Palestine : la guerre des ondes

Laurent Georges, vendredi 21 mars 2008

Les radios pales­ti­niennes doivent s’imposer face aux fac­tions, aux dif­fi­cultés tech­niques qui résultent de l’occupation et à la concur­rence d’émetteurs sur­puis­sants ins­tallés dans les colonies. Reportage.

Des gens consi­dèrent qu’on veut imposer des idées de l’extérieur parce qu’on parle des droits de l’homme en pays musulman. Et ça peut aller loin : pres­sions phy­siques, com­mandos qui cassent le matériel, etc. » L’homme qui accuse ainsi est Deya N-​​Kawasme, l’un des diri­geants de Radio Hurrya, à Hebron.

Comme une ving­taine d’autres radios locales pales­ti­niennes, Radio Hurrya tente de déve­lopper ses ancrages locaux et de devenir un lieu d’information et de débats. Mais cette volonté s’applique dans un cadre ter­ri­blement contrai­gnant : luttes d’influence omni­pré­sentes entre le Fatah et le Hamas, dif­fi­cultés écono­miques lourdes, insuf­fi­sances tech­niques criantes, contraintes issues des dif­fi­cultés de cir­cu­lation imposées par l’armée israé­lienne, et « occu­pation » illégale de l’espace hertzien par les radios des colonies de peu­plement. Et pourtant, elles émettent…

RAMALLAH : Les locaux de la station radio "La voix de la Palestine" incendiée par les troupes israé­liennes le 19 janvier 2002 AFP /​ Jamal ARURI

Au com­men­cement était Oslo. Les accords de sep­tembre 1993 fixent une répar­tition de l’espace hertzien entre Israël et la Palestine. Les projets de radios locales foi­sonnent alors, dans un vide juri­dique com­pré­hen­sible puisque tout reste à inventer : il n’y a pas d’autorité de régu­lation, pas de loi, situation qui cor­respond à la nais­sance d’un État. L’Autorité pales­ti­nienne, sou­cieuse d’organiser les ondes, où l’anarchie risque de s’installer, tente de légi­férer. Un décret tardif du Conseil des ministres, fin 2004, fixe des règles. Ce décret constitue aujourd’hui le seul cadre de réfé­rence. Outre qu’il organise les ondes, son intérêt réside aussi dans le fait qu’il impose aux radios locales de pro­duire elles-​​mêmes 40 % de leurs pro­grammes, et d’embaucher un minimum de six jour­na­listes dans leur équipe. L’intention est claire : limiter les vel­léités de devenir de simples relais de pro­grammes nationaux ou inter­na­tionaux, et pousser les radios à donner une place suf­fi­sante à l’information.

Mais la deuxième Intifada puis la vic­toire du Hamas aux élec­tions de janvier 2006 inter­rompent la régu­la­ri­sation en marche. Outre des des­truc­tions infligées par l’armée israé­lienne à plu­sieurs sta­tions, l’effondrement de l’économie pales­ti­nienne se traduit par des res­sources insi­gni­fiantes pour des radios qui ne vivent que de recettes publi­ci­taires. Ainsi, la plupart d’entre elles tentent de sur­vivre avec des spots fac­turés à deux ou trois dollars. Une misère. Le plus souvent, tech­ni­ciens, ani­ma­teurs et jour­na­listes sont sous-​​payés, voire pas payés du tout, et les efforts de for­mation entrepris par l’université de Bir Zeit et par des ONG comme Internews Europe sont réduits à néant lorsque le per­sonnel, une fois formé, s’en va ailleurs pour tenter de per­cevoir un salaire plus élevé.

