Palestine 1948 : l’expulsion

Dominique Vidal, jeudi 4 janvier 2007

Sommaire :

Une « nouvelle histoire »

David contre Goliath ?

Pas d’appel à la fuite

Pourquoi disculper Ben Gourion ?

La réalité de l’Holocauste

Une opinion schizophrénique

Omniprésence du transfert

Un terrible dilemme

Documents

« La guerre d’indépendance de 1948 n’est pas achevée. » Que signifie cette phrase qu’Ariel Sharon répète régu­liè­rement depuis sa pre­mière élection, en février 2001 ? Quelle que soit l’interprétation qu’on en donne, elle sou­ligne en tous cas toute l’actualité du travail de ceux qu’on appelle les « nou­veaux his-​​ toriens » israé­liens et qui ont révélé à leurs conci­toyens ce qui s’était vraiment passé en 1948. Entre le plan de partage de la Palestine adopté par l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947 et les armis­tices de 1949 consé­cutifs à la pre­mière guerre israélo-​​arabe, plu­sieurs cen­taines de mil­liers de Pales­ti­niens ont dû quitter leurs foyers.

Pour les his­to­riens pales­ti­niens et arabes, il s’agit d’une expulsion. La majorité de ces sept cent mille à neuf cent mille réfugiés ont été contraints au départ, au cours des affron­te­ments judéo­pa­les­ti­niens, puis de la guerre israélo-​​arabe, dans le cadre d’un plan politico-​​militaire jalonné de nom­breux mas­sacres [ C’est notamment la thèse défendue, dès 1961, par Walid Khalidi (Middle East Forum, novembre 1961, republié avec un nouveau com­men­taire par le Journal of Palestine Studies, vol. XVIII, n° 69, 1988) et, plus récemment, par Elias Sanbar (Les livres de la Revue d’études pales­ti­niennes, Paris, 1984). ].

Une « nouvelle histoire »

Selon l’historiographie israé­lienne tra­di­tion­nelle, au contraire, les réfugiés - cinq cent mille au maximum - sont partis volon­tai­rement, répondant aux appels des diri­geants arabes qui leur pro­met­taient un retour rapide après la vic­toire. Non seulement les res­pon­sables juifs n’auraient pas pla­nifié d’éviction, mais les rares mas­sacres à déplorer - en premier lieu celui de Deir Yassine, le 9 avril 1948 - auraient été le fait des troupes extré­mistes affi­liées à l’Irgoun de Menahem Begin et au Lehi d’Itzhak Shamir.

Dès les années 1950, quelques per­son­na­lités israé­liennes isolées contes­taient cette thèse. Depuis la seconde moitié des années 1980, elles ont été rejointes dans leur cri­tique par un certain nombre de jour­na­listes et de cher­cheurs : Simha Flapan, Tom Segev, Avi Schlaïm, Ilan Pappé et surtout Benny Morris, qui, avec The Birth of the Pales­tinian Refugee Problem, a « fondé » la nou­velle his­toire [Leurs livres les plus impor­tants sont : Simha Flapan, The Birth of Israel, Myth and Rea­lities, Pan­theon Books, New York, 1987 ; Tom Segev, 1949. The First Israelis, Free Press Mac­Millan, New York Londres, 1986 ; Avi Schlaïm, Col­lusion across the Jordan. King Abdallah, the Zionist Movement and the Par­tition of Palestine, Cla­rendon Press, Oxford, 1988 ; Ilan Pappé, Britain and the Arab-​​Israeli Conflict, 1948-​​1951, Mac­Millan, New York, 1988, et The Making of the Arab-​​Israeli Conflict, 1947-​​1951, I. B. Tauris, New York, 1992 ; et Benny Morris, The Birth of the Pales­tinian Refugee Problem, 1947-​​1949, Cam­bridge Uni­versity Press, Cam­bridge, 1987, et 1948 and After. Israel and the Pales­ti­nians, Cla­rendon Press, Oxford, 1990. ].

Avant d’aborder les thèses des « nou­veaux his­to­riens » concernant l’exode pales­tinien et d’en évoquer cer­taines limites, il importe de com­prendre l’origine de leurs travaux. En fait, deux phé­no­mènes se sont conjugués pour les sti­muler. Le premier, c’est bien sûr l’ouverture, trente ans après, des archives israé­liennes, publiques et privées, concernant cette période : les cher­cheurs y puisent l’essentiel de leurs sources. C’est d’ailleurs à la fois leur force et leur fai­blesse : ils semblent ignorer presque entiè­rement les archives des États arabes, il est vrai peu acces­sibles, de même que la mémoire orale des Pales­ti­niens, que mal­heu­reu­sement peu d’historiens, arabes compris, se sont attachés à recueillir. Or, comme le note à juste titre l’historien pales­tinien Nur Masalha, « l’histoire et l’historiographie ne devraient pas néces­sai­rement être écrites, exclu­si­vement ou essen­tiel­lement, par les vain­queurs » [Nur Masalha, « 1948 and After revi­sited », Journal of Palestine Studies 96, vol. XXIV, n° 56, Ber­keley, été 1995.]. Mais la plongée dans les archives n’aurait sans doute pas été si fruc­tueuse si les dix années suivant leur mise à dis­po­sition n’avaient pas été mar­quées par la guerre du Liban et le déclen­chement de la pre­mière Intifada, qui accen­tuèrent, en Israël même, le clivage entre camp natio­na­liste et camp de la paix. Bref, les « nou­veaux his­to­riens » réécri­virent l’histoire des ori­gines du pro­blème pales­tinien alors même que celui-​​ci revenait au premier plan et appelait des solu­tions nou­velles - le 15 novembre 1988, le Conseil national pales­tinien, d’un même mou­vement, pro­clamait l’État pales­tinien, recon­naissait l’État d’Israël et condamnait le terrorisme.

