Palestine, Liban, Irak et mou­vement anti­guerre : « Les Etats-​​Unis sèment les germes d’une tra­gédie de longue durée… »

Entretien avec Gilbert Achcar, mercredi 30 juillet 2008

Mesele : Le soixan­tième anni­ver­saire de la fon­dation de l’État d’Israël, qui est aussi celui de la Nakba, la catas­trophe pales­ti­nienne, tombe en cette année 2008. Comment analysez-​​vous l’objectif israélien et pensez-​​vous qu’il a changé au cours des années ? Quelle est la stra­tégie israé­lienne actuelle en ce qui concerne tant Gaza que la Cisjordanie ?

Gilbert Achcar : Ce sont là plu­sieurs ques­tions en même temps. Com­mençons d’abord par la conti­nuité entre 1948 et aujourd’hui : c’est bien sûr celle du projet sio­niste initial de s’emparer de l’ensemble de la Palestine, c’est-à-dire de la Palestine telle qu’elle était sous le mandat bri­tan­nique. En 1948 ce but n’a été que par­tiel­lement accompli car l’État d’Israël n’a été fondé que sur un peu moins de 80 % de ce ter­ri­toire. Cela fut considéré alors comme un premier pas seulement, comme nous le savons aujourd’hui grâce aux bio­gra­phies, docu­ments et archives des diri­geants sio­nistes et tout par­ti­cu­liè­rement de Ben Gourion – la pre­mière étape d’une entre­prise visant au contrôle de l’ensemble du ter­ri­toire. Ces condi­tions ont été rem­plies en 1967, lorsqu’Israël a envahi et occupé le reste de la Palestine, c’est-à-dire toute la rive ouest du Jourdain. Ainsi depuis la guerre de 1967 – qui constitue le second grand tournant dans l’histoire du conflit – le pro­blème d’Israël a été d’achever le projet initial com­mencé en 1948, et ce dans les ter­ri­toire occupés en 1967, en y construisant des colonies israé­liennes, par un colo­nia­lisme de peuplement.

Il y avait tou­tefois une dif­fé­rence majeure entre 1948 et 1967, qui reste le prin­cipal pro­blème pour l’Israël aujourd’hui. La dif­fé­rence, c’est qu’en 1948, 80 % de la popu­lation des ter­ri­toires dont Israël a pris le contrôle a fuit la guerre. Les Pales­ti­niens étaient ter­ro­risés, direc­tement ou indi­rec­tement, et se sont sauvés comme le fait toute popu­lation civile en temps de guerre. Comme tout le monde sait, ils furent empêchés de retourner lorsque la guerre fut finie et devinrent des « réfugiés », qui consti­tuent la majorité de la popu­lation pales­ti­nienne. Mais dans les ter­ri­toires occupés par Israël en 1967 le même pro­cessus ne s’est pas reproduit, parce que la popu­lation avait tiré les leçons de 1948 et compris que, si elle quittait ses maisons, elle ne pourrait pas y retourner. Par consé­quent, la plupart des Pales­ti­niens sont resté chez eux cette fois. Ils avaient également appris de l’expérience de 1948, que s’ils res­taient chez eux, ils ne seraient pas mas­sacrés : c’est ce qu’avaient craint les réfugiés de 1948. Mais après 1948 Israël a gardé une minorité arabe pales­ti­nienne sur son ter­ri­toire et comme ceux qui sont restés ont survécu, la majorité a suivi leur exemple en 1967. Depuis lors Israël tente de résoudre ce pro­blème, le plus grand pro­blème qu’il doit affronter : la popu­lation pales­ti­nienne de la Cis­jor­danie et de Gaza. Cette popu­lation est elle-​​même com­posée d’une grande pro­portion de réfugiés du ter­ri­toire de 1948 en sus des autoch­tones de Cis­jor­danie et de Gaza Elle s’oppose au contrôle israélien exercé sur son ter­ri­toire et le rejette. Ce qu’Israël s’efforce d’assurer, car il ne peut sim­plement expulser la popu­lation pales­ti­nienne, c’est le contrôle du ter­ri­toire de la Cis­jor­danie au moyen d’un réseau de colonies, de postes mili­taires et stra­té­giques, de routes et de murs, etc. afin de main­tenir les Pales­ti­niens dans des enclaves séparées, sous contrôle israélien, de la même manière que Gaza dans son ensemble est une sorte d’enclave soumise au contrôle mili­taire exté­rieur absolu par Israël, une sorte d’énorme camp de concentration.

Nom­breux sont ceux qui évoquent l’impasse démo­gra­phique de l’État d’Israël. Main­tenant Israël ne peut plus être un État à la fois juif et démocratique.

C’est en effet le pro­blème d’Israël. Tout cela renvoie à cet oxy­moron d’un État qui prétend être à la fois démo­cra­tique et défini eth­ni­quement comme « juif ». C’est une contra­diction dans les termes car en défi­nissant un État par son caractère eth­nique ou reli­gieux, on contredit déjà les valeurs démo­cra­tiques modernes. Bien sûr, pour rendre ce sophisme cré­dible, ce pré­tendu « État Juif démo­cra­tique », il faut s’assurer une majorité juive écra­sante parmi les citoyens de cet État. Et c’est ce que les sio­nistes ont obtenu en 1948. Ils ont accepté une minorité d’Arabes Pales­ti­niens parmi eux – 15 % à 20 % en 1948 – en tant qu’alibi qui leur per­mettait de dire : notre État est démo­cra­tique ; il est Juif en vertu du fait que plus des 80 % de notre popu­lation sont juifs. Tou­tefois, lorsqu’ils se sont emparés de la Cis­jor­danie et de Gaza et que la majorité de la popu­lation pales­ti­nienne arabe y est demeuré, il ne leur fut pas pos­sible d’annexer ces ter­ri­toires comme ils l’ont fait avec ceux conquis en 1948. Israël s’est limité à annexer Jéru­salem en 1967 et le Golan en 1981. Mais il n’a pas annexé le reste de la Cis­jor­danie, ni Gaza. Pourquoi ? Du point de vue de l’idéologie sio­niste, la Cis­jor­danie est beaucoup plus impor­tante pour Israël que le Golan. Mais la popu­lation arabe du Golan est faible et aujourd’hui les colons israé­liens sont presque aussi nom­breux que les autoch­tones arabes – qui, par ailleurs, appar­tiennent dans leur grande majorité à la secte druze qu’Israël a tou­jours considéré comme étant inté­grable (les Druzes servent dans l’armée israé­lienne, contrai­rement aux autres « Arabes israé­liens »). Quand à Jéru­salem, la ville a été immé­dia­tement annexée en 1967 en raison de sa très grande valeur sym­bo­lique. Mais ils ne pou­vaient pas annexer le reste des ter­ri­toires occupés parce que s’il le fai­saient, ils devraient soit se retrouver avec une impor­tante popu­lation privée de droits sur le ter­ri­toire israélien, soit accorder à cette popu­lation les droits de citoyenneté, com­pro­mettant ainsi le caractère Juif de l’État. En d’autres termes, s’il avait annexé la Cis­jor­danie et Gaza, l’État d’Israël aurait cessé soit d’être Juif, soit d’être démo­cra­tique dans le sens de l’égalité des droits, d’une personne/​une voix, etc.