En même temps qu’aux dif­fi­cultés écono­miques, les radios locales pales­ti­niennes doivent faire face au « gri­gnotage » de leur espace hertzien, à l’image du mor­cel­lement de leur ter­ri­toire. Aux puis­santes radios jor­da­niennes, aux radios israé­liennes offi­cielles, s’ajoutent une mul­titude de radios pirates israé­liennes ins­tallées au sein des colonies sans auto­ri­sation. Ces émis­sions, ins­tallées sur des lon­gueurs d’onde très proches des radios locales pales­ti­niennes auto­risées, et sur des sites qui sur­plombent le plus souvent les villes pales­ti­niennes, entraînent un étouf­fement des sta­tions locales. Captées dif­fi­ci­lement, ces der­nières n’ont d’autre res­source que d’essayer d’augmenter leur propre puis­sance d’émission. Mais ce pis-​​aller se heurte à plu­sieurs types d’obstacles : situation des antennes géo­gra­phi­quement défa­vo­rable, souvent au fond des vallées ; coût pro­hi­bitif et grande dif­fi­culté à se pro­curer des émet­teurs fiables. La plupart des émet­teurs en fonction sont achetés… en Israël, et cer­tains ne sont pas conformes aux normes tech­niques recom­mandées par l’Union inter­na­tionale des télé­com­mu­ni­ca­tions. Résultat : des « échos » hert­ziens qu’on retrouve dans des gammes de fré­quences interdites.

Le parc des émet­teurs est composé à 70 % d’émetteurs fabriqués en Israël. Selon Carlo Fran­ces­cangeli, tech­nicien consultant pour Radio France inter­na­tionale, ce sont des équi­pe­ments à la limite de l’amateurisme et du bri­colage arti­sanal. Ces appa­reils ne répondent pas aux normes inter­na­tio­nales et pré­sentent de sérieux pro­blèmes tech­niques. La dépen­dance à l’égard des four­nis­seurs est totale. Les coûts d’entretien sont pro­hi­bitifs, et les tech­ni­ciens israé­liens ne peuvent pas se rendre en cas de besoin dans les ter­ri­toires palestiniens…

Le 7 décembre 2006, Radio Siraj, à Hébron, est sou­dai­nement envahie par l’armée israé­lienne. Motif : elle brouillerait la radio­na­vi­gation de l’aéroport Ben Gourion. Pas d’avertissement, pas de demande préa­lable d’arrêt des émis­sions incri­minées. L’armée saisit l’émetteur et arrête le directeur de la station, qui sera empri­sonné pendant cinq jours. L’émetteur incriminé était israélien. Dans une situation « normale », l’État israélien aurait demandé à l’Autorité pales­ti­nienne une inter­vention en urgence, et celle-​​ci aurait sim­plement mis en demeure la radio d’arrêter ses émis­sions et de pro­céder à un contrôle tech­nique. Mais le gou­ver­nement pales­tinien n’a aucun moyen de contrôle des ondes, aucun tech­nicien qua­lifié ou pos­sédant le matériel requis.

Dans ce contexte dif­ficile, un certain nombre de radios tentent tout de même de construire une infor­mation ouverte, voire plu­rielle, et de donner la parole aux citoyens. Cela ne va pas sans pres­sions… « Faire de la radio en Palestine n’est pas dif­ficile, c’est tout sim­plement impos­sible », affirme Saïd Al Arouri, de Radio Amwaj.

Menaces d’intervention israé­lienne, de des­cente de com­mandos des bri­gades Al Qassam, liées au Hamas, ou des bri­gades des martyrs d’Al Aqsa, liées au Fatah, asphyxie écono­mique, étran­glement tech­nique, les radios locales pales­ti­niennes ont toutes les raisons de dis­pa­raître. « On nous dit que nous sommes libres, mais nous pouvons aller en prison, même si nous apportons la preuve de ce que nous disons à l’antenne… », déclare un diri­geant de Tul­karem. Radio El Khalil a déjà été fermée arbi­trai­rement parce qu’il y était trop question du chef local de la sécurité pales­ti­nienne et de cer­tains excès qu’il com­mettait. Alors, « nous construisons notre ligne rouge, que nous ne dépassons pas, parce que nous voulons vivre ». Ainsi sur Radio Ajial, le rédacteur en chef a censuré les infor­ma­tions concernant les décla­ra­tions pro­vo­ca­trices du pape sur la religion musulmane : « Il faut com­prendre qu’ici nous avons chré­tiens et musulmans qui vivent ensemble : nous ne pouvons pas prendre de risques… »