Dans un article de la Revue d’études pales­ti­niennes [Ilan Pappé, « La cri­tique post-​​sioniste en Israël », La Revue d’études pales­ti­niennes, n° 64, Paris, été 1997.], un des pion­niers de cette « nou­velle his­toire », Ilan Pappé, mettait l’accent sur le rôle du dia­logue israélo-​​palestinien engagé à l’époque, « essen­tiel­lement mené, précisait-​​il, sous la conduite des uni­ver­si­taires. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est à la faveur de ce dia­logue que la plupart des cher­cheurs israé­liens tra­vaillant sur l’histoire de leur pays et qui n’étaient pas liés aux groupes poli­tiques radicaux ont pris connais­sance de la version his­to­rique de leurs homo­logues pales­ti­niens. Bon nombre d’entre eux se sont aperçus à l’occasion de cette ren­contre de la réelle valeur de travaux uni­ver­si­taires jusque-​​là consi­dérés comme de pure pro­pa­gande. Cer­tains cha­pitres déplai­sants, voire cho­quants, de l’histoire israé­lienne ont été révélés. Mais, plus que tout, les cher­cheurs israé­liens ont pris conscience de la contra­diction fon­da­mentale entre les ambi­tions natio­nales sio­nistes et leur mise en oeuvre aux dépens de la popu­lation locale de Palestine ».

Encore une pré­cision : dans La nou­velle judéo­phobie, Pierre-​​ André Taguieff affirme que les « nou­veaux his­to­riens » dont je fais état dans mon livre seraient tous des intel­lec­tuels d’extrême gauche. C’est ridicule. Le seul qui puisse être « étiqueté » ainsi est Ilan Pappé, qui ne cache pas ses sym­pa­thies pour le Parti com­mu­niste israélien. Mais il n’y en a aucun autre. Pionnier de ce courant, Benny Morris, qui a tou­jours affiché ses convic­tions sio­nistes, est de plus, ces der­nières années, redevenu « casher » aux yeux de l’establishment : s’il n’a pas renié ses travaux his­to­riques, il a beaucoup évolué poli­ti­quement, allant jusqu’à sou­tenir Ariel Sharon et à se pro­noncer expli­ci­tement pour un nouveau « transfert »…

David contre Goliath ?

Curieu­sement, jusqu’en 1998, aucun des ouvrages des « nou­veaux his­to­riens » sur la guerre de 1948 - les pre­miers étaient pourtant parus depuis douze ans - n’avait eu l’heur de plaire aux éditeurs français. C’est pourquoi j’ai décidé, avec mon confrère Joseph Algazy, jour­na­liste au quo­tidien Haaretz, de pallier cet « oubli ». Syn­thé­tiser en quelques minutes des années de recherches his­to­riques est une impos­sible gageure. Disons, pour nous en tenir à l’essentiel, que ces his­to­riens ébranlent en par­ti­culier trois grandes thèses :

- La pre­mière, c’est la menace mor­telle qui aurait pesé sur Israël à l’époque. Contrai­rement à l’image d’un frêle État juif à peine né et déjà confronté aux redou­tables armées d’un puissant monde arabe, les « nou­veaux his­to­riens » établissent la supé­riorité crois­sante des forces israé­liennes (en effectifs, armement, entraî­nement, coor­di­nation, moti­vation…) à la seule exception de la courte période qui va du 15 mai au 11 juin 1948. Mais il y a plus. Israël dispose à l’époque d’une carte maî­tresse, étudiée par Avi Shlaïm dans Col­lusion across the Jordan : l’accord tacite passé le 17 novembre 1947 (douze jours avant le plan de partage des Nations unies) par Golda Meïr avec le roi Abdallah de Trans­jor­danie. La Légion, seule armée arabe digne ce nom, s’engageait à ne pas franchir les fron­tières du ter­ri­toire alloué à l’État juif en échange de la pos­si­bilité d’annexer celui prévu pour l’État arabe.

Assuré, dès février 1948, du feu vert explicite du secré­taire au Foreign Office, Ernest Bevin, ce plan sera effec­ti­vement mis en oeuvre. Comme le Haut comité arabe (pales­tinien) et l’ensemble des États arabes, la Trans­jor­danie a rejeté le plan de partage de l’ONU. Si bien que la Légion arabe par­ticipe à la guerre à partir du 15 mai 1948. Mais elle ne péné­trera jamais en ter­ri­toire israélien et ne prendra jamais l’initiative d’une bataille d’envergure - sauf à Jéru­salem, qui n’était pas « attribuée » par les Nations unies à l’État juif ni à l’État arabe, mais dotée d’un statut international.

D’ailleurs, le schéma du 17 novembre 1947 se sub­sti­tuera bel et bien, à la fin des hos­ti­lités, au plan de partage du 29 : la Jor­danie occupera et annexera la partie arabe de la Palestine, sauf les zones conquises par Israël (qui a aug­menté sa super­ficie d’un tiers) et la bande de Gaza occupée par l’Égypte…

- La deuxième thèse ébranlée concerne la volonté de paix qu’aurait mani­festée Israël au len­demain de la guerre. Orga­nisée par la Com­mission de conci­liation sur la Palestine des Nations unies, la confé­rence de Lau­sanne a notamment été étudiée par Avi Shlaïm dans le livre déjà cité et par Ilan Pappé dans The Making of the Arab-​​Israeli Conflict. Leurs conclu­sions contre­disent lar­gement la thèse traditionnelle.

Les archives montrent que, dans une pre­mière phase, Israël fait preuve d’ouverture : le 12 mai 1949, sa délé­gation et celle des États arabes rati­fient un pro­tocole réaf­firmant à la fois le plan de partage des Nations unies et le droit au retour des réfugiés. Mais, ce même 12 mai 1949, l’État juif est admis à l’ONU. Dès lors, confiera peu après Walter Eytan, codi­recteur général du ministère israélien des affaires étran­gères, « mon prin­cipal objectif était de com­mencer à saper le pro­tocole du 12 mai, que nous avions été contraints de signer dans le cadre de notre bataille pour être admis aux Nations unies » [Ilan Pappé, The Making…, op. cit., p. 212.]. De fait, Lau­sanne finira dans l’impasse… Et Elias Sasson, le chef de la délé­gation israé­lienne, confiera : « Le facteur qui bloque, c’est aujourd’hui Israël. Par sa position et ses demandes actuelles, Israël rend la seconde partie de la Palestine inuti­li­sable pour tout projet, sauf un - son annexion par un des États voisins, en l’occurrence la Trans­jor­danie. » [Cité par Avi Shlaïm, Col­lusion.…, op. cit., pp. 474-​​475.]