C’est en effet le grand dilemme du sio­nisme, qu’ils ont essayé de résoudre avec le plan Allon, conçu en 1967, juste après la guerre. Ce plan pré­voyait la construction des colonies et de bases mili­taires, de manière à s’assurer le contrôle stra­té­gique des ter­ri­toires, sans annexer les zones où la popu­lation pales­ti­nienne est concentrée – vil­lages, villes, etc. – mais avec le projet de les remettre sous le contrôle d’une autorité arabe col­la­bo­ra­tion­niste. Au début, le plan pré­voyait de rendre ces zones à la monarchie jor­da­nienne. Dans les années 1990, Israël a décidé de conclure le marché avec l’OLP, car la fraction domi­nante de l’OLP était devenue prête à accepter ses condi­tions et cela a conduit aux accords d’Oslo. Pour Israël, les accords d’Oslo n’étaient qu’un pas de plus en direction de la réa­li­sation du plan Allon. Arafat croyait que l’OLP par­vien­drait à obtenir une sorte d’État indé­pendant. Mais il s’est vite rendu compte qu’il avait été victime de ses propres illu­sions. Et le pro­cessus entier, le soi-​​disant « pro­cessus de paix », c’est effondré, comme on peut le voir main­tenant. Il est en déli­ques­cence et tous les efforts de Washington mènent à des impasses. Je ne parle pas ici des rap­ports avec le Hamas, mais de la soi-​​disant Autorité pales­ti­nienne de Mahmoud Abbas. Il semble impos­sible de conclure un accord même avec lui, bien qu’Abbas soit le plus servile envers Washington de tous les diri­geants que les Pales­ti­niens ont jamais eu. Malgré cela, les Israé­liens ne lui accordent aucune concession signi­fi­cative. C’est une impasse totale et un échec majeur pour les États-​​Unis, pour l’administration Bush, un de ses nom­breux échecs au Moyen-​​Orient. A la fin de cette année, l’équipe Bush va aban­donner la scène avec le pire des bilans de la poli­tique étrangère états-​​unienne dans l’histoire, en par­ti­culier en ce qui concerne le Moyen-​​Orient.

Edward Said disait, en parlant de l’élite de l’OLP, qu’« aucun autre groupe de libé­ration dans l’histoire ne s’est vendu à ses ennemis comme celui-​​ci ». Pensez-​​vous que ce jugement est correct ?

C’est un jugement qui néces­si­terait d’être confronté avec un examen détaillé de tous les mou­ve­ments de libé­ration. Je ne suis pas sûr qu’il n’y ait aucun cas com­pa­rable de capi­tu­lation dans la longue his­toire des luttes anti­co­lo­niales. Mais on peut être certain que si ce n’est pas la direction la plus soumise, c’est bien l’une des plus sou­mises de l’histoire des luttes natio­nales. Elle a accepté tant de conces­sions, tant de recu­lades sur ses propres demandes fon­da­men­tales et n’a pourtant rien obtenu de sub­stantiel en retour.

La direction de l’OLP aurait-​​elle quelques spé­ci­ficité qui l’auraient conduit à ces reculs ?

Elle avait des aspects par­ti­cu­liers dès le début. Cela constitue la prin­cipale dif­fé­rence entre l’OLP et la plupart des mou­ve­ments de libé­ration nationale anti­co­lo­niaux dans l’histoire. Une par­ti­cu­larité impor­tante de l’OLP est que, dès le début, elle a été étroi­tement liée à des États réac­tion­naires, dont beaucoup étaient et restent étroi­tement liés à l’impérialisme. Ainsi nous avions cette situation par­ti­cu­lière d’un mou­vement national luttant contre l’État sio­niste for­tement soutenu par l’impérialisme états-​​unien, ce mou­vement étant lui-​​même dépendant pour ses res­sources d’États étroi­tement liés au même impé­ria­lisme, tels que le royaume saoudien. Lorsque les groupes armés pales­ti­niens prirent la direction de l’OLP après la guerre de 1967, ils ont été inondés de pétro­dollars, des sommes impres­sion­nantes. Ainsi, ce qui est certain, c’est que l’OLP est devenu le mou­vement de libé­ration nationale le plus riche dans l’histoire des luttes anti­co­lo­niales. Son budget pouvait être comparé à celui de cer­tains États du Tiers-​​monde. Cela a déve­loppé une bureau­cratie énorme et très cor­rompue. Avec le temps, ses meilleurs éléments, les mili­tants les plus dévoués, ont été tués, en par­ti­culier en 1970 au cours de Sep­tembre Noir. Il y eut donc une sélection en quelque sorte au bout de laquelle ceux qui sont restés aux com­mandes étaient les diri­geants pales­ti­niens les plus cor­rompus. Une ligne droite relie cette évolution à Oslo et à l’Autorité pales­ti­nienne d’aujourd’hui avec Mahmoud Abbas, Mohammed Dahlan et tous ces chefs cor­rompus qui misent tout sur Washington. Ils espèrent que les États-​​Unis leur octroieront quelque chose. Et leur pro­blème, c’est que, bien qu’ils soient tota­lement soumis à Washington, ils n’obtiennent rien.

Que diriez-​​vous de la gauche pales­ti­nienne ? Qu’est-ce qui explique sa faiblesse ?

La gauche pales­ti­nienne n’a jamais vraiment réussi à se construire en tant qu’alternative réelle face à la direction droi­tière de l’OLP. Elle n’a jamais réel­lement défié les ins­ti­tu­tions de l’OLP, n’a jamais remis en cause la structure de ces ins­ti­tu­tions. Elle a accepté les règles du jeu dictées par la direction du Fatah, la direction droi­tière de l’OLP. Bien qu’il y ait eu de nom­breux conflits entre la gauche et la direction du Fatah, y compris des moments où l’OLP était au bord de la scission, la gauche cher­chait inva­ria­blement la récon­ci­liation au nom de l’unité nationale. C’est ainsi qu’elle a perdu la cré­di­bilité en tant que direction alter­native de l’OLP et c’est pour cette raison que le Hamas a fait son irruption sur la scène. Au cours des pre­miers mois qui ont suivi décembre 1987, lorsque la pre­mière Intifada a com­mencé, la gauche pales­ti­nienne dominait de manière évidente la direction de l’Intifada aux côtés des membres radicaux du Fatah dans les ter­ri­toires occupés – où il n’y avait pas de place pour un équi­valent de la bureau­cratie cor­rompue de l’exil. Néan­moins, à partir de l’été 1988, ils se sont débrouillés pour capi­tuler devant la direction droi­tière de l’exil, qui a contrôlé la réunion du Conseil national pales­tinien en octobre 1988 pro­clamant un pré­tendu État indé­pendant et pré­parant les négo­cia­tions directes avec Washington. Ce furent ces années-​​là – 1987-​​1988 – que le Hamas fut fondé et s’engouffra dans la brèche. Très rapi­dement le Hamas, avec sa pers­pective isla­mique radicale, est devenu aux yeux des Pales­ti­niens la seule alter­native véri­table à la direction de l’OLP. Le Hamas s’est construit en tant qu’alternative alors que la gauche a piteu­sement échoué à se pré­senter comme telle. Le Hamas est ainsi devenu beaucoup plus fort que la gauche, bien que ce n’était nul­lement le cas au début ; les inté­gristes n’étaient pas plus forts que la gauche, même à Gaza.

