Palestine : la situation n’est pas désespérée, elle est pire !

Euronews, dimanche 30 octobre 2016

Climat de plomb, ambiance lourde, les ruelles de la Vieille ville de Jérusalem ne sont plus qu’un pâle souvenir de l’atmosphère qui règnait ici il y cinq ans, quand Mahmoud Abbas venait de présenter la demande d’adhésion de la Palestine comme 194e Etat membre des Nations unies.

Depuis, la Palestine n’a obtenu que le simple statut d’Etat observateur à l’ONU et avec les rêves envolés, la situation sur le terrain n’a fait qu’empirer.

Les Palestiniens semblent avoir perdu tout espoir d’une solution au conflit avec Israël par la médiation de la communauté internationale et de leur propre gouvernement à Ramallah. Ce dernier paraît se satisfaire de cette maigre reconnaissance, alliée à une aide financière internationale qui a rempli ses rues de voitures de luxe, de centres commerciaux, de nouveaux immeubles et créé une inflation des prix.

Mais pendant qu’une minorité bénéficie de ce statu quo, la majorité de la population a vu ses conditions de vie se détériorer. Dans la partie musulmane de la Vieille ville de Jérusalem, la police et l’armée, autrefois discrètes, sont maintenant ostensiblement postées à presque chaque intersection de rue et à toutes les portes de la Vieille ville, profitant des remparts construits par Soliman le Magnifique ; la surveillance est accrue par des caméras disséminées à chaque recoin.

Les véhicules qui ne sont pas conduits par des juifs peuvent être interdits d’accès à tout moment, avec pour toute explication :“Ce sont les ordres du capitaine !”. Par deux fois en quinze jours, j’en ai fait l’expérience, me retrouvant même coincée à l’intérieur des murailles le dimanche 9 octobre, suite à l’attentat qui avait coûté la vie à deux Israéliens. Personne ne pouvait entrer ni sortir de la Vieille ville, pendant un laps de temps qui a paru interminable à un musulman qui voyait à cinq mètres de lui le médecin, appelé pour soigner sa femme gravement malade, mais qui ne pouvait pas traverser la porte des Lions. L’insistance des personnes présentes et la bienveillance du capitaine arrivé sur les lieux ont finalement mis un terme à cette situation, après un quart d’heure de tension et de palabres avec les soldats. Dans ce climat, même les touristes visitent la ville au pas de course. Les commerçants musulmans se plaignent que les guides, pour la plupart israéliens, n’emmènent plus les clients dans leur secteur. Amer Bakri, propriétaire depuis des années d’une boutique sur la Via Dolorosa, n’ouvre plus ses portes qu’une fois par semaine, “faute de clients” se plaint-il ; il s’est reconverti comme cuisinier. Le marché bouillonnant et hétéroclite sur les marches de la porte de Damas, qui réunissait des paysans venus des alentours de Jérusalem pour vendre les maigres produits de la terre et des stands de babioles, a été interdit pour des raisons de sécurité, privant une partie de la population d’un revenu non négligeable. Les drapeaux israéliens qui signalent les maisons occupées par des juifs dans le quartier musulman se sont multipliés, comme le démontre ce rapport de deux ONG israéliennes et les Palestiniens voient comment leurs voisins juifs peuvent restaurer ou réparer leurs maisons alors que le permis leur est systématiquement refusé. C’est le cas de Rami Nabulsi, le toit de sa maison s’est effondré en 2008 lors d’une exceptionnelle chute de neige sur la ville sainte, il le reconstruit mais un tribunal israélien lui intime l’ordre de le détruire en argumentant que la construction n’existait pas auparavant, même s’il a des photos qui prouvent le contraire. Résultat, en plus d’avoir payé la reconstruction du toit, il a du repayer sa destruction 40 000 shekels, plus de 9 500 euros, “une fortune !” se lamente Rami. C’est une mésaventure encore plus dure qu’a vécue sa voisine chrétienne, raconte Rami, elle a dû vendre sa maison, car elle n’a pas eu l’autorisation pour faire les travaux nécessaires face à la vétusté de la demeure. L’autorisation a été délivrée dès que la maison a été acquise par la famille juive qui l’habite maintenant. Les maisons juives sont souvent conçues comme des bunkers, avec parc pour les enfants sur la terrasse au dernier étage et soldats pour surveiller.

La circulation entre les différentes enclaves palestiniennes, encerclées telles des réserves indiennes, est un autre des problèmes majeurs qui entravent la vie quotidienne des Palestiniens. Impossible de faire d’un seul trait le trajet en mini-bus et très peu possèdent des voitures particulières entre Jérusalem-Est et Hébron ; pour parcourir les 31 kilomètres qui séparent les deux villes, il faut impérativement changer de véhicule à Bethléem, et avec les check-points et les routes que doivent emprunter les Palestiniens, cela prend environ deux heures. Il faut encore plus de patience pour faire les 63 kilomètres qui vont de Jérusalem à Naplouse, avec arrêt obligatoire à Ramallah, et cela en cas de chance car Naplouse, la rebelle est souvent bouclée. Les arrêts obligatoires avec changement de véhicule sont même imposés aux ambulances. Les malades ou les blessés doivent changer de véhicule aux points de contrôle. Ceci est le scénario en temps normal. En cas de bouclage des territoires, par mesures de sécurité ou fêtes religieuses juives, comme lors du dernier Yom Kippour le 12 octobre, franchir les 9 kilomètres qui séparent Bethléem de Jérusalem demande de l’opiniâtreté et le goût du risque. Face à l’interdiction totale de circuler sur les routes, le plan B, ce sont les chemins de terre, pour arriver à la ville sainte non plus par la route de Naplouse mais par le quartier arabe de Silwan, face au Mont des Oliviers, où la veille un jeune Palestinien avait trouvé la mort alors qu’il lançait des pierres contre la police. Avec en cours de route l’image d’une voiture caillassée et abandonnée sur le bas-côté pour ne pas avoir respecté le repos sacré. Et le sacré joue évidemment un rôle majeur dans ce contexte. L’esplanade de la mosquée Al-Aqsa, Mont du Temple pour les juifs, est de plus en plus visitée par ces derniers. En seulement une heure, j’ai pu constater que trois groupes de juifs, entourés de presque autant de soldats que de visiteurs, ont pu déambuler dans l’enceinte du troisième lieu saint de l’Islam. Des visites vécues avec appréhension par les musulmans qui craignent de se voir déloger de ce lieu saint.

A Hébron, les Palestiniens vivant autour de l‘édifice à la fois mosquée et synagogue, qui renferme le tombeau de l’ancêtre commun des musulmans et des juifs “Ibrahim-Abraham”, se sentent de plus en plus sous pression. Ils se plaignent du harcèlement des colons et des obstacles à leur vie quotidienne.

Impuissance, résignation et profil bas pour survivre et parfois colère, violence et terrorisme, les Palestiniens sont plus souvent sous l’autorité des forces et du gouvernement israélien que de leur propre “Autorité palestinienne” qui en a perdu une grande partie de sa légitimité. “C’est pour cela qu’ils ont suspendu les élections municipales, me confie un chauffeur de taxi collectif, qui comme ses collègues sait écouter ses passagers et humer l’air du temps. Et d’expliquer “ils (le gouvernement palestinien) ont peur que le Hamas gagne”. L’année prochaine, 2017, marquera le 50ème anniversaire de l’occupation israélienne en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, avec un constat accablant et une certitude : l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995 ne signifiait pas seulement la mort d’un homme politique, il sonnait le glas du processus de paix.