Palestine – faire ce qui est juste

George Galloway, dimanche 7 juin 2009

La voie qu’Obama a indiquée au Caire mène dans la bonne direction. Mais il s’est arrêté en chemin. Le chemin qui mène jusqu’à Gaza.
Orga­ni­sation d’un convoi vers Gaza assiégée, "maillon de la chaîne de ravi­taillement que d’autres ont réussi à créer". Départ le 4 juillet des Etats-​​Unis, avec un vétéran du Viet-​​Nam.

« Où est l’oumma ; où est le monde arabe dont ils nous parlent à l’école ? »

Ces mots res­teront à tout jamais gravés dans ma mémoire. Ils furent pro­noncés par une fillette de 10 ans dans une ruine, bom­bardée à Gaza au mois de mars dernier. Elle avait perdu pra­ti­quement toute sa famille au cours des 22 jours de bom­bar­dement par Israël au début de l’année. Quand elle a repris la parole, je lui avais déjà tourné le dos ; quelle réponse pouvais-​​je bien lui offrir ?

Alors que Hugo Chavez avait expulsé l’ambassadeur israélien du Vene­zuela, les diri­geants de la Ligue arabe, à quelques rares excep­tions près, ont passé ces semaines meur­trières de décembre et janvier à bre­douiller avec par­ci­monie les indi­gna­tions, même les plus attendues, qui ont si souvent accom­pagné les pré­cé­dentes épisodes san­glantes de la tra­gédie palestinienne.

Mais ce n’était pas le cas de l’opinion publique, et pas uni­quement celle du monde musulman, qui s’est mobi­lisée dans les rues des capi­tales occi­den­tales. En Grande Bre­tagne, plus de 100.000 per­sonnes sont des­cendues dans les rues et nuit après nuit nous avons bloqué l’ambassade israé­lienne. Surtout, le mas­sacre à Gaza a pro­voqué des mani­fes­ta­tions sans pré­cédent aux Etats-​​Unis. Bien sûr, il y a déjà eu des mani­fes­ta­tions, mais elles n’étaient que des érup­tions éphé­mères de rage impuis­sante. Quelque chose est en train de changer.

Cela me paraît de plus en plus évident après deux mois de confé­rences sur la Palestine dans des salles combles à travers les Etats-​​Unis. Les son­dages au mois de janvier ont montré une majorité d’Américains contre le mas­sacre israélien. Cela n’a peut-​​être pas constitué une sur­prise pour ceux d’entre nous qui ont assisté à l’écrasement de Bey­routh par Ariel Sharon au cours de l’été de 1982, mais la vue du phos­phore blanc – qui forme un nuage gazeux – employé contre des civils à Gaza a choqué des mil­lions de gens à qui on avait réussi à faire croire que, d’une cer­taine manière, c’était les Pales­ti­niens qui occu­paient la terre d’Israël et non l’inverse.

Des mili­tants vétérans de la cause pales­ti­nienne m’ont confirmé qu’une d’opportunité se pré­sente pour sortir la cause pales­ti­nienne du ghetto et investir la scène poli­tique – aux Etats-​​Unis comme en Grande Bre­tagne, qui par­tagent la plus lourde res­pon­sa­bilité des souf­frances pales­ti­niennes : les Etats-​​Unis comme bailleur de fonds de la colo­ni­sation israé­lienne ; la Grande Bre­tagne comme l’auteur de la tra­gédie de 1917, lorsque le diri­geant d’un peuple, le secré­taire d’état bri­tan­nique Arthur Balfour (un anti­sémite), accorda aux diri­geants sup­posés d’un autre peuple, le mou­vement sio­niste, la terre qui appar­tenait à un troi­sième peuple, les Pales­ti­niens. Et le tout sans demander l’avis du peuple, ce qui constitue une belle prouesse, même pour l’impérialisme britannique.

Comment dès lors impulser une cam­pagne en faveur de la Palestine simi­laire à celle qui a contribué à faire tomber l’apartheid, entre le marteau de la résis­tance de l’ANC et l’enclume de la soli­darité inter­na­tionale ? C’est cette question qui est à l’origine de mes allers-​​retours inces­sants au-​​dessus de l’Atlantique, entre confé­rences et récoltes de fonds ici (aux Etats-​​Unis – NDT), et le déve­lop­pement d’une crise poli­tique extra­or­di­naire là-​​bas (en Grande-​​Bretagne - NDT). C’était la question que nous nous posions lorsque nous défi­lions devant l’ambassade d’Israël aux cours de ces froides journées de janvier.

Les mani­fes­ta­tions étaient impor­tantes. Tous ceux qui en doutent devraient écouter ceux qui vivent sous le siège et dont la capacité de résis­tance se ren­forçait chaque fois qu’ils voyaient les images des mani­fes­ta­tions sur Al Jazeera ou Press TV. Mais elles sont insuf­fi­santes, comme sont insuf­fi­sants les dis­cours, même s’ils étaient néces­saires. Les actes disent plus que les paroles. C’est pour cela que le 10 janvier j’ai annoncé, à la grande mani­fes­tation de Londres, que j’allais mener un convoi d’aide huma­ni­taire depuis la Grande Bre­tagne jusqu’à Gaza.

Nous avons décidé de partir à peine cinq semaines plus tard et nous avons emprunté une route dif­ficile – par l’Espagne, à travers la Maroc et ensuite à travers le Maghreb. Nous espé­rions ras­sembler une dou­zaine de véhi­cules environ. Au final, nous sommes partis de Hyde Park le 14 février avec 107 véhi­cules, 255 per­sonnes et environ 2 mil­lions de dollars d’aide. Quelques 23 jours et 8000 km plus tard, nous sommes entrés dans Gaza. Et main­tenant nous allons recom­mencer, mais cette fois-​​ci à partir des Etats-​​Unis.

