Palestine : le défi démocratique et laïque

Bernard Ravenel, lundi 3 janvier 2005

Quelle transition politique ? /

La dis­pa­rition de Yasser Arafat a remis au premier plan tous les pro­blèmes que le mou­vement national pales­tinien a à affronter après 37 ans d’occupation…

…dans des condi­tions aggravées par les trans­for­ma­tions du scé­nario inter­na­tional : un monde mono­po­laire dans lequel la guerre pré­ventive « contre le ter­ro­risme » s’est tota­lement sub­stituée au droit inter­na­tional, avec le recours brutal à la loi du plus fort.

Que devien­dront les Pales­ti­niens après Yasser Arafat ? Que deviendra le monde et qu’en sera-​​t-​​il de la Palestine qu’Arafat a imposée à la géo­po­li­tique de la Planète ? La capacité de réaf­firmer la cen­tralité poli­tique des droits des Pales­ti­niens dans la question du Moyen-​​Orient restera le grand et irré­ver­sible acquis poli­tique et moral d’Arafat et de l’OLP.

Quelle transition politique ?

La dis­pa­rition de Yasser Arafat a remis au premier plan tous les pro­blèmes que le mou­vement national pales­tinien a à affronter après 37 ans d’occupation dans des condi­tions aggravées par les trans­for­ma­tions du scé­nario inter­na­tional : un monde mono­po­laire dans lequel la guerre pré­ventive « contre le ter­ro­risme » s’est tota­lement sub­stituée au droit inter­na­tional, avec le recours brutal à la loi du plus fort.

En même temps, sur le plan inté­rieur, l’Autorité pales­ti­nienne se doit de faire fonc­tionner sa Loi fon­da­mentale, c’est-à-dire son système ins­ti­tu­tionnel élaboré et mis en place après les accords d’Oslo. Pour tout le groupe diri­geant pales­tinien, désormais très majo­ri­tai­rement ins­tallé dans les ter­ri­toires occupés et non plus en exil à travers le monde arabe, l’après-Arafat réouvre le débat vite inter­rompu au cours des années 90 sur les options stra­té­giques à prendre, mais sous la pression mili­taire directe de l’ennemi et sous la pression poli­tique et écono­mique de l’environnement inter­na­tional. Ce qui ne peut que peser lour­dement sur le niveau d’autonomie réelle de la pro­chaine direction poli­tique à un moment où le peuple pales­tinien - « la société arabe la plus démo­cra­tique qui soit » [1] - n’est plus disposé à déléguer ses pou­voirs comme il l’a fait pour Arafat du fait de son « statut spécial ».

Le premier pro­blème à régler est donc celui de la fin de l’ère de l’homme fort qui concentre sur lui tous les pou­voirs. D’où la nécessité d’une sorte de direction col­lé­giale assurée par une véri­table arti­cu­lation des pou­voirs et sur la construction d’un système plu­ra­liste pour établir les fon­de­ments d’un régime démo­cra­tique moderne capable de s’appuyer sur la société pour réa­liser ses devoirs nationaux. Or, cette question se pose à un moment où les blo­cages du pro­cessus de démo­cra­ti­sation du monde arabe, ainsi que les échecs de tous les projets d’intégration écono­mique et poli­tique per­mettant de dépasser sa bal­ka­ni­sation d’origine colo­niale, font que les mou­ve­ments de matrice reli­gieuse - l’Islam poli­tique - qui reven­diquent une nation isla­mique ne recon­naissant ni fron­tières ni Etat, appa­raissent comme le seul point de réfé­rence pour sortir de la domi­nation mili­taire et écono­mique américaine.

Le choix de la voie institutionnelle

Le défi est posé immé­dia­tement aux Pales­ti­niens. La répression israé­lienne, l’accentuation de la nature reli­gieuse de l’Etat d’Israël, l’idéologie biblique qui sous-​​tend l’occupation et les colonies d’un côté, la fra­gilité des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques pales­ti­niennes et l’insuffisante trans­pa­rence de la gestion des finances publiques par l’Autorité pales­ti­nienne de l’autre, ont favorisé la crois­sance du mou­vement isla­miste qui désormais pourrait repré­senter entre 25 et 30% de la population.

En tous cas, le choix de l’OLP a été celui du respect intégral du système ins­ti­tu­tionnel qui permet la pos­si­bilité d’une légi­ti­mation démo­cra­tique rapide à travers l’élection du nouveau lea­dership c’est-à-dire du nouveau pré­sident de l’ANP qui devrait être Abou Mazen. Ce pro­cessus élec­toral doit inclure au plus vite l’élection d’un nouveau Par­lement démo­cra­ti­quement élu pour per­mettre de dépasser les limites de l’élection pré­si­den­tielle. En effet, celle-​​ci risque de pro­duire un pouvoir concentré et appa­remment fort mais qui serait inévi­ta­blement l’objet d’une pression extrême pour accepter des soi-​​disant « offres géné­reues » du genre de celles de Barak ou pour sous­crire des enga­ge­ments sans les sou­mettre à l’approbation d’une repré­sen­tation librement élue.

