Palestine, la dépossession d’un territoire

François de Jouvenel, samedi 22 mars 2008

Sous ce titre, soixante ans après la création de l’Etat d’Israël, qua­rante ans après la guerre des Six Jours, Pierre Blanc, Jean-​​Paul Cha­gnollaud et Sid-​​Ahmed Souiah ont analysé le pro­cessus d’implantation israé­lienne en ter­ri­toire pales­tinien [1]

Les trois auteurs apportent des éclai­rages appro­fondis et com­plé­men­taires qui per­mettent au lecteur de suivre dans les deux pre­miers cha­pitres la chro­no­logie du pro­cessus de colo­ni­sation (cha­pitre 1) et d’annexion (cha­pitre 2) et d’en com­prendre les divers méca­nismes, notamment à travers un cha­pitre sur l’instrumentalisation du droit (cha­pitre 3) et un autre sur « la terre et l’eau » (cha­pitre 4). Le livre s’achève par un cha­pitre sur l’enjeu majeur des évolu­tions démo­gra­phiques de la Palestine his­to­rique [2] (cha­pitre 5). Extrê­mement bien docu­menté, l’ouvrage n’ennuiera pas un public déjà averti de la situation au Proche Orient, mais peut également constituer une riche intro­duction aux prin­cipaux enjeux du conflit. Les nom­breuses cartes et plans en couleur qui illus­trent l’ouvrage en consti­tuent un des prin­cipaux attraits.

Si les cinq cha­pitres de l’ouvrage peuvent se lire indé­pen­damment les uns des autres et sont autant d’excellents articles, la lecture de l’ensemble permet de dégager un certain nombre de traits consti­tutifs de la com­pé­tition israélo-​​palestinienne sur le territoire.

Premier ensei­gnement : le pro­cessus de colo­ni­sation est inhérent au sio­nisme tel qu’il s’est déve­loppé depuis la fin du XIXè siècle et n’a jamais été remis en cause par les auto­rités israé­liennes. Les deux pre­miers cha­pitres sont de ce point de vue par­ti­cu­liè­rement éclai­rants qui montrent exemples et chiffres à l’appui que la colo­ni­sation a bien été conti­nuel­lement prise en charge par les gou­ver­ne­ments qu’ils soient de droite (Likoud essen­tiel­lement) ou de gauche (tra­vaillistes). Les auteurs démontrent ainsi que ce sont les tra­vaillistes qui ont donné le véri­table élan à la dyna­mique de colo­ni­sation après la guerre des Six Jours (qui, en 1967, s’était achevée par l’occupation du Golan, de la bande de Gaza et de la Cis­jor­danie) et que le Likoud arrivé au pouvoir en 1977 n’aura eu qu’à l’accélérer. Les prin­ci­pales dif­fé­rences entre les deux for­ma­tions résidant essen­tiel­lement dans les lieux d’implantation pri­vi­légiés pour les colonies. Le pro­cessus d’Oslo vu à travers l’évolution du nombre de colons dans les années 1990 semble rela­ti­vement illu­soire : en parallèle des négo­cia­tions qui abou­tiront en 1995 à une par­tition de la Palestine en trois zones (A,B,C) définies par le degré d’autonomie dont dis­posent les Pales­ti­niens et l’Autorité Pales­ti­nienne nou­vel­lement créée, le nombre de colons en Cis­jor­danie passe de 100 000 en 1992 à 151 000 en 1996 (sous un gou­ver­nement travailliste).