Au sein de la gauche il y a un débat pour savoir si la solution du pro­blème Israël-​​Palestine passe par « deux États » ou par « un seul État ». Quel est votre point de vue en ce qui concerne cette alternative ?

Pour être franc, je considère que cette dis­cussion est lar­gement une perte de temps. Dans les deux cas il s’agit d’utopies, mais cer­tains conduisent pourtant cette dis­cussion comme si son enjeu était d’actualité. Les deux camps s’accusent mutuel­lement d’utopisme – et les deux ont raison, car ces « solu­tions » sont toutes deux uto­piques. Il est évident qu’un État pales­tinien « indé­pendant » qui se limi­terait à la Cis­jor­danie et à Gaza est tota­lement uto­pique. Mais je dirais que le projet d’un seul État avec dix mil­lions de Pales­ti­niens et six mil­lions de Juifs est encore plus uto­pique, car sa réa­li­sation exi­gerait la des­truction de l’État sio­niste si on veut prendre la chose au sérieux. Sinon il ne pourrait pas fonc­tionner. C’est pourquoi je considère qu’il s’agit d’utopies et qu’on dépense trop d’énergie dans cette dis­cussion, qui devient ainsi une perte de temps.

A mon avis il faut prendre en compte deux niveaux lorsque l’on parle d’une solution pales­ti­nienne. Il y a, d’une part, les intérêts immé­diats et urgents des Pales­ti­niens. Pourquoi les Pales­ti­niens de Cis­jor­danie et de Gaza se battent-​​ils ? Ils luttent pour se débar­rasser de l’occupation, natu­rel­lement – et non pour le droit de vote en Israël. Ils veulent la sou­ve­raineté sur leurs ter­ri­toires. Leur combat devrait évidemment être soutenu. Même si vous êtes en faveur de la solution impli­quant un seul État, vous ne pouvez pas dire : « Je m’oppose au combat pales­tinien contre l’occupation de la Cis­jor­danie et de Gaza, parce que ce combat ne cor­respond pas à mon projet maxi­ma­liste de solution juste. » Ce serait com­plè­tement absurde du point de vue poli­tique. Par consé­quent, si nous voulons parler en termes concrets, nous devons sou­tenir la lutte des Pales­ti­niens pour leur libé­ration immé­diate du joug de l’occupation.

Par ailleurs, si on veut dis­cuter d’une solution à long terme, c’est-à-dire si l’on aspire à élaborer un pro­gramme pour le long terme avec une dimension uto­pique, pourquoi se limiter alors à la seule Palestine, que ce soit avec un ou avec deux États ? Pourquoi, par exemple, exclure la Jor­danie de l’équation ? Il y a plus de Pales­ti­niens qui vivent en Jor­danie qu’en Cis­jor­danie. Les Pales­ti­niens sont en fait majo­ri­taires en Jor­danie même, c’est à dire sur la rive orientale du Jourdain. Pourquoi donc la Jor­danie devrait-​​elle être oubliée ? Entre 1949 et 1967, la Cis­jor­danie et l’actuelle Jor­danie for­maient un seul État, dont l’écrasante majorité de la popu­lation était pales­ti­nienne. Dominé par la monarchie, c’était, bien sûr, un État des­po­tique. La direction pales­ti­nienne, lorsque les gué­rilleros pales­ti­niens consti­tuaient un État dans l’État en Jor­danie, n’a jamais lutté pour le ren­ver­sement de la monarchie. Seule la gauche, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, appelait au ren­ver­sement de la monarchie jor­da­nienne. Le Fatah s’est opposé à la gauche sur ce terrain et c’est l’un des fac­teurs qui ont permis à la monarchie d’écraser le mou­vement pales­tinien en Jor­danie en 1970 (« Sep­tembre noir »). Les forces armées pales­ti­niennes furent ensuite chassées com­plè­tement de Jor­danie en 1971. Bien entendu, la popu­lation pales­ti­nienne, en majorité les réfugiés de 1948, y est restée, mais le mou­vement a été écrasé et forcé à la clan­des­tinité. Cela a tou­jours été la pers­pective de la droite : nous ne tou­chons pas aux régimes arabes ; nous luttons seulement contre Israël, c’est la « contra­diction prin­cipale » et nous devons apaiser les « contra­dic­tions secon­daires ». C’était tra­gi­quement absurde : la pré­tendue « contra­diction secon­daire »  – c’est-à-dire la monarchie jor­da­nienne – a tué plus de Pales­ti­niens qu’Israël jusqu’en 1971. Elle s’est avérée être l’autre face d’une même médaille avec Israël.

A elle seule, la popu­lation de Cis­jor­danie ne peut en aucun cas constituer un État indé­pendant – tout au plus un « Ban­toustan ». Mais si nous pensons au ter­ri­toire jor­danien comme un com­plément naturel de la Cis­jor­danie, la situation change. Pour cela, il faut un gou­ver­nement démo­cra­tique en Jor­danie. Fina­lement, je vou­drais ajouter qu’aucune solution à long terme, juste et durable, ne peut être conçue autrement qu’à un niveau régional et dans des condi­tions socia­listes – une Fédé­ration socia­liste du Moyen-​​Orient et au-​​delà. Bien sur, c’est une utopie, mais c’est une utopie qui inspire.

Comme je dis constamment, si l’on veut être uto­pique, alors autant envi­sager une utopie qui inspire, et non une utopie mes­quine. Il faut voir grand. Voir grand, c’est dépasser les fron­tières, dépasser les natio­na­lismes, c’est le socia­lisme. Voila une utopie inté­res­sante, tandis que celle d’un État unique, la solution « une per­sonne - une voix » limitée aux Pales­ti­niens et aux Israé­liens, me paraît être une utopie qui n’inspire point. Je ne suis pas du tout convaincu que les Pales­ti­niens aime­raient être citoyens d’un même État avec les Israé­liens, même s’ils étaient poli­ti­quement majo­ri­taires dans des condi­tions sociales d’une pro­fonde inégalité – comme celles qui existent actuel­lement en Afrique du Sud, où les Blancs consti­tuent tou­jours et de loin la section prin­cipale de la classe domi­nante, deviennent de plus en plus riches, beaucoup d’entre eux vivant dans des com­mu­nautés encloses. Et je suis abso­lument certain que les Israé­liens n’accepteront jamais d’être une minorité poli­tique. Donc c’est une solution sans avenir.