Pas d’appel à la fuite

Par­ti­cu­liè­rement signi­fi­cative est la manière dont David Ben Gourion rejette l’offre éton­nante du nouveau pré­sident syrien, Husni Zaïm, qui propose non seulement de faire la paix, mais aussi d’accueillir deux cent mille à trois cent mille réfugiés pales­ti­niens. Le temps que Tel-​​Aviv prenne conscience de l’intérêt de la sug­gestion, il est trop tard : Zaïm est ren­versé par un coup d’État militaire…

- Mais le mythe plus sérieu­sement ébranlé concerne l’exode des Pales­ti­niens. Résumons. Benny Morris le montre, les archives réfutent for­mel­lement la thèse de l’appel arabe à la fuite. « Il n’existe pas de preuve attestant, écrit-​​il, que les États arabes et le Haut Comité arabe [HCA, pales­tinien] sou­hai­taient un exode de masse ou qu’ils aient publié une directive générale ou des appels invitant les Pales­ti­niens à fuir leurs foyers (même si, dans cer­taines zones, les habi­tants de vil­lages spé­ci­fiques ont reçu de com­man­dants arabes ou du HCA l’ordre de partir, essen­tiel­lement pour des raisons stra­té­giques). » [The Birth…, op. cit, p. 129.] Quant aux fameuses exhor­ta­tions qu’auraient dif­fusées les radios arabes, on sait depuis l’étude de leurs pro­grammes enre­gistrés par la BBC qu’il s’agit d’inventions pures et simples [Voir Erskine Childers, « The Other Exodus », The Spec­tator Magazine, Londres, 12 mai 1961, cité par Nadine Picaudou, Les Pales­ti­niens, un siècle d’histoire, Éditions Com­plexe, Bruxelles, 1997, p. 115.]. Certes, dans les semaines suivant le plan de partage, il y eut soixante-​​dix mille à quatre-​​vingt mille départs volon­taires, pour l’essentiel de riches pro­prié­taires ter­riens et des membres de la bour­geoisie urbaine. Mais après ? Le premier bilan dressé par les Ser­vices de ren­sei­gnement de la Hagana, daté du 30 juin 1948, estime à trois cent quatre-​​vingt et onze mille le nombre de Pales­ti­niens ayant déjà quitté le ter­ri­toire alors aux mains d’Israël. « Au moins 55 % du total de l’exode ont été causés par nos opé­ra­tions », écrivent les experts, les­quels ajoutent les opé­ra­tions des dis­si­dents de l’Irgoun et du Lehi « qui ont direc­tement causé environ 15 % de l’émigration » et les effets de la guerre psy­cho­lo­gique de la Hagana : on arrive ainsi à 73 % de départs direc­tement pro­voqués par les Israé­liens. Dans 22 % de cas, le rapport met en cause les « peurs » et la « crise de confiance » répandues dans la popu­lation pales­ti­nienne. Quant aux appels arabes locaux à la fuite, ils n’entrent en ligne de compte que dans 5 % des cas…

À partir de la reprise des combats, en juillet 1948, la volonté d’expulsion ne fait plus le moindre doute. Un symbole : l’opération de Lydda et de Ramleh, le 12 juillet 1948. « Expulsez-​​les ! » a dit David Ben Gourion à Igal Allon et Itzhak Rabin. De fait, la vio­lente répression (250 morts) est suivie de l’évacuation forcée, accom­pagnée d’exécutions som­maires, de quelque soixante-​​dix mille civils pales­ti­niens - soit près de 10 % de l’exode total de 1947-​​1949 ! Des scé­narios simi­laires seront mis en oeuvre jusqu’à la fin 1948 au Nord (la Galilée) au Sud (la plaine côtière et le Néguev)…

À ces Pales­ti­niens qu’on expulse, on confisque en même temps leurs biens, grâce à la loi sur les « pro­priétés aban­données », votée en décembre 1948. Israël mettra ainsi la main sur soixante-​​treize mille pièces d’habitation dans des maisons aban­données, sept mille huit cents bou­tiques, ate­liers et entrepôts, cinq mil­lions de livres pales­ti­niennes sur des comptes en banque et - surtout - trois cent mille hec­tares de terres [ Cité par Simha Flapan, op. cit., p. 107.]. Au total, plus de quatre cents villes et vil­lages arabes dis­pa­raî­tront ou devien­dront juifs.

Dans 1948 and After, Benny Morris revient plus lon­guement sur le rôle joué par Yosef Weitz, alors directeur du dépar­tement foncier du Fonds national juif [Benny Morris, 1948…, op. cit., cha­pitre 4.]. Dans son journal, le 20 décembre 1940, ce militant sio­niste aux convic­tions tran­chées confiait sans détours : « Il doit être clair qu’il n’y a pas de place pour deux peuples dans ce pays […] et la seule solution, c’est la Terre d’Israël sans Arabes.

[…] Il n’y a pas d’autre moyen que de trans­férer les Arabes d’ici vers les pays voisins […]. Pas un village ne doit rester, pas une tribu bédouine. »

Ce pro­gramme radical, sept ans plus tard, Yosef Weitz va pouvoir l’appliquer lui-​​même. Dès avril 1948, il obtient la consti­tution d’« un orga­nisme qui dirige la guerre avec pour but l’éviction d’autant d’Arabes que pos­sible ». Informel jusqu’à fin juin, officiel ensuite, le « Comité du transfert » supervise la des­truction des vil­lages arabes aban­donnés ou leur repeu­plement par de nou­veaux immi­grants juifs.

