Palestine : de la guerre civile à l’entente nationale

Jean-​​Francois Legrain, dimanche 18 février 2007

L’accord que viennent de signer Fath et Hamas à La Mecque sur la consti­tution d’un gou­ver­nement d’unité nationale débou­chera peut-​​être sur une fin des combats inter­pa­les­ti­niens. Il ne saurait en être capable à lui seul.

Depuis plu­sieurs années déjà et encore plus aujourd’hui, les Pales­ti­niens se trouvent, en effet, confrontés à une crise de leur mou­vement national tout entier, bien au-​​delà de la simple question de dis­tri­bution de por­te­feuilles. C’est donc vers une refon­dation inévi­table de la dyna­mique nationale que les Pales­ti­niens sont main­tenant entrainés. Condition de l’unité nationale, seule capable de mettre un terme aux vio­lences, l’entente nationale avec la refonte commune du lea­dership et du pro­gramme dépasse, et de beaucoup, cette nécessité d’apaisement sur le terrain. La com­mu­nauté inter­na­tionale ne saurait s’exonérer une fois encore de toute res­pon­sa­bilité dans son éven­tuelle réussite comme dans son pos­sible échec.

Il y a plus de treize ans déjà, en échange de sa recon­nais­sance d’Israël et de sa renon­ciation au ter­ro­risme (mais pas à son droit à la résis­tance à l’occupation), l’OLP attendait de la logique d’Oslo la fin de l’occupation mili­taire, la création d’un Etat sur les ter­ri­toires occupés en 1967 et la mise en œuvre du droit des réfugiés au retour ou à com­pen­sation confor­mément à la légalité inter­na­tionale. Aujourd’hui, l’Etat apparaît plus uto­pique que jamais ; à l’occupation directe de la bande de Gaza s’est sub­stitué un blocus quasi per­manent ; la colo­ni­sation de la Cis­jor­danie, mor­celée et ceinte de murs, a plus que doublé tandis que la popu­lation connaît une pau­pé­ri­sation qui frise la crise huma­ni­taire. La négo­ciation, et ses inévi­tables conces­sions, s’est ainsi montrée inca­pable d’offrir à la lutte nationale de pouvoir atteindre ses objectifs pourtant alignés depuis les années 1980 sur la légalité internationale.

La com­mu­nauté inter­na­tionale s’est ainsi refusé à prendre les moyens de réa­liser ses objectifs affichés -la coexis­tence paci­fique entre deux Etats en Palestine-​​. Ce faisant, son aide finan­cière massive accordée aux Pales­ti­niens n’a servi qu’à libérer de ses devoirs de puis­sance occu­pante l’Etat d’Israël, jamais sommé d’honorer les accords signés ni de recon­naître le droit des Pales­ti­niens à un Etat. Avant tout pré­oc­cupée de main­tenir le conflit à un niveau de basse intensité tout en faisant de la sécurité d’Israël sa pré­oc­cu­pation, elle a ins­tru­men­talisé les prin­cipes de la démo­cratie, de la réforme et de la bonne gou­ver­nance tout en se réclamant de la morale.

Ainsi, la vic­toire de Mahmoud Abbas, « son » can­didat à l’élection pré­si­den­tielle de janvier 2005, avait été saluée comme l’un des témoi­gnages mar­quants de la per­ti­nence de la poli­tique de « démo­cra­ti­sation du Moyen-​​Orient ». Un an plus tard, bien que tout aussi exempte de fraudes que la pré­cé­dente, la vic­toire de Hamas lui est devenue para­doxa­lement insupportable.

Décrétant le nouveau cabinet infré­quen­table, la com­mu­nauté inter­na­tionale n’a eu de cesse de rendre inopérant son droit à gou­verner. Tentant d’asphyxier le gou­ver­nement par la sup­pression de ses aides directes, elle a accordé un soutien financier massif au pré­sident (en l’absence de tout soutien diplo­ma­tique effectif à son désir de rouvrir une négo­ciation directe avec Israël) et à son mou­vement Fath. Elle les confortait ainsi tant dans leur refus de recon­naître la sanction popu­laire que dans leur inca­pacité à en ana­lyser les causes. Le nouveau mot d’ordre était de casser les méca­nismes labo­rieu­sement conçus ces der­nières années tant pour équi­librer les pou­voirs entre le pré­sident et le cabinet que pour cen­tra­liser la gestion finan­cière de l’Autorité dans un ministère des Finances libéré des ten­ta­tions clien­té­listes. Pré­si­dence et « bonnes » ONG deve­naient les nou­veaux béné­fi­ciaires d’aides glo­ba­lement accrues mais privées de leur pan destiné au développement.

