Palestine ; À propos de l’État binational

Dominique Vidal, lundi 23 novembre 2009

Domi­nique Vidal a conclu le 20 novembre, avec Ilan Halevi, le col­loque organisé à Dijon sur le thème « Quel État pales­tinien ? His­toires, réa­lités et pers­pec­tives ». Il a consacré son inter­vention à la question de l’État binational.

Le 4 novembre dernier, le res­pon­sable pales­tinien des négo­cia­tions avec Israël, Saëb Erekat, a déclaré à la presse que le moment était venu pour Mahmoud Abbas, pré­sident de l’Autorité, de « dire la vérité à son peuple, à savoir qu’avec la pour­suite des acti­vités de colo­ni­sation, la solution fondée sur le principe de deux États n’est plus d’actualité ».

Invo­quant la « Feuille de route » adoptée en 2003, Mahmoud Abbas avait fait du gel de la colo­ni­sation en Cis­jor­danie la condition de la reprise des négo­cia­tions de paix israélo-​​palestiniennes, au point mort depuis l’offensive contre Gaza. Or, dans sa der­nière tournée au Proche-​​Orient, la secré­taire d’État amé­ri­caine Hillary Clinton a vai­nement exhorté le pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne à renoncer à cette condition. Pis : elle a salué l’offre du Premier ministre israélien Benyamin Neta­nyahou de « limiter tem­po­rai­rement » les chan­tiers dans les colonies à 3 000 loge­ments. Pour Erekat, elle n’a fait ainsi qu’« ouvrir la voie à de nou­veaux projets de déve­lop­pement des colonies ». Conclusion d’Erekat : les Pales­ti­niens n’ont désormais plus d’autre choix que de « recentrer leur attention sur une solution fondée sur un État unique dans lequel musulmans, chré­tiens et juifs pour­raient vivre sur un pied d’égalité ». Et d’insister : « C’est très grave. Il s’agit d’un moment de vérité pour nous. »

Pour lui, en effet, l’État pales­tinien à sou­ve­raineté limitée que propose Benyamin Neta­nyaou et l’intransigeance de ce dernier sur le statut de Jéru­salem ne laissent aucune marge de manœuvre aux négo­cia­teurs. Et pour cause : le chef du gou­ver­nement israélien aurait réaf­firmé à Mahmoud Abbas que « Jéru­salem res­terait la capitale éter­nelle et indi­vi­sible d’Israël, que la question des réfugiés (de 1948) ne serait pas évoquée, que notre État serait démi­li­tarisé, que nous devions recon­naître qu’Israël est un État juif, qu’il n’y aurait pas de retour aux fron­tières de 1967, que le ciel serait sous son contrôle ». Autant dire qu’il serait para­doxal de consacrer actuel­lement un col­loque à la question de l’État pales­tinien sans évoquer l’hypothèse alter­native : un État bina­tional (ou fédéral ou confé­déral). Il ne s’agit pas là d’une démarche idéo­lo­gique, mais de la leçon des échecs du pro­cessus de paix, avec le blocage per­sistant par Israël de toute solution fondée sur la création d’un véri­table État pales­tinien à ses côtés et l’impuissance de la « com­mu­nauté inter­na­tionale » à la lui imposer.

Il ne s’agit pas non plus d’une prise de position, ni au nom du Bureau national de l’Association France Palestine Soli­darité (AFPS), ni même per­son­nelle. Je vou­drais sim­plement résumer ici briè­vement à la fois ce qui plaide en faveur d’un État bina­tional comme ce qui y fait obs­tacle. Une remarque préa­lable : il n’existe pas, à ma connais­sance, de défi­nition précise – ni juri­dique, ni poli­tique – de l’État bina­tional. La trans­for­mation d’une formule vague en objectif stra­té­gique sup­po­serait natu­rel­lement une élabo­ration fouillée de la nature de cet État, élabo­ration qui, comme le choix de cet objectif, reviendra natu­rel­lement aux Pales­ti­niens eux-​​mêmes.

Trois fac­teurs vont indis­cu­ta­blement dans le sens d’une solution bina­tionale du conflit israélo-​​palestinien :

1) Il s’agit d’abord d’un superbe idéal, beaucoup plus conforme aux valeurs que, tous ici je crois, nous défendons. Qui d’entre nous prône une vision du monde composé d’États eth­niques ou ethnico-​​religieux ? Et a for­tiori les « net­toyages » eth­niques qui en découlent ?