Pourquoi disculper Ben Gourion ?

Encore un aspect, qui revêt, avec l’action d’aujourd’hui des colons en Cis­jor­danie, une cer­taine actualité : les moissons, sur les­quelles Benny Morris revient en détail dans 1948 and After [1948…, op. cit, cha­pitre 6. ]. Début mai, atteste l’historien, ordre est donné aux agri­cul­teurs juifs de reprendre la culture des terres appar­tenant à des réfugiés. Suit un autre en juin : les soldats israé­liens peuvent tirer sur les Pales­ti­niens tentant de revenir sur leurs terres pour mois­sonner. Sym­bo­li­quement et maté­riel­lement, il revient donc à Israël d’engranger le produit des semailles pales­ti­niennes. Pire : si les Israé­liens n’en ont pas les moyens, les cultures doivent être détruites ! Conclusion de Benny Morris : « La moisson des champs arabes au début de l’été 1948 devint ainsi une étape majeure dans le pro­cessus d’acquisition par les juifs et d’expropriation des terres arabes pales­ti­niennes abandonnées. »

Bref, quand David Ben Gourion, le 16 juin 1948, déclare au Conseil des ministres vouloir éviter « à tout prix » le retour des réfugiés, il s’agit, non d’une phrase en l’air, mais d’un pro­gramme poli­tique très concret…

Mais le débat le plus vif porte sur la nature de la poli­tique arabe du Yichouv et de ses forces armées durant les six pre­miers mois de 1948. Dans son premier livre, Benny Morris s’en tenait à une thèse « cen­triste » : « Le pro­blème pales­tinien est né de la guerre, et non d’une intention, juive ou arabe. » [Benny Morris, The Birth…, op. cit., p. 286.] Il a nuancé cette appré­ciation dans son deuxième livre, 1948, en défi­nissant le transfert comme « un pro­cessus cumu­latif, aux causes enche­vê­trées, mais [avec] un déclen­cheur majeur, un coup de grâce [en français dans le texte], en forme d’assaut de la Hagana, de l’Irgoun ou des Forces de défense d’Israël dans chaque localité » [Benny Morris, 1948…, op. cit., p. 32.] . Benny Morris récuse cependant l’affirmation arabe de l’existence d’un plan d’expulsion et tend à dis­culper David Ben Gourion. Ce faisant, notons néan­moins qu’il contredit nombre d’éléments que luimême rapporte :

- Benny Morris sou­ligne en effet l’engagement de longue date de Ben Gourion en faveur du projet de « transfert » (suggéré, en 1937, par la Com­mission bri­tan­nique Peel). Il nous apprend de sur­croît, archives à l’appui, que les textes du mou­vement sio­niste comme les journaux de ses diri­geants ont été sys­té­ma­ti­quement expurgés pour gommer toute allusion à ce « transfert ».

- Benny Morris décrit en per­ma­nence Ben Gourion menant d’une main de fer l’entreprise d’expulsion des Arabes et de confis­cation de leurs biens et insiste également sur ce qu’il appelle le « facteur atrocité ». L’historien montre en effet que, loin de repré­senter une « bavure » extré­miste, le mas­sacre de Deir Yassine a été précédé et suivi de nom­breux autres commis par la Hagana, puis par Tsahal, de la fin 1947 à la fin 1948.

- Dans le livre col­lectif "La guerre de Palestine", qui vient de paraître en français [Eugene L. Rogan et Avi Shlaim, La Guerre de Palestine. Der­rière le mythe 1948, Autrement, Paris, 2002, pp. 38 à 65.], Benny Morris évoque les archives récemment devenues acces­sibles : « Les nou­veaux docu­ments ont révélé des atro­cités dont je n’avais pas eu connais­sance quand j’ai écrit The Birth. […] Ces atro­cités sont impor­tantes pour qui veut com­prendre pourquoi les diverses phases de l’exode arabe se sont précipitées. »

- S’agissant du plan Dalet, mis en oeuvre à partir de la fin mars 1948, Benny Morris hésite. À la page 62 de The Birth, il estime que « le plan D n’était pas un plan poli­tique d’expulsion des Arabes de Palestine ». Mais, page 64, il écrit : « À partir du début avril, il y a des traces claires d’une poli­tique d’expulsion à la fois au niveau national et local en ce qui concerne cer­tains dis­tricts et loca­lités stratégiques-​​clés. »

Et pourtant, dans sa contri­bution à La Guerre de Palestine, Benny Morris va beaucoup plus loin : « À n’en pas douter, la cris­tal­li­sation du consensus en faveur du transfert chez les diri­geants sio­nistes a permis de pré­parer l’accélération de l’exode pales­tinien en 1948. De la même façon, une partie encore plus impor­tante de cet exode a été déclenchée par des actes et des ordres d’expulsion expli­cites pro­venant de troupes israé­liennes, bien davantage que cela n’était indiqué dans The Birth. » [Op. cit., p. 64.]

Le fait que les archives n’aient pas révélé de directive globale d’expulsion ne suffit pas à nier le phé­nomène et les res­pon­sa­bi­lités de la direction du Yichouv. Encore faut-​​il mesurer que cette der­nière s’est appuyée sur un consensus extrê­mement solide au sein de son appareil poli­tique et militaire.

Résumons : moins de trois ans après la libé­ration des camps d’extermination, l’immense majorité des juifs de Palestine consi­dèrent qu’ils pour­suivent le combat pour la survie.

D’autant qu’ils vivent le refus arabe du partage comme une nou­velle menace pour leur exis­tence, et ignorent le caractère favo­rable des rap­ports de force. Ne l’oublions pas : près d’un com­battant juif sur deux est, à l’époque, un sur­vivant de la Shoah. Après une phase défensive, ils pas­seront donc sans état d’âme à l’offensive, pour atteindre l’objectif qui se trouvait depuis si long­temps, bi-​​nationalistes mis à part, au coeur du mou­vement sio­niste : un État juif aussi grand et homogène que possible.

