Optimisme de volonté

Voilà que maintenant nous avons un antisémite de plus. Mazal Tov (“bonne chance”) comme nous disons en hébreu. Il se nomme Ban Ki Moon.

Uri Avnery, mardi 16 février 2016

C’est le Secrétaire général des Nations unies. Concrètement la plus haute personnalité internationale, une sorte de Premier ministre du Monde.

Il a eu l’audace de critiquer le gouvernement israélien, ainsi que l’Autorité Palestinienne, les accusant de saboter le processus de paix, et par la même de rendre la réalisation de la paix israélo-palestinienne presque impossible. Il a souligné le fait qu’il y a un consensus au niveau mondial sur le fait que la “solution à deux États” était la seule possible.

La formulation avait une tonalité neutre, mais Ban laissait entendre clairement que presque toute la faute était du côté israélien. Du fait que les Palestiniens vivent sous une occupation hostile, il n’y a pas grand chose qu’ils puissent faire dans un sens ou dans l’autre.

Quiconque incriminant Israël pour quoi que ce soit est, naturellement, un antisémite avéré, le dernier d’une longue lignée, à commencer par Pharaon, roi d’Égypte, il y a quelques milliers d’années.

JE NE critique pas Ban, sauf pour l’excessive modération de son langage. C’est peut-être le style coréen. Si j’avais été – à Dieu ne plaise – à sa place, je me serais exprimé de façon bien plus vigoureuse.

Contrairement aux apparences, il n’y a pas de grande différence entre Ban et Bibi, du moins en matière de pronostics. Il y a quelques semaines, Benjamin Nétanyahou annonçait en effet que nous allions “toujours vivre par l’épée” – une phrase biblique remontant à l’avertissement d’Avner, le général du roi Saül, qui s’écria devant Yoav, le général du roi David, “L’épée dévorera-t-elle sans cesse à jamais ?” (J’ai toujours aimé Avner et j’ai adopté son nom.)

Mais ce qui est bon pour un patriote comme Nétanyahou n’est pas bon pour quelqu’un qui déteste les Juifs comme Ban. Alors qu’il aille au diable.

IL SE PEUT QUE NÉTANYAHOU n’ait pas apprécié l’affirmation par Ban que la “solution à deux États” recueillait l’accord du monde entier. Le monde à l’exception de Nétanyahou et de ses cohortes.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Bien au contraire.

Le plan de partition fut d’abord adopté par la Commission royale britannique nommée après la révolte arabe de 1936 (que les Juifs appellent “les Évènements”) au cours de laquelle un grand nombre d’Arabes, de Juifs et de soldats britanniques trouvèrent la mort. Dans ce plan les Juifs ne se voyaient attribuer qu’une petite partie de la Palestine, une bande étroite le long de la mer, mais c’était la première fois dans l’histoire moderne qu’un État juif était envisagé. L’idée entraîna une profonde division dans la communauté juive de Palestine (appelée le “Yishouv”), mais l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale mit un terme à ce plan.

Après la guerre et l’Holocauste, il y eut une recherche au niveau mondial pour une solution permanente. L’Assemblée générale des nouvelles Nations unies décida la partition de la Palestine en deux États, un juif et un arabe. La direction juive accepta formellement cette solution, mais avec l’intention secrète d’agrandir le territoire de leur État à la première occasion.

L’occasion se présenta assez vite. Les Arabes rejetèrent la partition et engagèrent une guerre au cours de laquelle nous avons conquis beaucoup plus de territoire et nous l’avons annexé à notre jeune État.

À la fin de la guerre, au début de 1949, la situation se présentait ainsi : l’État juif agrandi, appelé désormais Israël, occupait 78% du pays, dont Jérusalem Ouest ; l’émir de Jordanie conservait la rive ouest du Jourdain avec Jérusalem Est et prenait le titre de roi de Jordanie ; le roi d’Égypte conservait la bande de Gaza.

La Palestine avait disparu de la carte.

QUAND J’AI ÉTÉ libéré de l’armée (en raison de mes blessures) j’ai eu la conviction que cette situation conduirait à un conflit permanent. Pendant la guerre, j’avais vu beaucoup de villages et de villes arabes dont les habitants avaient fui ou avaient été expulsés et j’avais acquis la conviction qu’il existait un peuple palestinien – contrairement aux affirmations israéliennes et à l’opinion mondiale – et qu’il n’y aurait jamais de paix si l’on refusait à ce peuple d’avoir un État à lui.