La semaine der­nière il y a eu un important affron­tement entre les forces loyales envers le Hez­bollah et le gou­ver­nement libanais pro-​​occidental. Après que le Hez­bollah ait repoussé l’agression israé­lienne en 2006, il était devenu le héros national. Main­tenant la situation semble avoir changé et à nouveau des divi­sions pro­fondes appa­raissent. Comment l’expliquez-vous ?

Vous avez raison de sou­ligner le fait qu’il y eu un chan­gement. Il est vrai qu’en 2006 le Hez­bollah a réalisé une impor­tante vic­toire et que, dans la région arabe comme dans l’ensemble du monde musulman et au-​​delà, il a été vu comme une force de résis­tance héroïque, faisant face à l’un des prin­cipaux alliés de l’impérialisme états-​​unien et repoussant l’agression sio­niste. En effet, donc, ils avaient acquis le statut de héros. Et il est vrai que cette image a été affectée par les récents affron­te­ments. Pourquoi ? Parce que, tout d’abord, les ennemis du Hez­bollah, qui sont bien sûr aussi des ennemis de l’Iran à l’échelle régionale – c’est-à-dire le royaume saoudien, la Jor­danie et l’Égypte – n’avaient qu’un argument pour contrer le Hez­bollah et tenter de réduire l’influence ira­nienne. C’était et cela reste la carte confes­sion­nelle : dénoncer l’Iran en tant que pouvoir chi’ite perse et le Hez­bollah en tant qu’agent arabe chi’ite de l’Iran, réa­lisant un complot chi’ite contre les Arabes sun­nites. C’est ainsi qu’il s’efforcent de pré­senter les choses. En 2006, cela a misé­ra­blement échoué parce que les popu­la­tions dans la région – Turquie incluse, j’en suis sûr – sont for­tement hos­tiles à Israël et à l’impérialisme états-​​unien et ont donc sym­pa­thisé avec le Hez­bollah. Ainsi, l’éclatante majorité n’a pas gobé l’argument chi’ites contre sunnites.

Depuis lors, le Hez­bollah s’est empêtré dans la poli­tique liba­naise sur une base confes­sion­nelle, avec des alliés qui adhérent tota­lement au cadre confes­sionnel. Par exemple, le mou­vement chi’ite Amal, qui est une orga­ni­sation purement confes­sion­nelle et n’a rien à voir avec une orga­ni­sation anti-​​impérialiste. Au cours des années 1980, Amal était plus anti-​​palestinien que toute autre chose. Le Hez­bollah s’est ainsi empêtré dans la poli­tique confes­sion­nelle liba­naise au point de mener récemment un assaut mili­taire avec ses alliés confes­sionnels sur les zones peu­plées de sun­nites à Bey­routh et ailleurs. Son image en a été beaucoup affectée – plus au Liban qu’ailleurs, parce que la popu­lation liba­naise est natu­rel­lement plus concernée par la poli­tique inté­rieure liba­naise que ne le sont, par exemple, les popu­la­tions turque ou égyp­tienne. Je crois que le Hez­bollah a réagi de manière excessive lors du récent conflit. Il avait bien sûr raison de rejeter les déci­sions du gou­ver­nement Siniora, mais il pouvait les défaire aisément – comme il l’a fait dans les cas pré­cé­dents, lorsque ces déci­sions ne lui conve­naient pas – sans se lancer dans une offensive mili­taire à Bey­routh et dans d’autres régions du Liban, avec des alliés comme Amal. Ce faisant, il a créé un très fort res­sen­timent sec­taire. Ainsi, bien que mili­tai­rement ils l’ont faci­lement emporté lors du dernier conflit, je pense que poli­ti­quement ils en sont sortis per­dants. Car main­tenant la pola­ri­sation confes­sion­nelle est rede­venue très intense au Liban entre les sun­nites et les chi’ites. C’est très dan­gereux. A présent, comme en témoignent les dis­cus­sions qui ont eu lieu au Qatar entre les partis libanais, la question de l’armement du Hez­bollah est rede­venue dis­cu­table. Or, avant les événe­ments récents, la majorité par­le­men­taire conduite par Hariri n’osait pas sou­lever cette question, surtout après que le Hez­bollah ait fait la preuve en 2006 que cet armement était indis­pen­sable pour repousser et dis­suader l’agression israé­lienne. Main­tenant, après que le Hez­bollah ait utilisé ses armes dans un combat inté­rieur pour la pre­mière fois depuis de nom­breuses années, ses forces armées sont sou­dai­nement dénoncées par ses adver­saires comme étant une milice sectaire.

A mon avis le Hez­bollah a commis une grave erreur, dont les consé­quences sont impor­tantes au moment où le Liban entre dans ce qui semble être un nouveau cycle de vio­lence. Il se pourrait bien que, dans quelques années, ce qui vient de se pro­duire main­tenant appa­raisse comme le premier round d’une nou­velle guerre civile liba­naise, à moins que les condi­tions régio­nales et inter­na­tio­nales empêchent ce scé­nario pes­si­miste. Pour la lutte anti-​​impérialiste dans la région, ce serait un coup très dur, venant après les mas­sacres ter­ribles entre chi’ites et sun­nites, qui conti­nuent en Irak. Si de tels mas­sacres s’étendaient au Liban et peut-​​être demain à la Syrie, ce serait un désastre pour toute la région. Les seuls qui pour­raient béné­ficier d’une telle situation seraient Israël et les États-​​Unis, qui n’hésiteraient pas tous deux à exploiter une telle situation.

Est-​​ce que le Parti com­mu­niste du Liban ou d’autres forces laïques ont mis en avant des reven­di­ca­tions visant à changer com­plè­tement le système de façon à ce qu’il ne soit plus fondé sur les iden­tités et des partis confessionnels ?

