Palestine, ces prisonniers ignorés en grève de la faim

Alain Gresh, mercredi 9 mai 2012

Ima­ginons un instant deux mille pri­son­niers poli­tiques en Chine engagés dans une grève de la faim depuis plu­sieurs semaines ; ou bien deux mille autres, mobi­lisés dans un mou­vement simi­laire en Russie. Il y a peu de doute que les télé­vi­sions et les radios, si promptes à se mobi­liser sur les atteintes aux droits humains dans de loin­tains pays, ouvri­raient leurs bul­letins d’information sur cette nou­velle, s’indigneraient de cette vio­lation des droits élé­men­taires, appel­le­raient nos auto­rités à réagir et même à inter­venir, à imposer des sanc­tions à Pékin ou à Moscou.

Il y a bien deux mille pri­son­niers poli­tiques qui font la grève de la faim, mais en Palestine. Et l’information ne semble pas inté­resser grand-​​monde. Mais nous le savons depuis long­temps, les Pales­ti­niens, les Arabes, les musulmans ne sont pas vraiment des êtres humains comme les autres.

Revenons d’abord sur les faits, rap­portés par le cor­res­pondant du Monde (« Le mou­vement de grève de la faim des pri­son­niers pales­ti­niens en Israël s’étendrait à 2 000 détenus », Lemonde​.fr, 6 mai) :

« Israël éprouve des dif­fi­cultés crois­santes à contrôler le mou­vement de grève de la faim des pri­son­niers pales­ti­niens, qui ne cesse de s’étendre. Com­mencée le 17 avril pour pro­tester contre la pra­tique de la détention admi­nis­trative (qui permet de main­tenir un suspect en prison sans jugement, pendant une période de six mois renou­ve­lable), cette action regrou­perait aujourd’hui quelque 2 000 détenus, selon Addameer, l’association pales­ti­nienne de défense des droits des prisonniers. » (…)

« Deux pri­son­niers au moins sont dans un état cri­tique : Bilal Diab, âgé de 27 ans, est ori­gi­naire de Jénine, et Thaer Halahla, âgé de 33 ans, ori­gi­naire de Hébron (tous deux membres du Djihad isla­mique), ont com­mencé leur grève de la faim le 29 février. Après soixante-​​​​six jours sans ali­men­tation, ils sont entrés dans ce que les médecins appellent “une phase aléa­toire de survie”. Les deux hommes ont comparu, jeudi 3 mai, sur une chaise rou­lante, devant le Cour suprême d’Israël, mais celle-​​​​ci a renvoyé sa décision sur une éven­tuelle remise en liberté à une date ultérieure. »

« Au moins six autres pri­son­niers sont dans un état de santé jugé alarmant. Ce mou­vement de grève s’est étendu aux prin­cipaux centres de détention en Israël, et plu­sieurs chefs de file de la résis­tance pales­ti­nienne, comme Ahmad Saadat, chef du Front popu­laire pour la libé­ration de la Palestine (FPLP), l’ont rejoint. Alors que les mani­fes­ta­tions de soli­darité se mul­ti­plient dans plu­sieurs villes pales­ti­niennes, le gou­ver­nement du premier ministre israélien, Benyamin Néta­nyahou, hésite sur la conduite à adopter. »

Cette grève pose d’abord la question des déten­tions admi­nis­tra­tives (c’est-à-dire sans preuve et sans jugement), une pra­tique héritée de l’époque du mandat bri­tan­nique, quand Londres luttait (19441948) contre le « ter­ro­risme sio­niste ». Comme je le rap­pelle dans De quoi la Palestine est-​​elle le nom ?, ces lois d’exception avaient été dénoncées par nombre de juristes, dont le docteur Moshe Dun­kelblum, qui devait siéger plus tard à la Cour suprême d’Israël. Le 7 février 1946, il déclarait : « Ces ordon­nances consti­tuent une menace constante contre les citoyens. Nous, juristes, voyons en elles une vio­lation fla­grante des prin­cipes fon­da­mentaux de la légalité, de la justice, de la dis­ci­pline. Elles léga­lisent le plus parfait arbi­traire des auto­rités mili­taires et admi­nis­tra­tives. (…) Elles dépouillent les citoyens de leurs droits et confèrent aux auto­rités des pou­voirs illi­mités. » Mais, une fois arrivés au pouvoir, les sio­nistes oublièrent ces cri­tiques et retour­nèrent ces lois contre les Arabes.

La Cour suprême d’Israël, que cer­tains pré­sentent comme le garant de la démo­cratie dans ce pays, a rejeté l’appel de deux pri­son­niers admi­nis­tratifs en grève de la faim depuis deux mois (« Court rejects petition by Pales­tinian hunger strikers against detention », Haaretz, 8 mai 2012). En toute hypo­crisie, elle a noté que cette pra­tique de la détention admi­nis­trative était « une aber­ration dans le domaine juri­dique » et devait donc être uti­lisée « aussi peu que pos­sible », mais les pri­son­niers qui avaient fait appel étaient déboutés. Il fut un temps où Israël auto­risait offi­ciel­lement des « pres­sions phy­siques modérées » contre les détenus pales­ti­niens : un peu de torture, pas trop… Une décision que cette Cour suprême « huma­niste » a sou­tenue jusqu’en 1999 (on était, à l’époque, en pleines « négo­cia­tions de paix » entre Israël et l’OLP !).

La grève des pri­son­niers pales­ti­niens a été relayée par les décla­ra­tions de Richard Falk, le rap­porteur spécial de l’ONU pour les droits de l’homme dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés, qui s’est déclaré « écœuré par les vio­la­tions continues des droits de l’homme dans les prisons israé­liennes. Depuis 1967, 750 000 Pales­ti­niens, dont 23 000 femmes et 25 000 enfants, ont été en détention dans les prisons israé­liennes, soit près de 20% du total de la popu­lation pales­ti­nienne des ter­ri­toires occupés », a-​​​​t-​​​​il rappelé (cité dans Armin Arefi, « Israël : la der­nière arme des pri­son­niers pales­ti­niens », AFPS).

Conclu­sions : silence radio dans la plupart des médias ; aucune pression sur le gou­ver­nement israélien ; aucune indi­gnation morale de tous ces grands intel­lec­tuels… La terre continue de tourner et cer­tains s’étonnent que les dis­cours euro­péens sur la démo­cratie et les droits humains sus­citent surtout des rica­ne­ments dans le monde arabe.