Les pre­mières négo­cia­tions abordant les grandes ques­tions (Jéru­salem, réfugiés, colonies, fron­tières..) sont celles de Camp David (juillet 2000) et surtout de Taba (janvier 2001). Si les pre­mières sont un échec, les secondes qui abou­tis­saient notamment à l’acceptation par Israël du principe de conti­nuité ter­ri­to­riale du ter­ri­toire pales­tinien s’achèvent bru­ta­lement fin janvier 2001 avec l’élection d’Ariel Sharon qui inter­vient elle-​​même dans un climat de vio­lences pro­voqué à la fois par les réper­cu­tions du refus des accords de Camp David par Yasser Arafat, et de la pro­vo­cation qu’a constituée la visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade des Mos­quées entouré de 1 000 poli­ciers. Le déve­lop­pement du Hamas, les pre­miers attentats sui­cides qui inter­viennent en 2000, et les attaques du 11 sep­tembre 2001 donnent corps à la menace « ter­ro­riste » et contri­buent à valider l’approche du nouveau premier ministre israélien pour qui Israël doit achever la guerre d’indépendance initiée en 1948 et donc revenir sur les accords d’Oslo pour assurer sa sécurité et sa pérennité. En 2002, les opé­ra­tions de reprise de contrôle de la Cis­jor­danie et la décision de construire le Mur s’inscrivent dans cette voie qui n’a pas été remise en question depuis.

Aujourd’hui 400 000 colons israé­liens vivraient en Cis­jor­danie et à Jéru­salem Est ; les ter­ri­toires pales­ti­niens sont désar­ti­culés, pha­go­cytés et les pers­pec­tives d’autonomie sont plus que réduites. La poli­tique menée main­tenant depuis de longues années par Israël consiste selon les auteurs à main­tenir les rap­ports de force sur le terrain, à empêcher toute consti­tution d’un Etat pales­tinien béné­fi­ciant d’une conti­nuité ter­ri­to­riale par une poli­tique des faits accomplis.

Deuxième ensei­gnement issu du pré­cédent : le pro­cessus d’annexion des ter­ri­toires pales­ti­niens se poursuit, voire s’accélère. Les auteurs le démontrent assez aisément grâce aux exemples du Mur et de Jéru­salem. Les motifs sécu­ri­taires affichés pour jus­tifier de la construction du mur sont un voile pudique jeté sur une poli­tique d’annexion de facto. Les cartes et les ana­lyses géo­gra­phiques pré­cises des auteurs prennent ici tout leurs sens : le tracé du mur ren­force évidemment Israël et conforte ses res­sources tandis qu’il souscrit des ter­ri­toires pales­ti­niens de très bonnes terres et les zones de captage des eaux. Le foncier touché par le Mur cor­res­pon­drait à plus de 10 % de la surface de la Cis­jor­danie. L’activité écono­mique, les modes de vie sont tota­lement entravés et per­turbés (50 000 Pales­ti­niens sont par exemple « enclavés » entre le mur et la ligne verte, fron­tière « offi­cielle » d’Israël et des Ter­ri­toires pales­ti­niens). De même, Jéru­salem est rendu invi­vable aux Pales­ti­niens par les nou­velles construc­tions et ins­tal­la­tions, les sépa­ra­tions, le Mur qui com­par­ti­mentent l’espace des Palestiniens.

Dans ces pro­cessus de dépos­session du ter­ri­toire, l’appropriation de la terre et de l’eau prend une impor­tance capitale. Selon les auteurs, un foyer pales­tinien sur deux se conten­terait d’un repas par jour, la moitié des Pales­ti­niens seraient dépen­dants de l’aide ali­men­taire inter­na­tionale. Et ce, sur une terre riche et tra­di­tion­nel­lement fertile et expor­ta­trice. Sans nier la res­pon­sa­bilité de modes de gestion peu effi­cients des res­sources par les Pales­ti­niens, les auteurs incri­minent également les phé­no­mènes de spo­lia­tions et d’entraves conti­nuelles qui entraînent une dépen­dance sans cesse accrue à Israël pour l’approvisionnement ali­men­taire et en eau. Des tableaux com­parant les usages et les quan­tités d’eau dis­po­nibles des Israé­liens, des Pales­ti­niens et des colons sont par­ti­cu­liè­rement ins­tructifs. S’il existe aujourd’hui des accords et des ins­tances com­munes pour la gestion des eaux, leur rôle et leur influence appa­raissent faibles, compte tenu des rap­ports de force sur le terrain.