Les récentes vio­lences par­ti­sanes ne sont pas nées de la vic­toire de Hamas. Cor­ruption, anarchie et chaos sécu­ri­taire ali­men­taient depuis plu­sieurs années une dyna­mique qui ris­quait de déboucher sur une guerre civile que la popu­lation crai­gnait même si elle en condamnait le principe. Le scrutin de janvier 2006 a clai­rement signifié la volonté de casser ce cycle infernal, Hamas se voyant investi de la confiance popu­laire pour mener à bien cette tâche.

En empê­chant Hamas d’exercer son mandat, le pré­sident Abbas, Fath, Israël et la com­mu­nauté inter­na­tionale ont permis, chacun à son niveau, la méta­mor­phose du chaos en une guerre civile par groupes armés inter­posés. Jusqu’en 2006, en effet, les conflits écla­taient entre familles et clans, bandes mafieuses ou ser­vices de sécurité (alors exclu­si­vement issus de la mou­vance Fath). Leur nombre allait croissant mais toutes s’inscrivaient dans les limites du local en ne péné­trant que très rarement le domaine de l’idéologique et du poli­tique orga­ni­sa­tionnel. Face au refus général de laisser Hamas exercer ses pré­ro­ga­tives en matière de sécurité telles que lui reconnaît la Loi fon­da­mentale, la vio­lence s’est « poli­tisée », s’inscrivant désormais au niveau national dans une bipo­la­ri­sation d’allégeances idéo­lo­giques. Un homicide ne pouvait plus être réglé par le prix du sang négocié entre familles selon les règles de la justice cou­tu­mière la plus commune ; il devenait un enjeu poli­tique national, l’identité de la victime et de son meur­trier étant réduite à une appar­te­nance poli­tique, réelle ou sup­posée ; un événement à Gaza entraînait des repré­sailles à Naplouse.

Dans un contexte d’échec pro­longé de la reven­di­cation nationale, les Pales­ti­niens se sont retrouvés dépourvus de lea­dership incon­testé comme de pro­gramme poli­tique commun. Leurs diri­geants ont du renoncer à ce qui avait constitué l’acquis le plus pré­cieux au sortir de la défaite arabe de 1967 : la pales­ti­ni­sation d’une décision poli­tique jusqu’alors ins­tru­men­ta­lisée par les Etats arabes concur­rents. Récemment, Egypte, Syrie, Qatar et Arabie saoudite, sans oublier l’Iran, ont tour à tour été mobi­lisés pour servir de parrain et/​ou de médiateur entre frères ennemis. Le risque de faire à nouveau de la question pales­ti­nienne la simple caisse de réso­nance des litiges régionaux et inter­na­tionaux est donc plus grave que jamais.

La recon­quête par les Pales­ti­niens de leur indé­pen­dance de décision poli­tique est condi­tionnée par la fin des combats sur le terrain mais aussi et surtout par la revi­vi­fi­cation et la réforme de l’OLP. Réclamées par toutes les forces poli­tiques depuis des lustres, ces deux exi­gences figurent également au cœur du « document d’entente nationale » de juin dernier que l’accord de La Mecque et la lettre de mission du pré­sident Abbas au Premier ministre reconduit Ismail Haniyya viennent élever au rang de réfé­rence du futur gou­ver­nement d’union. L’opération impli­quera l’intégration des isla­mistes à l’organisation et le renou­vel­lement de ses cadres mais également la refor­mu­lation des moyens à mettre en œuvre pour par­venir à ses objectifs. De facto écartée depuis la création de l’Autorité d’autonomie, la dia­spora sera appelée à retrouver sa place. Se posera alors très clai­rement la question de la per­ti­nence du maintien ou non de l’Autorité d’autonomie dès lors qu’elle n’est plus arti­culée sur l’édification à court terme de l’Etat attendu. A tous les niveaux, nationaux comme inter­na­tionaux, le retour à la loi s’impose.

12 février 2007