Le Parti com­mu­niste est actuel­lement la seule force de gauche signi­fi­cative au Liban. Les autres sont de tous petits groupes. Parmi les partis libanais d’une cer­taine impor­tance, le PC est l’un des rares partis véri­ta­blement laïques, avançant un pro­gramme laïque. C’est un véri­table parti mul­ti­con­fes­sionnel, regroupant côte-​​à-​​côte des musulmans, tant sun­nites que chi’ites, des chré­tiens, des druzes etc. Le secré­taire général du parti est d’origine sunnite alors que la majorité des membres sont d’origine chi’ite – c’est réel­lement un parti mul­ti­con­fes­sionnel. Il se pro­nonce pour la laï­ci­sation de la poli­tique liba­naise et avance, en tant que parti de gauche, des reven­di­ca­tions sociales et écono­miques. Le PCL n’a rejoint direc­tement aucun des deux camps prin­cipaux au Liban. Lors du conflit récent, il a décidé de ne pas par­ti­ciper aux affron­te­ments. Bien sûr, les com­mu­nistes s’opposent au gou­ver­nement et au projet impé­ria­liste au Liban, tout comme ils s’opposent aux agres­sions israé­liennes : ils ont par­ticipé au combat contre les forces israé­liennes en 2006. Mais ils ne peuvent pas par­tager les buts de l’opposition en poli­tique inté­rieure, qu’ils dénoncent comme étant à la fois confes­sionnels et bour­geois. Ils cri­tiquent les deux camps, mettant plus d’emphase sur la dénon­ciation des forces pro-​​occidentales menées par Hariri. Au cours des trois der­nières années, ils ont maintenu une position indé­pen­dante de manière consé­quente. C’est une impor­tante amé­lio­ration de leur ligne poli­tique, car au cours des années 1970 et 1980 ainsi que dans la période pré­cé­dente le parti com­mu­niste était for­tement impliqué dans des alliances sous hégé­monie bour­geoise : avec Arafat durant un certain temps, avec le chef féodal druze, Joum­blatt, la plupart du temps, ainsi qu’avec le régime syrien. A partir du début des années 1990, le PCL est entré dans une crise pro­fonde et s’est frag­menté. Le parti actuel – bien plus faible, il est vrai – en est le résultat. Mais il a radi­ca­lement amé­lioré sa politique.

Depuis 2005 – à partir des mobi­li­sa­tions de mars 2005 pour et contre la Syrie au Liban, qui ont suivi l’assassinat de l’ex-Premier ministre Hariri – le PCL a suivi une ligne véri­ta­blement indé­pen­dante. Le 8 mars 2005, le Hez­bollah et ses alliés ont organisé une énorme mani­fes­tation en hommage à la Syrie et à son pré­sident Bashar al-​​Assad. Les forces pro-​​occidentales ont alors appelé à une contre-​​manifestation le 14 mars, contre la Syrie. C’est depuis lors que l’actuelle majorité gou­ver­ne­mentale est aussi désignée par la date du « 14 mars », alors que l’opposition l’est par celle du « 8 mars ». La Parti com­mu­niste a refusé de se joindre à l’une quel­conque des deux mani­fes­ta­tions et a appelé à une troi­sième, natu­rel­lement beaucoup plus petite que les deux mani­fes­ta­tions géantes des 8 et 14 mars, qui ont mobilisé chacune des cen­taines de mil­liers de per­sonnes. La mani­fes­tation du PCL n’a ras­semblé que quelques mil­liers de per­sonnes, mais avec leurs dra­peaux rouges, ils ont fait appa­raître une troi­sième voie pour le Liban, rejetant les deux camps confes­sionnels. C’est pour cette raison que je pense que leur attitude poli­tique s’est beaucoup amé­liorée, même si je continue à avoir plu­sieurs réserves – en par­ti­culier en ce qui concerne leur soutien à l’armée liba­naise et à son chef, qui attend d’être élu pré­sident avec l’appui de toutes les forces.

Il semble que la seule voie per­mettent de dépasser les divi­sions sec­taires passe par la mobi­li­sation de la gauche poli­tique et des orga­ni­sa­tions syn­di­cales, qui des­sinent une alter­native non confes­sion­nelle et résistent aux poli­tiques néo­li­bé­rales appli­quées dans le pays. Est-​​ce que le Hez­bollah penche vers l’organisation de la résis­tance contre ces poli­tiques néolibérales ?

C’est une illusion com­plète. Le Hez­bollah n’a rien fon­da­men­ta­lement contre le néo­li­bé­ra­lisme et, encore moins, contre le capi­ta­lisme. Comme vous le savez, son modèle suprême est le régime iranien – qui n’est cer­tai­nement pas un rempart contre le néo­li­bé­ra­lisme. Bien sûr, comme tous les inté­gristes isla­miques, ils pensent que l’État et/​ou les ins­ti­tu­tions reli­gieuses devraient venir en aide aux pauvres. Il s’agit là de charité. La plupart des reli­gions pré­co­nisent et orga­nisent la charité. Cela pré­suppose l’existence d’inégalités sociales avec des riches qui donnent aux pauvres leurs miettes. La gauche, par contre, est égali­taire et non « cha­ri­table ». En tout état de cause, le Hez­bollah ne s’intéresse pas vraiment aux poli­tiques sociales et écono­miques de l’État. Au cours de toutes les années pendant les­quelles Rafik Hariri dominait le gou­ver­nement tandis que les troupes syriennes contrô­laient le pays, les poli­tiques libé­rales les plus cruelles ont été appli­quées, sans que le Hez­bollah ne s’y oppose jamais sérieu­sement. Cela ne fait pas partie de son pro­gramme, ni de ses priorités.

Les der­niers affron­te­ments ont débuté le jour où cer­tains syn­dicats avaient appelé à une grève générale. Mais il s’agit de syn­dicats pourris, qui étaient tombés sous la coupe des Syriens avant qu’ils ne quittent le Liban. La pré­cé­dente fois qu’ils avaient appelé à la grève, ce fut un échec complet, car l’opposition, c’est-à-dire en premier lieu le Hez­bollah, ne l’avait pas réel­lement soutenu, même si elle avait approuvé la grève du bout des lèvres en tant que geste oppo­si­tionnel. Cette fois-​​ci le Hez­bollah a utilisé l’occasion de la grève pour mobi­liser contre les déci­sions poli­tiques du gou­ver­nement qui le concer­naient et non pour s’opposer à ses poli­tiques écono­miques et sociales. C’est pourquoi, bien que le conflit ait com­mencé le jour de la grève, les reven­di­ca­tions écono­miques et sociales sont tombées dans l’oubli. Le Hez­bollah ne lutte pas contre le néo­li­bé­ra­lisme, bien qu’il puisse parfois chercher à satis­faire sa base élec­torale plé­béienne. La seule force signi­fi­cative qui s’oppose au néo­li­bé­ra­lisme au Liban, c’est la gauche, prin­ci­pa­lement le PCL.

Si nous abordons main­tenant l’Irak, quelle est la signi­fi­cation du récent conflit entre les forces loyales au gou­ver­nement Maliki et l’armée du Mehdi de Moqtada al-​​Sadr ?

Le conflit résulte de la convergence de deux intérêts.