Comme l’écrit Benny Morris, « Ben Gourion voulait clai­rement que le moins d’Arabes pos­sible demeurent dans l’État juif. Il espérait les voir partir. Il l’a dit à ses col­lègues et assis­tants dans des réunions en août, sep­tembre et octobre. Mais […] Ben Gourion s’est tou­jours abstenu d’émettre des ordres d’expulsion clairs ou écrits ; il pré­férait que ses généraux “com­prennent” ce qu’il sou­haitait les voir faire. Il entendait éviter d’être rabaissé dans l’histoire au rang de “grand expulseur” et ne voulait pas que le gou­ver­nement israélien soit impliqué dans une poli­tique mora­lement dis­cu­table. » [Benny Morris, The Birth…, op. cit., pp. 292-​​293]

La réalité de l’Holocauste

Un dernier mot à propos des enjeux actuels de ce débat his­to­rique. La postface rédigée par mon confrère Joseph Algazy éclaire, je crois, l’insertion des « nou­veaux his­to­riens » dans un mou­vement qui va bien au-​​delà : la recherche ce qu’on appelle « post-​​sionisme ». Pour résumer, Israël doit-​​il en rester au sio­nisme tra­di­tionnel, et notamment s’attacher à demeurer un État juif ? Ou bien doit-​​il se doter d’une identité nou­velle, et en premier lieu devenir l’État de tous ses citoyens ? Inutile de sou­ligner combien cette bataille est insé­pa­rable de celle qui oppose camp de la paix et camp nationaliste…

Mais la connais­sance et la recon­nais­sance des condi­tions de cette double nais­sance - celle d’Israël et celle du pro­blème des réfugiés pales­ti­niens - est surtout au coeur de l’éventuelle récon­ci­liation entre les peuples. La paix entre eux passe évidemment, à mes yeux, par la création d’un État pales­tinien sou­verain. Mais la récon­ci­liation exige beaucoup plus : que toutes les parties au conflit assument leur histoire.

L’article qu’Edward Saïd a publié, au mois d’août 1998, dans Le Monde diplo­ma­tique mérite, de ce point de vue, d’être relu avec la plus grande attention. Dans cette réponse à ses amis arabes fas­cinés par Roger Garaudy, le grand intel­lectuel pales­tinien écrit notamment : « La thèse selon laquelle l’Holocauste ne serait qu’une fabri­cation des sio­nistes circule ici et là de manière inac­cep­table. Pourquoi attendons-​​nous du monde entier qu’il prenne conscience de nos souf­frances en tant qu’Arabes si nous ne sommes pas en mesure de prendre conscience de celles des autres, quand bien même il s’agit de nos oppres­seurs, et si nous nous avérons inca­pables de traiter avec les faits dès lors qu’ils dérangent la vision sim­pliste d’intellectuels “bien-​​pensants” qui refusent de voir le lien qui existe entre l’Holocauste et Israël. »

« Dire que nous devons prendre conscience de la réalité de l’Holocauste - poursuit Saïd - ne signifie aucu­nement accepter l’idée selon laquelle l’Holocauste excuse le sio­nisme du mal fait aux Pales­ti­niens. Au contraire, recon­naître l’histoire de l’Holocauste et la folie du génocide contre le peuple juif nous rend cré­dibles pour ce qui est de notre propre his­toire ; cela nous permet de demander aux Israé­liens et aux juifs d’établir un lien entre l’Holocauste et les injus­tices sio­nistes imposées aux Pales­ti­niens ! » [Edward Saïd, « Israël-​​Palestine : pour une troi­sième voie », Le Monde diplo­ma­tique, août 1998. ] Reste à pré­ciser jusqu’à quel point les travaux des « nou­veaux his­to­riens » ont pénétré leur société. De prime abord, ils ont surtout choqué nombre de leurs conci­toyens. Et pour cause : ce n’est pas sur une page d’histoire parmi d’autres qu’ils ont contribué à rétablir la vérité. Non, ce qui a été mis à nu, c’est bel et bien le « péché ori­ginel » d’Israël - pour reprendre l’accusation lancée par l’historien « orthodoxe » Shabtai Teveth contre Benny Morris. Le droit des sur­vi­vants du génocide hit­lérien à vivre en sécurité dans un État devait-​​il exclure celui des filles et fils de la Palestine à vivre, eux aussi, en paix dans leur État ? La réponse à cette question concerne le passé, bien sûr, mais aussi le présent. Car l’injustice commise ne peut-​​être réparée qu’en réa­lisant, avec un demi-​​siècle de retard, le droit des Pales­ti­niens à une patrie.

Plus que les que­relles de spé­cia­listes, cet enjeu explique pourquoi le contre-​​feu s’organise, dès le début des années 1980. À peine les pre­miers articles de Benny Morris parus, ils sus­citent une polé­mique, qui ne cessera pas. À l’origine de ces brûlots, on trouve d’« anciens his­to­riens », qui campent sur leurs posi­tions de l’époque, s’accrochant au caractère soi-​​disant volon­taire de l’exil des Pales­ti­niens et niant toute res­pon­sa­bilité des diri­geants du Yichouv, puis d’Israël. Tel ou tel pan de la version orthodoxe sera défendu, à des degrés divers, par Shabtaï Teveth, mais également par de plus jeunes spé­cia­listes, comme Anita Shapira, Avraham Sela, Itamar Rabi­novich ou Efraïm Karsh.

Paral­lè­lement à ce débat d’idées, les coups bas ne manquent pas. Ainsi ses oeuvres vau­dront à Benny Morris de perdre son poste de jour­na­liste au Jeru­salem Post. Et il lui faudra douze ans pour décrocher un poste uni­ver­si­taire, en l’occurrence à l’université David Ben Gourion de Beer­sheva. Mais les des­cen­dants du père fon­dateur exi­geront - en vain - du recteur de ladite uni­versité qu’il licencie Benny Morris ou modifie le nom de son uni­versité ! L’intéressé, on l’a vu, a évolué depuis…

C’est qu’entre-temps, l’affrontement autour des thèses des « nou­veaux his­to­riens » a pris un caractère public. Après avoir été can­tonné aux publi­ca­tions spé­cia­lisées, le plus souvent confi­den­tielles, le débat a gagné les journaux, et notamment dans le quo­tidien Haaretz. Il est ali­menté par la parution de plu­sieurs livres - à l’époque en anglais, soulignons-​​le : les pre­mières tra­duc­tions en hébreu n’apparaîtront qu’au début des années 1990.

