Palestine Connection

Renaud de Rochebrune, dimanche 30 août 2009

Trois films à l’affiche décrivent avec humour et dérision le quo­tidien des ter­ri­toires occupés. Et attestent de la vitalité du cinéma palestinien.

« C’est parce que la réalité est si dure que l’on a envie de s’évader ou du moins de continuer à vivre comme si de rien n’était. C’est la forme de résis­tance que les auto­rités israé­liennes craignent le plus. » Ces propos d’Elia Suleiman, le plus connu et talen­tueux des cinéastes pales­ti­niens, rendent bien compte de ce qui fait la valeur de son dernier film, Le Temps qui reste, pré­senté en com­pé­tition à Cannes en mai dernier et qui sortira en août sur les écrans. D’autant qu’il ajoutait, dans le même entretien publié dans les Cahiers du cinéma, que « les soldats peuvent tout sup­porter, sauf le spec­tacle des occupés en train de s’amuser ».

C’est en effet avec les armes de la dérision que l’auteur et acteur, déjà célébré pour Chro­nique d’une dis­pa­rition (1998) et Inter­vention divine (2002), évoque très librement, dans ce nouveau long-​​métrage, sa propre his­toire. Celle de sa famille à Nazareth depuis 1948, autrement dit depuis le début de l’occupation israé­lienne de sa terre natale. Il montre à travers des scènes dignes d’un Buster Keaton ou d’un Jacques Tati, tournées souvent dans la maison fami­liale ou à la ter­rasse de son bistrot habituel, comment cette occu­pation crée conti­nuel­lement des situa­tions aussi insup­por­tables que cocasses et absurdes. En recourant ainsi à l’humour, il par­vient à en dire plus sur la tra­gédie quo­ti­dienne des Pales­ti­niens que les repor­tages et autres docu­men­taires. Surtout quand il se met lui-​​même devant la caméra, avec son sens inné du bur­lesque qui fait rire et frémir à la fois.

Avec un film appa­remment de nature plus clas­sique, plus linéaire, un autre réa­li­sateur pales­tinien de renom, Rashid Masharawi, démontre lui aussi qu’un cinéaste engagé n’a pas besoin de se prendre au sérieux pour trans­mettre effi­ca­cement son « message ». Dans L’Anniversaire de Leila, il raconte une journée dans la vie d’Abu Leila, un Pales­tinien, juge de pro­fession, lit­té­ra­lement obsédé par la loi et par l’ordre, qui a dû se résigner – une fois rentré chez lui « pour aider à recons­truire le pays » après les accords d’Oslo – à se recon­vertir en chauffeur de taxi faute d’un poste digne de ses com­pé­tences. Le soir même, il doit fêter l’anniversaire de sa fille Leila, qui va avoir 7 ans. Pendant son travail, il ne songe qu’à trouver le temps de chercher un cadeau pour l’occasion et, surtout, l’après-midi venue, à cal­culer ses iti­né­raires afin de ne pas rentrer en retard. Bien entendu, tout (les clients récal­ci­trants ou aux demandes éton­nantes, les dévia­tions causées par des attentats, les routes entravées par les check points israé­liens, etc.) se ligue contre lui pour rendre son modeste pro­gramme inapplicable.

Jouant également sur le déri­soire et l’absurde, Masharawi, de séquences kaf­kaïennes en scènes déso­pi­lantes, montre lui aussi comment la vie d’un Pales­tinien est rendue impos­sible par sa situation unique. Il faut au quo­tidien faire face à la fois aux innom­brables effets indi­rects de l’occupation israé­lienne et à la déses­pé­rante admi­nis­tration tatillonne du ter­ri­toire par l’Autorité pales­ti­nienne. Comment peut-​​on alors s’en sortir  ? Surtout quand, comme Abu Leila, on est soi-​​même inca­pable d’accepter les inévi­tables com­promis que cette double contrainte impose à qui veut réa­liser un quel­conque projet personnel.

Ce mini-​​road movie doux-​​amer à travers la Cis­jor­danie occupée n’a sans doute pas l’ampleur du très beau film de Suleiman, mais il confirme encore, si néces­saire, le talent de Masharawi, obser­vateur incisif du vécu des Pales­ti­niens qu’il partage depuis sa nais­sance dans un camp de réfugiés à Gaza. Et sa sortie quasi simul­tanée avec Le Temps qui reste, qui suit d’ailleurs de près celle d’Amerrika (en salles depuis le 17 juin) de l’Américano-Palestinienne Cherien Dabis, évoquant elle aussi sur le ton de la tragi-​​comédie le sort de ses com­pa­triotes des ter­ri­toires occupés, semble prouver la vitalité sur­pre­nante du cinéma pales­tinien. Certes, cette conjonction frap­pante tient en grande partie au hasard  : les deux réa­li­sa­teurs pales­ti­niens majeurs, Suleiman et Masharawi, mettent en général au moins quatre ou cinq ans à réa­liser leurs longs-​​métrages. Mais quelle autre ciné­ma­to­graphie du monde arabe ou du Moyen-​​Orient – le cas par­ti­culier d’Israël étant mis à part – peut bien nous pro­poser ces temps-​​ci plu­sieurs œuvres d’une telle qualité  ?