La raison la plus immé­diate der­rière ces affron­te­ments est que l’influence de l’armée du Mehdi et du mou­vement sadriste en Irak a beaucoup aug­menté parmi les chiites durant la der­nière période, et en par­ti­culier depuis 2006. Ils sont devenus le courant le plus popu­laire parmi les chiites ira­kiens. Les deux autres prin­cipaux partis chiites – le parti de Maliki (le parti Dawa) et le Conseil Suprême Isla­mique Irakien (SIIC) qui col­la­borent avec l’occupation états-​​unienne – étaient donc très inquiets pour le résultat des pro­chaines élec­tions pro­vin­ciales prévues pour cet automne. Comme vous le savez, les sadristes avaient ini­tia­lement formé une coa­lition avec ces partis, avec les­quels ils avaient mené les pré­cé­dentes cam­pagnes élec­to­rales. Ils ont ensuite rompu avec la coa­lition, accusant les autres forces de col­la­borer avec l’occupation. Le parti Dawa et le SIIC ont compris que si rien ne chan­geait, les sadristes allaient leur faire subir une défaite élec­torale, et c’est d’abord et surtout pour tenter de mar­gi­na­liser ou d’affaiblir ces der­niers qu’ils ont lancé l’offensive contre Bas­sorah, puis contre Sadr City à Bagdad.

D’autre part, bien sûr, l’occupant états-​​unien considère fon­da­men­ta­lement les sadristes comme des ennemis, et serait très heureux de les voir affaiblis. Les forces d’occupation états-​​uniennes se sont heurtées plus d’une fois aux sadristes. Dans les accro­chages les plus récents, les offi­ciers états-​​uniens ont tenté de faire les hypo­crites, com­mençant par pré­tendre qu’ils n’étaient pas impliqués et que les sadristes ne posaient pas de pro­blème aux forces états-​​uniennes depuis qu’ils avaient gelé leurs acti­vités mili­taires. Or il est évident que les Etats-​​Unis étaient très impliqués dans les combats contre les sadristes. Comme je l’ai dit, il y a eu conver­gence entre deux intérêts : celui de l’occupation états-​​unienne et celui de l’alliance Dawa-​​SIIC, sou­cieuse d’affaiblir les sadristes, son prin­cipal concurrent parmi les chiites irakiens.

Quels sont les résultats du "surge" (accrois­sement du nombre de troupes) états-​​unien ? Il y a en tout cas eu un déclin relatif de la vio­lence confes­sion­nelle en Irak. Est-​​ce que cela signifie que l’occupation états-​​unienne s’améliore ?

Le "surge" a effec­ti­vement obtenu quelques résultats, et, du point de vue de Washington, c’est un succès, puisque dans l’ensemble le niveau de vio­lence confes­sion­nelle a clai­rement diminué – ce qui est une bonne chose. Mais il vaut la peine de s’interroger sur les raisons de cela. La dimi­nution de la vio­lence fait suite à l’augmentation des troupes états-​​uniennes déployées à Bagdad et au fait que les sadristes ont décidé d’opérer une retraite et de ne pas se battre lorsque le "surge" a com­mencé. Mais l’élément clé de ce "surge" consiste en un chan­gement de stra­tégie de la part de l’occupation.

Les Etats-​​Unis ont com­mencé à faire ce que toutes les puis­sances colo­niales ont fait par le passé dans cette partie du monde et notamment ce que les Bri­tan­niques ont fait en Irak après la Pre­mière Guerre mon­diale lorsqu’ils ont pris le contrôle du pays : ils ont joué la carte tribale. Les Etats-​​Unis ont ainsi cherché à acheter – lit­té­ra­lement à acheter ou à sou­doyer – des tribus sun­nites, dans les régions à pré­do­mi­nance sunnite. Ils ont soudoyé des tribus et leur ont fourni des armes en les aidant à former ce qu’on a appelé les « assem­blées du réveil », qui sont des forces tri­bales sub­ven­tionnées par Washington. Les membres de ces milices tri­bales reçoivent des salaires qui débutent à 300 dollars états-​​uniens, ce qui repré­sente une somme élevée com­parée aux salaires moyens en Irak, mais pas grand-​​chose lorsqu’on la met en rapport avec le coût de l’occupation. Vous pouvez faire le calcul. Si vous donnez, disons 400 dollars en moyenne à un maximum de 250000 per­sonnes, cela donne 100 mil­lions de dollars, ce qui est négli­geable comparé aux 12 mil­liards par mois que les Etats-​​Unis dépensent pour l’occupation de l’Irak. Et je n’ai pas encore vérifié, mais il se peut très bien que ce soit avec des fonds gou­ver­ne­mentaux ira­kiens que les tribus sont soudoyées.

Quoi qu’il en soit, Washington a amplement les moyens de verser pareilles sommes. Mais est-​​ce que cela peut constituer une solution à long terme pour les Etats-​​Unis ? En réalité, sur le long terme, cette stra­tégie sera un autre facteur important empê­chant l’Irak d’atteindre une quel­conque sta­bilité, puisqu’elle ren­force la division du pays en tribus et sectes. Para­doxa­lement, les forces chiites du gou­ver­nement sont en train d’attaquer les forces chiites de Moqtada al-​​Sadr sous pré­texte de déman­teler toutes les milices. Et les sadristes répliquent : "Vous voulez qu’on dépose les armes alors que main­tenant les sun­nites ont leurs propres milices." C’est donc une situation ter­ri­blement chao­tique. En essayant de se dégager du bourbier et du désastre qu’ils ont créés en Irak, les Etats-​​Unis sont tout sim­plement en train de pré­parer le terrain pour un désastre encore plus ter­rible. L’Irak est un pro­blème tra­gique et il est dif­ficile d’y concevoir une issue stable dans l’avenir pré­vi­sible, aussi long­temps que les Etats-​​Unis pré­si­deront à sa destinée.

Pensez-​​vous qu’une pos­sible vic­toire d’Obama ou de Clinton entraînera un chan­gement de la poli­tique des Etats-​​Unis à l’égard du Moyen-​​Orient et en par­ti­culier de l’Irak ? Un retrait de l’Irak est-​​il possible ?

Je pense que le retrait des troupes états-​​uniennes d’Irak n’aura lieu que si Washington y est contraint. Les Etats-​​Unis ne se reti­reront pas volon­tai­rement de l’Irak, car la situation n’a rien à voir avec ce qu’elle était au Vietnam. Les Etats-​​Unis ont décidé de se retirer du Vietnam en 1973, lorsqu’ils se sont aperçus qu’en tenant compte de tous les para­mètres, le coût de la guerre – poli­ti­quement, écono­mi­quement et à tous points de vue – était devenu beaucoup plus élevé que les béné­fices apportés par le contrôle du Sud Vietnam. En Irak, par contre, les avan­tages de conserver le contrôle du pays sont énormes. L’Irak est un pays pétrolier d’une très grande impor­tance qui se situe au milieu de ce qui est de loin la région pétro­lière la plus impor­tante du monde. C’est pourquoi l’enjeu est consi­dé­ra­blement plus important qu’il ne l’était au Vietnam. C’est pour cette raison que l’impérialisme états-​​unien ne peut envi­sager un retrait comme celui effectué au Vietnam.