Avec le cin­quan­tième anni­ver­saire de l’État d’Israël, en avrilmai 1998, c’est l’apogée : même la très confor­miste série télé­visée Tekuma (Renais­sance), consacrée à l’histoire d’Israël, fait briè­vement état, dans son émission sur 1948, de l’expulsion par Israël des civils pales­ti­niens - avec des images inédites qui frap­peront évidemment ses cen­taines de mil­liers de téléspectateurs…

Désormais, les thèses des « nou­veaux his­to­riens », si elles restent sans doute mino­ri­taires, appa­raissent incon­tour­nables : impos­sible de les ignorer. À preuve le nouveau manuel d’histoire d’Eyal Nave, publié à la rentrée de 1999. Tout en pré­servant, sur l’essentiel, la vision tra­di­tion­nelle de la pre­mière guerre israélo-​​arabe, cet ouvrage n’en signale pas moins que le rapport de forces, à l’époque, était très favo­rable aux armées juives, et que celles-​​ci ont bien chassé nombre de Palestiniens.

Une opinion schizophrénique

Moins médiatisé, mais plus signi­fi­catif encore est le livre intitulé "La lutte pour la sécurité d’Israël" [Colonel (de réserve) Benny Michalson, lieutenant-​​colonel (de réserve) Abraham Zohar et lieutenant-​​colonel (de réserve) Eppi Meltser, La Lutte pour la sécurité d’Israël (en hébreu), édité par l’Association israé­lienne d’histoire mili­taire, filiale de l’université de Tel-​​Aviv, avec la col­la­bo­ration du dépar­tement d’histoire de l’armée israé­lienne, Tel-​​Aviv, 1999. ]. Ses auteurs - un groupe de cher­cheurs issus des ser­vices de ren­sei­gnement de l’armée, qui ont eu le pri­vilège d’accéder à des docu­ments cou­verts par la loi sur les secrets offi­ciels - n’hésitent pas à égorger quel­que­sunes des vaches sacrées du pays. Ainsi, le livre ne souscrit pas à la thèse offi­cielle selon laquelle les forces armées d’Israël étaient, en 1948, très infé­rieures à celles des armées arabes - selon les auteurs, Tsahal avait trente-​​deux mille com­bat­tants contre trente-​​deux mille cinq cents pour l’ensemble des forces arabes, néan­moins mieux armées - et reconnaît que le départ des Pales­ti­niens n’a pas été volontaire.

L’arrivée au pouvoir d’Ariel Sharon et de son gou­ver­nement, en 2001, a évidemment entraîné un net rai­dis­sement. Une des pre­mières déci­sions de la nou­velle ministre de l’éducation du gou­ver­nement Sharon-​​Pérès, Limor Livnat, a été de sup­primer le manuel d’Eyal Navé. Et Ilan Pappé a été convoqué au prin­temps 2002 par le doyen de l’Université de Haïfa, où il enseigne, à une sorte de procès au terme duquel il ris­quait d’être exclu. Son crime ? Avoir appuyé Theodor Katz, dont la thèse démontre que l’armée israé­lienne a per­pétré un mas­sacre dans le village de Tantura, le 22 mai 1948. Devant la levée de bou­cliers nationale et inter­na­tionale, le doyen a dû reculer. Mais nombre d’universitaires redoutent que l’extrême droite ne tente d’imposer une sorte de mac­car­thysme à l’israélienne…

C’est dire combien la droite et l’extrême droite craignent l’influence gran­dis­sante des « nou­veaux his­to­riens ». La percée de ceux-​​ci ne signifie cependant pas que, dans son immense majorité, la société israé­lienne ait répondu aux ques­tions que lui pose son his­toire. Sur l’essentiel, je crois qu’elle reste indécise : favo­rable à la paix, elle hésite à en payer le prix ; hostile à l’oppression reli­gieuse, elle n’est pas pour autant prête à la sépa­ration de la syna­gogue et de l’État ; rétive aux dis­cri­mi­na­tions, elle envisage pourtant de retirer leur droit de vote aux citoyens arabes…

Faute de mesurer cette valse-​​hésitation struc­tu­relle, on ne saurait d’ailleurs com­prendre le vote du 28 janvier 2003. Comme l’écrivait avec humour le paci­fiste Uri Avnery, Israël est le seul pays au monde à compter deux fois plus d’habitants que les sta­tis­tiques ne l’indiquent. Et pour cause : à en croire les son­dages, 100 % des Israé­liens - ou presque - sou­tiennent Ariel Sharon dans sa poli­tique « anti­ter­ro­riste », mais 100 % des Israé­liens - ou presque - se pro­noncent pour une paix fondée sur le retrait des colons et des soldats des Ter­ri­toires occupés et la création d’un État pales­tinien… À l’exagération près, c’est cela qui vient à nouveau de se pro­duire : à défaut d’une pers­pective de paix solide, la plupart des Israé­liens, trau­ma­tisés par la vague d’attentats-kamikazes, ont mas­si­vement voté pour ceux qui pré­ten­daient leur apporter la sécurité.