Le troi­sième ensei­gnement porte sur la force et le droit. De la lecture de cet ouvrage ressort clai­rement l’impression que les Pales­ti­niens se trouvent démunis face aux conti­nuelles oppres­sions qu’ils subissent de la part d’un Etat israélien natio­na­liste et expan­sion­niste. De ce point de vue, le cha­pitre sur l’instrumentalisation du droit éclaire pré­ci­sément la façon dont les rap­ports brutaux entre occu­pants et occupés sont habillés d’une légalité carac­té­risée de factice parce qu’elle est conçue et inter­prétée par ceux qui tiennent les armes. A travers l’analyse de deux juris­pru­dences, les auteurs montrent les prin­cipes juri­diques qui encadrent aujourd’hui les dif­fé­rents pro­cessus d’appropriation des ter­ri­toires et relèvent l’importance de la doc­trine en matière de sécurité, doc­trine dont la conception ne résulte pas du judi­ciaire mais bien du politique.

Mais si le droit est ainsi mis au service de la poli­tique, si la colo­ni­sation est un pro­cessus continu accepté, voire encouragé par l’Etat, c’est bien, nous disent les auteurs parce que cette poli­tique d’annexion est inhé­rente au sio­nisme, elle constitue « la part d’ombre » de ce natio­na­lisme. Au-​​delà des pré­oc­cu­pa­tions sécu­ri­taires qui sont au cœur de l’argumentaire israélien, le moteur des poli­tiques de colo­ni­sation rési­derait dans une dyna­mique d’extension ter­ri­to­riale de l’Etat hébreu. Ces ana­lyses affirmées en intro­duction ne sont pro­ba­blement pas assez étayées ici par une étude en pro­fondeur de la société israé­lienne et de ses cou­rants idéo­lo­giques. De même, la question sécu­ri­taire, qui n’est certes pas l’objet central de l’ouvrage, se trouve pro­ba­blement un peu vite balayée et les mou­ve­ments de lutte pales­ti­niens ne sont qu’à peine men­tionnés. Mais, ce que démontre aisément l’ensemble de l’ouvrage, c’est que les pro­por­tions consi­dé­rables prises par le pro­cessus de colo­ni­sation empêchent tout espoir de création d’un Etat pales­tinien viable. C’est donc bien d’une remise en cause radicale de la poli­tique israé­lienne que peut appa­raître la pos­si­bilité d’une coexis­tence entre deux Etats.

Dernier ensei­gnement : les pro­jec­tions démo­gra­phiques peuvent sous-​​tendre des poli­tiques bien dif­fé­rentes. Selon les pro­jec­tions « neutres » de Y. Courbage, en 2020, le ter­ri­toire de la Palestine his­to­rique (Israël et les Ter­ri­toires occupés), comp­terait 8,1 mil­lions de Pales­ti­niens et 6,7 mil­lions de juifs. Ce ren­ver­sement de ten­dance démo­gra­phique [3] notamment dû au pro­bable tas­sement des flux d’immigration vers Israël et à la fécondité plus élevée des Pales­ti­niens peut jus­tifier une poli­tique israé­lienne d’acceptation d’un Etat pales­tinien (c’est ce que sug­gèrent les auteurs), ou, au contraire, une poli­tique d’annexion tou­jours plus offensive visant pro­ba­blement à pro­voquer une émigration importante.

[1] BLANC Pierre, CHA­GNOLLAUD Jean-​​​​Paul, SOUIAH Sid-​​​​Ahmed : Palestine, la dépos­session d’un ter­ri­toire. Paris : L’Harmattan, Coll. Com­prendre le Moyen-​​​​Orient, 2007, 252 p.

[2] A savoir Israël et les Ter­ri­toires palestiniens.

[3] On peut estimer très approxi­ma­ti­vement la popu­lation juive à un peu plus de 5 mil­lions d’habitants en 2000, celle des ter­ri­toires occupés israé­liens à 3,2 mil­lions de per­sonnes (hors colons) et les arabes israé­liens à 1,3 million fin 2004. Cf. chiffres des pages 278 et sq.