Les Etats-​​Unis recherchent des solu­tions qui leur per­mettent de conserver le contrôle du pays tout en cher­chant à le sta­bi­liser. Car, en fin de compte, à quoi bon contrôler un pays très riche en pétrole si on ne peut pas exploiter ce pétrole ? Il leur faut donc sta­bi­liser le pays. Je pense que la pro­chaine admi­nis­tration, quelle qu’elle soit, pour­suivra d’une part la stra­tégie actuelle d’"irakisation" menée par l’administration Bush en uti­lisant les tribus sun­nites – tout comme la "viet­na­mi­sation" de la guerre du Vietnam autrefois. Et deuxiè­mement les Etats-​​Unis ten­teront de conclure un accord avec l’Iran aussi bien qu’avec la Syrie. Ils ten­teront cer­tai­nement de conclure un accord avec la Syrie et essayeront de la séparer de l’Iran. Mais il leur faudra également conclure un accord avec l’Iran pour sta­bi­liser la région, à défaut de mieux, c’est-à-dire d’un "chan­gement de régime" à Téhéran. Les négo­cia­tions avec Téhéran et Damas comp­taient d’ailleurs parmi les recom­man­da­tions majeures de la com­mission bipar­tisane Iraq Study Group pré­sidée par Baker et Hamilton et mise sur pied avant le "surge" pour évaluer la situation en Irak.

Une autre question impor­tante, qui est aussi en rapport avec la poli­tique turque, est celle de la région autonome kurde en Irak Quelle est la stra­tégie états-​​unienne concernant les Kurdes ?

Cette question repré­sente un dilemme majeur pour les Etats-​​Unis. Tout le monde devrait se sou­venir de la tra­hison des Kurdes par Washington après la pre­mière guerre contre l’Irak en 1991, lorsqu’ils se sont rebellés contre Saddam Hussein et que les Etats-​​Unis ont sim­plement laissé ce dernier écraser leur rébellion. De la même manière, les Etats-​​Unis ont permis à Saddam Hussein d’écraser la rébellion au sud de l’Irak. Dans les deux cas, des dizaines de mil­liers de per­sonnes ont été tuées. Par la suite, les Etats-​​Unis ont établi dans le Nord kurde une sorte de pro­tec­torat, un pro­tec­torat états-​​unien et bri­tan­nique pour le Kur­distan irakien, et cela pour plu­sieurs raisons. D’une part parce que la Turquie s’était inquiétée devant le flot de réfugiés kurdes qui fran­chis­saient la fron­tière ira­kienne vers le ter­ri­toire turc, et voulait les refouler vers le Kur­distan irakien. D’autre part les Euro­péens crai­gnaient également qu’en der­nière ins­tance, les Kurdes ira­kiens arri­ve­raient en Europe en deman­deurs d’asile. Enfin, les puis­sances occi­den­tales vou­laient montrer qu’elles étaient hau­tement huma­ni­taires, en pro­té­geant cette popu­lation qui avait même subi des attaques chi­miques de la part de Saddam Hussein.

C’est ainsi que les diri­geants du Kur­distan irakien sont devenus les plus proches alliés de Washington en Irak. Au début de l’occupation de tout l’Irak en 2003, cette alliance s’est avérée très utile pour Washington. L’alliance kurde de Talabani et Barzani est non seulement l’allié le plus important et le plus fiable des Etats-​​Unis en Irak, mais fina­lement aussi le seul. Quelqu’un comme Iyad Allawi est peut-​​être un allié fiable, mais il n’est pas à la tête d’une force impor­tante comme le sont les Kurdes.

Les prin­ci­pales forces chiites ne sont pas des alliés fiables pour Washington, car tout le monde sait qu’elles sont étroi­tement liées à Téhéran, en par­ti­culier le SIIC. Il s’agit au mieux de forces ambi­va­lentes qui col­la­borent avec l’occupation, mais ne sont pas com­plè­tement fiables. C’est ainsi que les diri­geants kurdes sont les seuls alliés fiables des Etats-​​Unis.

Le pro­blème de Washington est cependant que les Kurdes ont leurs propres ambi­tions. Ils veulent établir un Etat indé­pendant de fait. Ils ne visent pas à créer un Etat offi­ciel­lement indé­pendant car ils savent que cela entraî­nerait une guerre avec la Turquie, et qu’ils n’en ont pas les moyens. En fait ils veulent tous les attributs d’un Etat indé­pendant, mais sans le pro­clamer. Ils veulent aussi élargir la région sous leur contrôle pour inclure des endroits comme Kirkouk. Ils aspirent à un grand Kur­distan irakien. Mais ces aspi­ra­tions se heurtent évidemment aux aspi­ra­tions des autres Ira­kiens. D’où le réel dilemme qui se pose aux Etats-​​Unis : Washington a besoin de ces alliés kurdes, mais en même temps il ne peut se per­mettre de perdre les Arabes d’Irak pour garder les Kurdes d’Irak. Le pro­blème a été reporté d’année en année. Selon les projets ini­tiaux, la question de Kirkouk aurait dû être réglée depuis long­temps, mais le réfé­rendum qui devait être organisé a été retardé à maintes reprises. Cette question constitue une véri­table bombe à retar­dement pour l’Irak.

Pensez-​​vous qu’une par­tition de l’Irak en régions ou états kurde, sunnite et chiite, soit possible ?

Cette pré­tendue solution entraî­nerait la guerre. Dans les condi­tions actuelles toute ten­tative de diviser le pays conduirait à une guerre, entraînant la région dans une situation qui serait encore pire pour les Etats-​​Unis. C’est la raison pour laquelle Washington n’est pas du tout inté­ressé à pro­mouvoir une par­tition, même si cer­taines per­sonnes aux Etats-​​Unis et au Congrès états-​​unien sont favo­rables à une par­tition ou à la for­mation d’une sorte de fédé­ration assez lâche. Mais même une fédé­ration serait très dif­ficile à mettre en œuvre. Elle ne serait pos­sible que s’il y avait des réserves de pétrole ou de gaz d’égale richesse dans les trois régions majeures d’Irak. Les Kurdes sont actuel­lement en train de chercher à garantir leurs propres réserves. Dans la région arabe sunnite il y a un important champ gazier dont l’exploration intensive constitue actuel­lement une priorité poli­tique, car il est néces­saire de satis­faire les Sunnites.