Le tour de force réalisé par Ariel Sharon, c’est jus­tement d’avoir fait oublier, dans ce domaine aussi, son bilan désas­treux. À son arrivée au pouvoir, il y a deux ans, l’Intifada avait fait cin­quante morts israé­liens, et l’on en compte aujourd’hui plus de sept cents (et près de deux mille cent Pales­ti­niens). Pour ne rien dire de l’économie, plongée dans sa plus grave récession depuis 1953. Ni de l’isolement régional d’Israël, dont la nor­ma­li­sation des rela­tions avec le monde arabe, en cours depuis les accords d’Oslo, n’a pas résisté à la réoc­cu­pation des ter­ri­toires auto­nomes. Voilà qui aurait dû détourner les élec­teurs du vote pour le Likoud. Si para­doxa­lement, ils lui ont offert un triomphe, c’est au nom de la défense du pays, et parce que nul ne pro­posait une alter­native de paix crédible.

Le Parti tra­vailliste, en par­ti­culier, ne pouvait incarner une autre poli­tique. Comment pré­tendre repré­senter une oppo­sition paci­fiste à Ariel Sharon quand on a par­ticipé, durant un an et demi, au gou­ver­nement d’union nationale dirigé par celui-​​ci, avec plu­sieurs ministères-​​clefs dont celui de la défense, et porté, à ce titre, la co-​​responsabilité de la pire des poli­tiques anti-​​palestiniennes ? Ce han­dicap a pesé lourd sur Amram Mitzna, dont les pro­po­si­tions nova­trices ne trou­vaient, de sur­croît, aucun relais dans la com­mu­nauté inter­na­tionale, et notamment à Washington - n’oublions pas qu’Itzkhak Rabin dut sa vic­toire, en 1992, à la conjonction des aspi­ra­tions des Israé­liens et des pres­sions de la Maison-​​Blanche. J’ajoute que, sur la plus longue période, le Parti tra­vailliste a perdu les liens qui étaient les siens avec le coeur de la société israé­lienne des années 1950 et 1960, voire 1970 : il est pro­gres­si­vement devenu le parti de la bour­geoisie ash­kénaze laïque, opposée aux couches popu­laires arabes et séfa­rades - un rôle que lui contestent désormais d’autres partis, notamment Shinoui.

Faute d’être placé devant un choix clair concernant l’avenir des rela­tions israélo-​​palestiniennes et donc de l’État juif, l’électorat a voté en fonction des conflits internes qui secouent, depuis long­temps, sa société. Ainsi le succès du parti Shinoui exprime-​​t-​​il, par exemple, à la fois la montée du courant laïque face aux pré­ten­tions hégé­mo­niques des partis reli­gieux, mais aussi le retour en force des Juifs ash­ké­nazes, ren­forcés par l’importante immi­gration russe, face aux reven­di­ca­tions séfa­rades. Para­doxa­lement, la lutte entre les prin­cipaux groupes qui se dis­putent la direction de l’État d’Israël a plus pas­sionné les élec­teurs que la reprise des négo­cia­tions avec les Pales­ti­niens, qui condi­tionnent pourtant son avenir à long terme…

Omniprésence du « transfert »

Il est trop tôt pour dire quel type de gou­ver­nement sortira des urnes du 28 janvier. Certes, Ariel Sharon a mené sa cam­pagne élec­torale en « modéré », par­tisan d’un État pales­tinien (ou plutôt d’un pseudo-​​État : 41 % seulement de la Cis­jor­danie, moins le ter­ri­toire aux mains des colonies, Israël contrôlant fron­tières et espace aérien, tota­lement démi­li­tarisé et doté d’une direction nou­velle…). Dans cet esprit, il s’efforce de recons­tituer un gou­ver­nement d’union nationale, avec les tra­vaillistes et le shinoui qui cau­tion­ne­raient ainsi, à l’intérieur et à l’extérieur sa poli­tique. Mais le Premier ministre garde un autre fer au feu : un gou­ver­nement de droite et d’extrême droite à par­ti­ci­pation ultra-​​orthodoxe, prêt à se lancer dans l’aventure d’un nouveau transfert.

J’ai cité en intro­duction cette phrase qu’il répète régu­liè­rement : « La guerre d’indépendance de 1948 n’est pas achevée. » Que veut-​​il dire par là ? Non seulement l’État hébreu existe bel et bien depuis le 14 mai 1948, mais il est - mili­tai­rement comme écono­mi­quement - plus puissant que l’ensemble de ses voisins. En réalité, le seul « travail » qui reste à « finir » - pour employer le voca­bu­laire de l’extrême droite israé­lienne -, c’est l’expulsion des Palestiniens.

Et, d’ores et déjà, les indices se multiplient :

- le thème du « transfert » est omni­présent dans les médias israé­liens ;
- autrefois typique de la seule extrême droite, il est désormais porté par de nom­breux partis de droite et bien des per­son­na­lités. Même le Likoud, autrefois plus prudent : ainsi le pré­sident du Likoud France et, depuis juin 2002, du Likoud mondial, Jacques Kupfer[Jacques Kupfer, Arouts7 (www​.a7fr​.com), 11 août 2002. ], évoquait récemment « ces squatters arabes en Eretz Israël, capables de pro­duire autant d’assassins prêts à tout détruire et partout ». Et il affirmait : « Peut-​​être faut-​​il se rendre à la seule évidence : on ne peut plus vivre avec eux si tant est qu’ils aient le droit de vivre. Ce sera donc eux ou nous. La solution tel­lement regret­table et irréa­liste du transfert risque de devenir la seule solution pra­ti­cable capable de nous apporter la sécurité et plus tard la paix. L’histoire offre tou­jours les oppor­tu­nités pour réa­liser les rêves d’une nation. Encore faut-​​il savoir les saisir et ne pas rater les occa­sions comme nous l’avons mal­heu­reu­sement fait en 1948 ou en 1967 » ;

- cette agi­tation poli­tique, média­tique et intel­lec­tuelle - ajoutée aux effets rava­geurs des attentats ter­ro­ristes - n’est pas sans résultats : en deux ans, le pour­centage d’Israéliens favo­rables au « transfert » des Pales­ti­niens est passé de moins de 10 % à plus de 40 % [Cf. l’historien mili­taire israélien Martin Van Creveld, Daily Tele­graph, 28 avril 2002. ] ;

