d’Oslo. «  Les Palestiniens ont été obligés de signer parce qu’il n’y avait rien d’autre. Les gens ont cru que c’était une bonne chose, mais vingt ans après il n’y a rien. Je suis contre les accords d’Oslo. C’est une faute politique. Nous sommes nés après Oslo mais nous n’oublions pas.  » Ce qui fait dire à Mohammad : «  C’est Oslo qui nous a fait perdre confiance dans l’Autorité palestinienne. Maintenant, c’est une résistance individuelle. Nous ne sommes pas organisés, même si des militants politiques participent aux manifestations. Chacun fait ce qu’il veut et est responsable de ce qu’il fait.  »

Les Palestiniens impliqués dans des attaques au couteau contre des Israéliens ne sont ni des fanatiques ni des défavorisés. Toutes les strates de la société sont impliquées. Comme ce Palestinien, qui gagnait très bien sa vie, et avait même figuré dans le Guinness des records pour avoir formé la plus longue chaîne du monde avec des personnes tenant tous un livre à la main. Un symbole fort de culture et de mémoire mais qui n’a pas empêché cet homme d’utiliser le seul moyen d’expression qui lui restait : l’attaque. «  On résiste comme on peut  », dit Mohammad, en ajoutant : «  Il faut qu’on soit un peu plus violent. Si les enfants palestiniens de Jérusalem s’endorment avec la peur, alors la même chose doit arriver aux enfants à Tel-Aviv.  » Terrible phrase, mais qui pourrait la lui reprocher ? «  Netanyahou veut que ce soit un problème religieux, certifie Saady, 22 ans, en ingénierie mécanique, le problème est que, lors des dernières élections, les Israéliens ont approuvé sa politique. Mais nous ne sommes pas contre les juifs. Ce sont des Israéliens qui sont tués, pas des juifs. Mais si vous regardez bien les chiffres, c’est surtout nous, Palestiniens, qui sommes tués par les Israéliens. Quoi qu’il arrive maintenant, nous allons continuer à résister. Vous pouvez en être certain.  »