2) Cet idéal possède en outre des racines pro­fondes de part et d’autre. Avant d’opter pour deux États, l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP) a plaidé en faveur d’une Palestine laïque et démo­cra­tique. Le Conseil national pales­tinien (CNP) de 1968 se fixe pour but une « Palestine pro­gres­siste, démo­cra­tique et non confes­sion­nelle dans laquelle musulmans, chré­tiens et juifs béné­fi­cieront de la liberté de culte, tra­vailleront et vivront en paix, jouissant de droits égaux ». Et, en 1974, devant l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU), Yasser Arafat s’écriera : « Pourquoi ne puis-​​je rêver ? Pourquoi ne pourrais-​​je pas espérer ? La révo­lution ne consiste-​​t-​​elle pas à tra­duire dans les faits les rêves et les espoirs ? Alors agissons ensemble pour que mon rêve devienne réalité, pour que je puisse revenir d’exil avec mon peuple pour vivre là-​​bas… dans un unique État démo­cra­tique où chré­tiens, juifs et musulmans vivraient dans la justice, la fra­ternité et le progrès. »

Au sein de la com­mu­nauté juive de Palestine, le Yichouv, l’idée bina­tio­na­liste animait non seulement des intel­lec­tuels comme Martin Buber et Judah Magnès, mais aussi un grand nombre de partis qui, par exemple, aux élec­tions internes de 1944, obtinrent plus 44 % des voix, avant être balayés par la poussée natio­na­liste indis­so­ciable de la guerre de 1948. Six ans plus tôt, ils avaient adopté avec la Ligue pour le rap­pro­chement et la coopé­ration judéo-​​arabes une plate-​​forme consi­dérant que « la construction de la Palestine comme patrie commune du peuple juif y retournant et du peuple arabe y résidant doit être fondée sur une com­pré­hension et un accord mutuel durables ». Et de prôner « la non domi­nation d’un peuple par un autre indé­pen­damment de leur force numé­rique res­pective », donc « un régime bina­tional en Palestine ».

3) Enfin l’évolution sur le terrain a de plus en plus imbriqué les deux peuples, avec d’un côté 500 000 colons juifs en Cis­jor­danie et à Jérusalem-​​Est, et de l’autre 1 500 000 Pales­ti­niens citoyens d’Israël, héri­tiers des 150 000 qui par­vinrent à échapper à l’expulsion de 1948-​​1949. Je sou­ligne au passage que l’acceptation éven­tuelle de l’idée d’un État pales­tinien et d’un État juif risque de servir d’argument à la cam­pagne menée par Avigdor Libermann contre la citoyenneté des Arabes israéliens.

Mais quatre autres fac­teurs consti­tuent non moins indis­cu­ta­blement des obs­tacles impor­tants à une solution binationale :

1) Et d’abord la question de la volonté des deux peuples. Car on imagine mal qu’il faille imposer un État bina­tional démo­cra­tique à deux peuples… qui n’en veulent ni l’un ni l’autre. C’est clair, on le sait, pour 99,99% des Israé­liens, mais aussi pour une large majorité de Pales­ti­niens, qui, après quarante-​​deux ans d’occupation, de colo­ni­sation et de vio­lences ne rêvent pas, on les com­prend, de vivre avec les Israé­liens. L’étape bi-​​étatique apparaît comme une phase néces­saire pour qu’Israéliens et Pales­ti­niens acceptent un jour de par­tager le même État.

2) Le deuxième obs­tacle relève de la lucidité poli­tique : depuis que l’OLP s’est pro­noncée en faveur de deux États (pro­cessus entamé, je le rap­pelle, en 1977, avec le projet de création d’un État pales­tinien sur « toute partie du ter­ri­toire libéré »), elle n’a pas réussi à l’arracher à Israël. A for­tiori, comment pourra-​​t-​​elle lui arracher un État bina­tional, qu’Israël perçoit comme sa des­truction – la conception sio­niste de l’État juif implique à la fois le contrôle de la terre et une majorité juive en son sein. Or, dans les années qui viennent, il y aura dans le « Grand Israël » une majorité arabe, qui deviendra vite écra­sante. La création d’un État pales­tinien aux côtés d’Israël apparaît au contraire comme le moyen de pré­server l’existence d’Israël en tant qu’État juif, aussi long­temps du moins que la majorité de sa popu­lation le souhaitera.