- il faut aussi évoquer, sur le terrain, le har­cè­lement des Pales­ti­niens par l’armée et les colons en vue de les forcer au départ. Sym­bo­lique apparaît le cas du village de Khirbet Yanoun, au sud de Naplouse, que les habi­tants ont quitté le 18 octobre 2002, avant d’y revenir sous la pro­tection des mili­tants paci­fistes de Taayush (Vivre ensemble). « Le transfert - expliquent deux res­pon­sables de l’association, Gadi Algazy et Azmi Bdeir - n’est pas néces­sai­rement un moment dra­ma­tique, où les gens sont expulsés et fuient leur ville ou leur village. […] C’est un pro­cessus en pro­fondeur, un pro­cessus rampant qu’on ne voit pas. […] Sa prin­cipale com­po­sante est la des­truction gra­duelle des infra­struc­tures de la vie de la popu­lation civile pales­ti­nienne dans les ter­ri­toires : c’est l’étranglement pro­gressif par les bou­clages et les sièges, qui empêchent les gens d’aller au travail ou à l’école et d’avoir accès aux ser­vices médicaux, qui barrent la route aux camions comme aux ambu­lances, ren­voyant ainsi les Pales­ti­niens à l’époque des ânes et des char­rettes. […] Et ce que les bou­clages de l’armée ne réus­sissent pas à faire, les colons y par­viennent : chaque nou­velle implan­tation ou avant-​​poste exige des mesures de sécurité, c’est-à-dire, aux yeux des colons, l’expulsion des Pales­ti­niens des zones envi­ron­nantes et la trans­for­mation de terres agri­coles en terres de mort - qui­conque les tra­vaille ou y cueille des olives risque de le payer de sa vie. […] Khirbet Yanoun n’est pas un cas isolé » ;

- il faut enfin men­tionner les indi­ca­tions d’ambassades et de consulats étrangers signalant une aug­men­tation consi­dé­rable du nombre de demandes de visas pales­ti­niens - cent mille à deux cent mille auraient émigré en deux ans…

Un terrible dilemme

Autant d’indices qui doivent inciter à la plus grande vigi­lance : la guerre que Washington a décidé de mener, quoiqu’il arrive, contre l’Irak, surtout si Israël y était entraîné, pourrait créer les condi­tions d’un « transfert ». Amira Hass envisage, dans Le Monde diplo­ma­tique de février 2003, trois pré­textes pos­sibles : la chute de scuds ira­kiens, un méga-​​attentat ter­ro­riste, des mani­fes­ta­tions pales­ti­niennes qui dégénéreraient…

Certes, un transfert massif serait, pour l’armée et le gou­ver­nement d’Israël, mili­tai­rement et poli­ti­quement dan­gereux - il pourrait notamment ruiner l’image d’Israël dans le monde. Certes aussi, George W. Bush, sou­cieux d’élargir et de ren­forcer la coa­lition anti-​​irakienne, serait peu enclin à accepter une opé­ration qui ris­querait de mettre le feu aux poudres dans l’ensemble du monde arabe. Mais - de Qibya en 1953 à l’invasion du Liban en 1982, en passant par la guerre du Sinaï de 1956 et celle de 1973 - le cur­ri­culum vitae d’Ariel Sharon en témoigne : il n’a jamais hésité à dépasser les lignes rouges, même celles fixées par la pré­si­dence des États-​​Unis.

Ce qu’il faut com­prendre, c’est que l’objectif de tou­jours de l’extrême droite israé­lienne a pris un sens nouveau du fait de l’échec du pro­cessus de paix joint à l’évolution démo­gra­phique. Bien que huit cent mille Pales­ti­niens aient été contraints au départ en 1948-​​1949, suivis de trois cent mille autres en 1967, d’ici moins de dix ans, il y aura une majorité arabe dans le « Grand Israël », qui deviendra pro­gres­si­vement écra­sante. Israël, « État juif et démo­cra­tique », fera face à un ter­rible dilemme :

- soit il choisira la démo­cratie, et notamment accordera le droit de vote à tous les habi­tants, y compris Pales­ti­niens, auquel cas ce ne sera plus un État juif ;

- soit il tiendra à pré­server son caractère juif, auquel cas il ne pourra pas être démo­cra­tique. Or l’imposition d’un véri­table apar­theid à une majorité arabe sans cesse plus large pro­vo­quera des sou­lè­ve­ments plus puis­sants encore que l’Intifada, aux­quels l’armée israé­lienne réagira par une répression pire encore. Un tel scé­nario peut déboucher à terme sur l’écrasement des Pales­ti­niens, mais aussi sur la dis­pa­rition de l’État d’Israël.

À ce piège tra­gique, il n’y a, du point de vue israélien, que deux issues : soit la création d’un État pales­tinien aux côtés d’Israël, qui per­mette aux deux peuples de coexister dans le respect de leur sou­ve­raineté et de leur sécurité, soit l’expulsion d’un maximum de Pales­ti­niens du « Grand Israël » qui y pré­serve - pour quelques décennies - une majorité juive. Ariel Sharon et ses amis excluent évidemment la pre­mière solution, et rêvent sans doute de la seconde.

Le vieux général a même une idée précise de la des­ti­nation vers laquelle il fau­drait « déplacer » les Pales­ti­niens : la Jor­danie. Il a tou­jours affirmé que le royaume hachémite était destiné à accueillir les Pales­ti­niens. Lors des affron­te­ments de « Sep­tembre noir » entre le roi Hussein et la Résis­tance pales­ti­nienne, en 1970, Ariel Sharon, alors com­mandant du front Sud, s’opposa au soutien accordé par Israël au « petit roi » contre les fedayin : il aurait fallu au contraire, expliqua-​​t-​​il, porter les Pales­ti­niens au pouvoir à Amman pour y créer leur État et en finir ainsi avec cette question. Trente-​​trois ans plus tard, a-​​t-​​il changé de stratégie ?

Documents

Deïr Yassin

Ces Israé­liens qui rêvent de « transfert »

Le vrai cau­chemar du transfert