Et, pourtant, ils émettent… Et si, inévi­ta­blement, cer­taines radios se retranchent der­rière la facilité du relais d’Al-Jazira et des pro­grammes musicaux, beaucoup essayent de jouer plei­nement leur rôle d’animateurs de la démo­cratie locale. Et cer­tains marquent des points : quinze radios se sont mises en réseau pour couvrir les élec­tions de janvier 2006 avec débats et inter­views de can­didats en direct. Des émis­sions sont réa­lisées à plu­sieurs sta­tions pour débattre de la condition des femmes, du port du voile ou de la minijupe au collège, des trop bas salaires des pro­fes­seurs. Cer­tains sujets tabous sont aujourd’hui abordés : crimes d’honneur, mariages forcés, viols… Pour la pre­mière fois, en novembre, en marge d’une série d’émissions traitant de ques­tions sexuelles, une radio a parlé ouver­tement d’homosexualité. Une émission s’adresse aux pri­son­niers pales­ti­niens en Israël : les familles peuvent leur donner des nouvelles.

Résultat : dans les cinq der­nières années, l’audience des radios pales­ti­niennes, si elle n’est mesurée par aucune étude sérieuse, aurait sen­si­blement aug­menté, et celle des radios israé­liennes en arabe aurait cor­ré­la­ti­vement baissé, estime Abdel Nasser Al-​​Najar, qui dirige la section jour­na­lisme de l’université de Bir Zeit. « Avant, nous avions 90 % de musique, et Al-​​Jazira tenait le haut des ondes, mais aujourd’hui les pro­grammes locaux se sont déve­loppés sensiblement. »

Signi­fi­catif de cette ten­dance, avec la géné­ra­li­sation des télé­phones por­tables, les radios deviennent une caisse de réso­nance de la société pales­ti­nienne : l’information de service gagne du terrain. On ren­seigne sur la loca­li­sation des check-​​points volants israé­liens, des pos­si­bi­lités de passer par tel ou tel contrôle. Les gens télé­phonent, inter­viennent en direct dans les débats ou réclament un morceau de musique. Presque une vie normale…

La radio a tou­jours été un média où s’investissent avec géné­rosité de jeunes ani­ma­teurs et de jeunes jour­na­listes. Il en est de même en Palestine, et c’est ainsi que ces sta­tions survivent.

Si les ani­ma­teurs de ces radios s’accrochent, c’est « pour montrer que nous existons tou­jours », dit Saïd Al Arouri. Et cer­tains se prennent à rêver : « Ce serait bien de pouvoir inter­viewer des Israé­liens à propos de la situation aujourd’hui. Mais je crains que ce ne soit pas encore pos­sible », regrette Diana Ali Abdel­kader (Radio Amwaj). C’est qu’au sein des contra­dic­tions de la société pales­ti­nienne, à côté des radios qui dif­fusent à lon­gueur de journée des textes du Coran, en dépit des pres­sions et des menaces fré­quentes, de nom­breux ani­ma­teurs tiennent bien le cap : « Nous n’évitons pas les sujets sen­sibles, affirme Ehab Barah Meh, de radio Al Qamar. Nous donnons la parole à tous. » Et, si la répression sévit, elle est aussi à l’origine de voca­tions, comme en témoigne Ahlam Blaidy, de Radio Kur El Naas : « Il y a eu une incursion israé­lienne, tout le monde a été arrêté à la radio. Je suis restée seule, et j’ai été amenée à dire ce qui se passait en direct. » Elle n’envisage plus de changer de métier.