Si chaque région pouvait dis­poser d’importantes res­sources d’hydrocarbures, une sorte de fédé­ration pourrait éven­tuel­lement voir le jour, avec les Etats-​​Unis qui res­te­raient comme arbitre entre les trois régions, kurde, arabe sunnite et arabe chiite. Pour Washington ce serait-​​là la meilleure solution, mais elle serait très dif­ficile à mettre en œuvre dans la mesure où il fau­drait obtenir un véri­table accord, un consensus entre toutes les fac­tions impor­tantes. Un tel accord ne pourra en tout cas pas être atteint en armant tout le monde comme le font les Etats-​​Unis main­tenant et en aggravant les divi­sions tri­bales et confes­sion­nelles. Les Etats-​​Unis sont en train de semer les germes d’une tra­gédie de longue durée en Irak, un pays qui vit déjà en pleine tra­gédie. L’Irak vit une tra­gédie per­ma­nente depuis que Saddam Hussein et ses com­parses sont arrivés au pouvoir en 1968, et jusqu’à l’embargo géno­ci­daire imposé par les Etats-​​Unis. La tra­gédie que vivent les Ira­kiens depuis le début de l’occupation est consi­dérée par cer­tains comme pire encore, Et je n’en vois pas d’issue dans l’avenir prévisible.

Pensez-​​vous que le mou­vement anti-​​guerre est une force sociale en déclin ? Si oui, quelles sont les raisons de ce déclin ?

Il est clair que par rapport aux mobi­li­sa­tions qui ont eu lieu juste avant l’invasion de l’Irak, le mou­vement a connu un déclin. Il y a des raisons de fond et des raisons conjonc­tu­relles qui expliquent cela. Une des raisons conjonc­tu­relles, qui concerne en premier lieu les Etats-​​Unis mais qui affecte également le reste du monde, est l’élection pré­si­den­tielle états-​​unienne et la croyance de beaucoup de gens que celle-​​ci pourrait conduire à un chan­gement radical dans la poli­tique de Washington à l’égard de l’Irak. Comme d’habitude, l’effet des élec­tions est de démo­bi­liser le mou­vement anti-​​guerre. Une autre raison conjonc­tu­relle est celle qui a déjà été men­tionnée, à savoir le succès relatif du "surge". Ceci a également un effet démo­bi­li­sateur sur le mou­vement contre la guerre, car il réduit le sen­timent d’urgence pour la lutte contre l’occupation. A ces consi­dé­ra­tions, il faut ajouter une raison de fond : c’est que la nature des forces qui affrontent l’impérialisme états-​​unien ins­pirent beaucoup moins de sym­pathie que par le passé. Au Vietnam les Etats-​​Unis affron­taient les com­mu­nistes viet­na­miens qui se com­por­taient de manière très intel­li­gente en s’adressant à la popu­lation états-​​unienne et au monde entier, et qui avaient ainsi réussi à gagner la sym­pathie de l’opinion publique mondiale.

Actuel­lement, les forces qui affrontent les Etats-​​Unis sont surtout des inté­gristes isla­miques, que repré­sente Al-​​Qaeda au premier chef. Ils ne peuvent cer­tai­nement pas rallier la sym­pathie de l’opinion publique, surtout en Occident où se trouve l’essentiel du mou­vement anti-​​guerre – pour une bonne raison, car celui-​​ci a un sens surtout dans les pays bel­li­gé­rants. Ainsi, donc, la nature des forces qui affrontent l’impérialisme états-​​unien ne contribue pas à la construction d’un puissant mou­vement contre la guerre. Je crois que c’est le prin­cipal pro­blème auquel le mou­vement anti-​​guerre est confronté. La prin­cipale tâche du mou­vement contre la guerre, du mou­vement anti-​​impérialiste devrait être d’expliquer à l’opinion publique que plus il y a des guerres comme celles-​​ci, plus il y aura du fana­tisme et de l’intégrisme. Et d’expliquer que ces guerres ne feront que ren­forcer la dia­lec­tique de la bar­barie, ce que j’appelle "le choc des bar­baries", dans laquelle la bar­barie majeure est celle de Washington et la mineure celle des bandes fana­tiques d’intégristes isla­miques. Cela constitue un désastre pour toutes les popu­la­tions du monde. Il est donc abso­lument urgent de stopper les guerres et l’agression impé­ria­liste en cours. Voilà le genre de message que le mou­vement contre la guerre devrait trans­mettre, et non pas celui qui consiste à dire « Nous sou­tenons qui­conque combat l’impérialisme états-​​unien quel qu’il soit et quoi qu’il fasse par ailleurs ». Ce n’est pas la manière de gagner un soutien popu­laire pour la cause anti-​​guerre.

La gauche anti-​​guerre anti-​​impérialiste se trouve devant un dilemme parce que dans beaucoup de pays de la région la résis­tance à l’agression impé­ria­liste est dirigée par l’Islam poli­tique. Comment la gauche peut-​​elle mani­fester de la soli­darité avec cette résis­tance sans aban­donner pour autant son combat pour la laïcité, pour la libé­ration des femmes et pour les droits des travailleurs ?

Je ne pense pas qu’il soit pos­sible d’appliquer une règle générale dans ce domaine. Cela dépend de la situation dont on parle. Par exemple en Irak il y a des groupes qui com­battent l’occupation états-​​unienne, mais ces mêmes groupes sont simul­ta­nément engagés dans de la vio­lence confes­sion­nelle. Et ils ont tué beaucoup plus de civils pour des raisons confes­sion­nelles que des soldats de la coa­lition. Dans ces cir­cons­tances, il serait tout à fait erroné et déso­rientant de dire « Nous sou­tenons la résis­tance ira­kienne ». On ne peut pas dire qu’on sou­tient de telles forces. On devrait plutôt dire « Nous sou­tenons la lutte contre l’occupation », ou, mieux encore, pour des objectifs didac­tiques : « La lutte contre l’occupation est légitime, par tous les moyens (réel­lement) néces­saires ». Une telle for­mu­lation est cor­recte : on sou­tient les actes de manière sélective, pas les acteurs quand on ne peut pas prendre la res­pon­sa­bilité pour tous leurs actes. En Irak, on ne peut pas sou­tenir une quel­conque force spé­ci­fique parce que toutes les forces qui com­battent l’occupation sont en même temps des forces confes­sion­nelles. Il y a donc deux guerres menées en même temps : une guerre juste et une guerre très réac­tion­naire. Si nous prenons main­tenant le cas du Liban ou de la Palestine, où il y a le Hez­bollah et le Hamas, des forces inté­gristes isla­miques, qui s’opposent à l’agression israé­lienne. On peut alors dire : « Nous sou­tenons la lutte du peuple contre l’agression impé­ria­liste indé­pen­damment de la nature des direc­tions ; nous sou­tenons la lutte malgré nos réserves sur les direc­tions. » En outre, je suis très opposé à un soutien acri­tique à quelque direction que ce soit, même les plus pro­gres­sistes – et à plus forte raison lorsqu’elles ne sont pas pro­gres­sistes et adhèrent à des idéo­logies réac­tion­naires. Lorsque la légi­timité du combat ne souffre d’aucune ambi­guïté, mais qu’il est dirigé par des forces non pro­gres­sistes, on devrait déclarer très clai­rement : « Nous sou­tenons la lutte, mais nous ne par­ta­geons pas les orien­ta­tions de sa direction. »