On mesure alors le rôle de la com­mu­nauté inter­na­tionale pour créer les condi­tions d’élections libres et trans­pa­rentes, c’est-à-dire pour imposer à Israël le retrait des centres habités et la ces­sation de l’état de siège per­manent des villes. En outre, la libre par­ti­ci­pation des Pales­ti­niens de Jéru­salem et du reste des ter­ri­toires occupés peut des­siner dans les faits sous le regard du monde entier les fron­tières des ter­ri­toires reven­diqués pour l’Etat pales­tinien. Du même coup, au moins sur le plan poli­tique, tom­be­raient toutes les thèses de Sharon et de la droite israé­lienne concernant l’avenir de Jéru­salem et des ter­ri­toires que le Mur vou­drait inclure dans l’Etat d’Israël.

Mais rien ne garantit que le pro­cessus élec­toral pourra être mené à son terme dans des condi­tions satis­fai­santes. On le mesure déjà avec les entraves mises aux can­didats de la gauche, en par­ti­culier pour aller à Jéru­salem. Si la pression inter­na­tionale faiblit, on peut tout craindre des pro­vo­ca­tions israéliennes.

Un enjeu international et idéologique

Au-​​delà de ces enjeux internes déter­mi­nants, la Palestine se retrouve au cœur d’un monde touché par la guerre qui se carac­térise tou­jours plus par le choc entre cou­rants inté­gristes, juif et chrétien d’un côté, musulman de l’autre.

Le nouveau lea­dership pales­tinien devra se posi­tionner sur le choix de la méthode de résis­tance et de lutte contre l’occupation israé­lienne pour fuir le piège mortel que l’emploi organisé de la vio­lence produit sur les peuples concernés. Pour les Pales­ti­niens, il devient vital d’enlever à la droite israé­lienne et à la droite amé­ri­caine au pouvoir l’alibi qui a été utilisé pour jus­tifier la guerre pré­ventive et per­ma­nente. En clair, il lui faut faire, avec le consensus majo­ri­taire de la société, le choix de la non-​​violence comme forme de lutte pour l’affirmation du droit. Ce choix, celui de la mobi­li­sation paci­fique de masse, est défendu par le can­didat de la « Nou­velle ini­tiative démo­cra­tique », Mus­tapha Bar­ghouti, très lié au mou­vement des ONG, et il est soutenu par des per­son­na­lités de grand prestige comme Haider Abd el Shafi. Choix non évident, qu’il peut même appa­raître naïf de pro­poser à un peuple victime continue de la vio­lence armée depuis des décennies mais qui, outre qu’il a été celui de la Pre­mière Intifada (19871993) apparaît comme le choix sus­cep­tible d’enrayer la logique de bar­ba­ri­sation et de mort qu’alimente la guerre per­ma­nente et préventive.

Tout cela pose d’immenses pro­blèmes, à com­mencer par l’avenir poli­tique qui doit être permis au mou­vement isla­miste pales­tinien (Hamas et Djihad). L’enjeu pour le pouvoir pales­tinien est d’assurer une citoyenneté démo­cra­tique pleine à une culture reli­gieuse isla­mique et aux orga­ni­sa­tions qui l’incarnent dans la société pour qu’elles jouent leur rôle dans les règles d’un Etat démo­cra­tique et laïque. En Terre sainte, la question reli­gieuse reste poli­ti­quement incon­tour­nable et la façon de la régler renvoie au rêve lointain des années 60 de construire en Palestine un Etat démo­cra­tique sans dis­cri­mi­na­tions eth­niques et reli­gieuses. Aujourd’hui, la construction de deux Etats, Israël et Palestine, démo­cra­tiques et sans dis­cri­mi­na­tions eth­niques et reli­gieuses, pourrait être la réponse au très actuel conflit entre reli­gions et cultures voulu par les droites politiques.

On mesure à travers tous ces pro­blèmes aux­quels le peuple pales­tinien est confronté, combien la Palestine se trouve, sans en avoir été for­cément à l’origine, au centre d’un conflit qui incendie une grande partie du monde et auquel la société fran­çaise est de moins en moins insen­sible. La réponse pales­ti­nienne à tous ces défis aura néces­sai­rement une signi­fi­cation régionale et mon­diale d’une immense portée. Mais qui aidera les Pales­ti­niens à faire ces choix décisifs pour l’avenir ?

[1] Ami Ayalon, ancien chef du Shin Bet - Le Monde 11.11.2004