3) Dans ces condi­tions, troi­sième obs­tacle, l’État bina­tional ne risque-​​t-​​il pas de se résumer à la réalité actuelle, à savoir un État d’apartheid ? Avec des ques­tions en série :
- quid du statut des deux peuples, dont aujourd’hui l’un jouit de tous les droits, y compris les droits poli­tiques, et l’autre d’aucun ?
- quid du statut des colonies ? Faudra-​​t-​​il, au nom de l’« équilibre » avec les Pales­ti­niens d’Israël, en accepter le maintien ?
- quid des garanties données à chaque peuple et à chaque religion quant à la pré­ser­vation de ses intérêts ? La bataille pour l’égalité des droits risque d’être longue et ardue, d’autant que les opi­nions publiques inter­na­tio­nales se consi­dé­reront sans doute beaucoup moins concernées. Ce qui m’amène à un qua­trième et dernier problème :

4) Si la ligne politico-​​diplomatique de l’OLP n’a pas abouti à la création d’un État pales­tinien, elle a néan­moins réussi à en faire admettre la nécessité à la com­mu­nauté inter­na­tionale. Désormais, la pers­pective de deux États s’inscrit dans le droit inter­na­tional et les réso­lu­tions de l’ONU, y compris celles du Conseil de sécurité. C’est là un acquis qui constitue un point d’appui consi­dé­rable pour le peuple pales­tinien : celui-​​ci risque de la perdre s’il change de pers­pective, en se donnant pour but un État binational.

5) Je rap­pelle aux plus anciens ici la situation d’il y a qua­rante ans, quand la légi­timité de la cause pales­ti­nienne n’était reconnue par aucun gou­ver­nement, aucune orga­ni­sation inter­na­tionale et très peu de partis, d’associations, etc. Même la réso­lution 242 ne men­tionnait que le pro­blème des réfugiés, pas les droits nationaux du peuple palestinien…

Que conclure de ces éléments contradictoires ?

Tant que sub­sistera une chance, même petite, d’enclencher une dyna­mique de paix menant à l’établissement d’un État pales­tinien, il importe de main­tenir cet objectif, en s’appuyant sur le consensus international.

Mais il est temps de dire clai­rement que nous nous trouvons dans le dernier quart heure. Si rien ne bouge, si le blocage israélien per­siste, si l’impuissance de la com­mu­nauté inter­na­tionale demeure, comment ne pas com­prendre que la colère des Pales­ti­niens débouche pro­gres­si­vement sur une nou­velle stratégie ?

C’est d’ailleurs la conviction de nombre d’anciens diri­geants amé­ri­cains, qui ont adressé à Barack Obama, le 13 sep­tembre dernier, un rapport d’un groupe bipar­tisan signé Zbi­gniew Brze­zinski, Chuck Hagel, Lee H. Hamilton, Carla Hills, Nancy Kassebaum-​​Baker, Thomas R. Pickering, Brent Scow­croft, Theodore C. Sorensen, Paul A. Volcker et James D. Wolfensohn.

Ils y écrivent notamment : « Aujourd’hui, alors que nos ennemis contournent la supé­riorité mili­taire amé­ri­caine en menant à la fois une guerre de l’information et de la terreur, il est indis­pen­sable d’aboutir rapi­dement à une paix israélo-​​arabe. Même si celle-​​ci ne suffit pas à écraser Al-​​Qaida, elle aiderait à assécher le marécage dans lequel cette orga­ni­sation et d’autres mou­ve­ments vio­lents et ter­ro­ristes poussent, et à éliminer ainsi une des sources majeures d’antiaméricanisme musulman global. Les avan­tages stra­té­giques récemment acquis par l’Iran dans le monde arabe seraient lar­gement réduits. Loin de constituer une diversion par rapport aux autres crises proche-​​orientales, un accord de paix israélo-​​palestinien contri­buerait de manière signi­fi­cative à leur solution.

À l’inverse, le fait pour les États-​​Unis de ne pas jouer leur rôle de faci­li­tation et de médiation revien­drait à laisser le terrain aux ennemis de l’Amérique, qui comptent sur la dispute israélo-​​arabe comme sur un cadeau qu’on continue à leur offrir. (…)

Ce sera le cas si le pré­sident ne prend pas le pro­blème en mains rapi­dement. Son capital poli­tique s’érodera ; les obs­tacles inté­rieurs croî­tront ; d’autres ques­tions domi­neront ; et les parties en guerre joueront la montre.

Ne pas agir se révélera donc extrê­mement coûteux. Cela nuira à nos efforts pour affaiblir les groupes extré­mistes, ren­forcer nos alliés modérés et ras­sembler les sou­tiens régionaux néces­saires pour sta­bi­liser l’Irak et contenir l’Iran. Mais cela ris­quera de déboucher aussi sur la dis­pa­rition défi­nitive de la solution à deux États si les colonies se déve­loppent, se retranchent et que les extré­mistes conso­lident leur influence des deux côtés.

Bref, les six ou douze pro­chains mois repré­sen­teront sans doute la der­nière chance pour une solution équi­table, viable et durable. »

Merci de votre attention !