Le 4 juillet, Ron Kovic, vétéran du Vietnam [per­sonnage dont la vie a fait l’objet d’un film célèbre « Né un 4 Juillet », d’Oliver Stone, avec Tom Cruise – NDT], moi-​​même et quelques cen­taines de citoyens amé­ri­cains, nous nous envo­lerons de l’aéroport JFK (New York – NDT) pour le Caire où nous for­merons un convoi composé de cen­taines de véhi­cules trans­portant une aide médicale vers Gaza. Nous serons en Egypte exac­tement un mois après le dis­cours his­to­rique du Pré­sident Obama qui propose une nou­velle relation, basée sur le respect mutuel, entre les Etats-​​Unis et le monde musulman. Et à cause de ce dis­cours, il est plus impé­ratif que jamais que tous ceux qui le peuvent par­ti­cipent à ce convoi.

Car le dis­cours d’Obama était ambigu, tout comme sa cam­pagne élec­torale et sa pré­si­dence. Il y avait la réaf­fir­mation d’un soutien en Israël et la conti­nuité d’une poli­tique étrangère qu’il serait naïf de ne pas attendre d’un pré­sident amé­ricain. Mais il serait facile de se vautrer d’un air supé­rieur dans les propos ron­flants et cyniques qui carac­té­risent une trop grande partie de la gauche depuis bien trop long­temps. Parce que dans le même temps, l’appel adroit d’Obama pour un dia­logue plus res­pec­tueux entre l’Est et l’Ouest ouvre de nom­breuses voies pour les amis de la cause pales­ti­nienne et arabe. Si vous en doutez, observez les réac­tions hys­té­riques de la droite israé­lienne, maniant des sous-​​entendus comme à leur habitude, qui com­parent l’opposition au pro­gramme de colo­ni­sation à un génocide.

Nous pensons qu’Obama a raison lorsqu’il dit que si les Etats-​​Unis veulent réduire l’animosité à leur encontre, il leur faut changer radi­ca­lement de poli­tique. La voie qu’il a indiquée au Caire mène dans la bonne direction. Mais il s’est arrêté en chemin. Lit­té­ra­lement. Le chemin qui mène à quelques cen­taines de kilo­mètres à travers le désert plus au nord du delta du Nil, à travers le Sinaï et jusqu’à Gaza. D’où l’organisation de ce convoi, dont les objectifs sont multiples.

Pre­miè­rement, il faut apporter une aide urgente à une popu­lation qui subit un siège. Nous sommes un maillon de la chaîne de ravi­taillement que d’autres, qui ont envoyé aussi des délé­ga­tions à Gaza, ont réussi à créer.

Deuxiè­mement, il s’agit d’y amener des gens, beaucoup de gens – des Amé­ri­cains. Per­sonne ne doit sous-​​estimer l’impact que cela aura sur le peuple pales­tinien. Notre hôte du mois de mars a sou­ligné que la pré­sence si nom­breuse de Bri­tan­niques avait plus de valeur que l’aide apportée. Cela signifie des cen­taines de per­sonnes ren­treront chez eux comme ambas­sa­deurs de la Palestine, dans de nom­breuses villes à travers tout le pays. Pour les habi­tants de la bande de Gaza, c’était la preuve vivante qu’ils n’avaient pas été oubliés.

Troi­siè­mement, il s’agit de contribuer à faire changer l’opinion publique amé­ri­caine sur cette question. Et lorsque l’opinion publique change, la poli­tique change – même si le méca­nisme est com­plexe et dif­ficile. Au cours des huit années sombres de l’ère Bush, on a assisté à une cri­mi­na­li­sation de la soli­darité avec la Palestine. Des orga­ni­sa­tions entières, musul­manes et arabes, ont été inter­dites, leurs diri­geants ont disparu ou ont été déportés ou empri­sonnés, comme l’incroyable procès et verdict pro­noncé contre ceux de Holy Land Foun­dation (fon­dation terre promise). Avec ce convoi, nous voulons y mettre fin. Nous voulons que des repré­sen­tants de tous horizons de la société amé­ri­caine y prennent part et démontrent que ce chemin n’est plus un sens interdit ; que l’objectif est la Palestine et que per­sonne ne nous fera rebrousser chemin.

A Gaza, Ron Kovic dis­tri­buera des fau­teuils rou­lants aux amputés pales­ti­niens. Ce sont des images qui seront trans­mises par les médias du monde entier. Laissons les par­tisans enragés du régime Netanyahu-​​Lieberman donner de la voix. C’est un combat de rela­tions publiques que nous attendons avec impatience.

Il ne sert à rien de rester les bras croisés à sup­puter ce que ce pré­sident fera ou ne fera pas. Si nous réus­sissons à marquer des points ce 4 juillet, et au-​​delà, cela pourrait aider à faire pencher la balance, en plaçant les par­tisans jusqu’au-boutistes d’Israël sur une position de défense et encou­rager Obama à avancer un peu plus sur ce chemin poussiéreux.

Dans un certain sens, George W. Bush avait une excuse pour tous les ravages qu’il a pro­voqués : ce type est un imbécile fini. Barack Obama n’a pas cette excuse. Il est très intel­ligent et cultivé. Il a ren­contré le regretté Eward Said. Il connaît non seulement le nom du pré­sident pakis­tanais, mais il peut aussi pro­noncer le nom du pays.

Si un nouveau sen­timent pour la Palestine se lève dans ce pays, et s’il se concrétise en termes poli­tiques, per­sonne n’aura plus d’excuse pour ne pas faire ce qui est juste.