Encore sous l’uniforme, je recherchais des partenaires dans le but de répandre cette conviction. Je trouvai un jeune architecte arabe musulman à Haïfa et un jeune cheikh druze. (Les Druzes sont des Arabes qui ont fait sécession de l’islam pour fonder une nouvelle religion il y a des siècles).

Nous nous sommes réunis tous les trois plusieurs fois dans l’appartement de l’architecte, mais n’avons trouvé aucun écho dans le public. La politique du gouvernement et l’opinion publique en Israël étaient favorables au statu quo. L’existence d’un peuple palestinien était totalement déniée. La Jordanie devint un allié de fait d’Israël – comme elle l’avait toujours été en secret.

Si quelqu’un avait procédé à un sondage d’opinion international au début des années 50, je me demande s’il aurait trouvé une centaine de personnes dans le monde sérieusement favorables à un État palestinien. Quelques États arabes adhéraient en paroles à l’idée, mais aucun ne la prenait au sérieux.

Mon magazine Haolam Hazeh, et plus tard le parti que je fondai (qui portait le même nom) furent les seules organisations au monde à poursuivre ce combat. Golda Meir eut cette formule célèbre “Il n’y a rien qui corresponde à un peuple palestinien” (et celle moins célèbre : “Je suis prête à monter aux barricades pour expulser Uri Avnery de la Knesset !”)

Ce refus total des droits et de l’existence même du peuple palestinien fut encore renforcé par la guerre des Six-Jours de 1967, lorsque Israël prit possession de ce qui restait de la Palestine. La doctrine qui avait cours était l’“option jordanienne” – l’idée que si un jour Israël rendait tout ou partie de la Cisjordanie, ce serait au roi Hussein.

Cette façon de voir passa de David Ben-Gourion à Levy Eshkol, de Yitzhak Rabin à Shimon Peres. L’idée sous-jacente était non seulement le refus traditionnel de l’existence du peuple palestinien, mais aussi la conviction insensée que le roi renoncerait à Jérusalem puisque sa capitale était Amman. Seul un parfait ignorant aurait pu penser que le roi hachémite, descendant en ligne directe du Prophète, pourrait céder le troisième lieu saint de l’islam à des infidèles.

Le parti communiste israélien pro-soviétique était aussi partisan de l’option jordanienne, m’amenant à faire cette plaisanterie à la Knesset que ce devait être le seul parti communiste monarchiste au monde. Cela prit fin en 1969 lorsque Leonid Brejnev changea brusquement de position pour accepter la formule de “Deux États pour deux peuples”. Les communistes israéliens lui emboitèrent le pas presque avant que les mots ne lui soient sortis de la bouche.

Le Likoud, bien sûr, n’avait jamais été disposé à céder même un pouce d’Éretz Israël. Officiellement il revendique encore la rive est du Jourdain. Seul un menteur invétéré comme Nétanyahou pouvait proclamer à la face du monde son acceptation de la “Solution à deux États”. Aucun membre du Likoud ne prenait cela au sérieux.

Alors, lorsque le diplomate le plus important du monde déclare qu’il y a un consensus mondial en faveur de la Solution à deux États, j’ai le droit de m’accorder un moment de satisfaction. Et d’optimisme.

“OPTIMISTE” EST le titre de mes mémoires, dont la seconde partie vient juste de sortir cette semaine. (Hélas, seulement en hébreu. Je n’ai pas encore trouvé d’éditeurs dans d’autres langues.)

Lors de la parution de la première partie, les gens pensaient que le titre était fou. Maintenant ils disent qu’il est dément.

Optimiste ? Aujourd’hui ? Alors que le camp de la paix israélien est dans un profond désespoir ? Alors que le fascisme du pays relève la tête et que le gouvernement est en train de nous mener à un suicide national ?

J’ai tenté à plusieurs reprises d’expliquer d’où vient cet optimisme irrationnel : des racines génétiques, une expérience de la vie, de savoir que les pessimistes ne font rien, du fait que ce sont les optimistes qui tentent de faire changer les choses.

Pour citer la devise d’Antonio Gramsci : “Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté.”

BAN N’EST PAS le seul antisémite récemment démasqué. Un autre est Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères de la France

Comment cela ? Fabius a dernièrement émis l’idée de réunir (à Paris, bien sûr) une conférence internationale pour la paix israélo-palestinienne. Il a déclaré d’avance que si cette idée n’est pas acceptée, la France reconnaîtra officiellement l’État de Palestine, ouvrant les portes de l’Europe pour que d’autres suivent.

Cela soulève une question sémantique. En langage sioniste, seul un non-juif peut être antisémite. Un Juif qui tient exactement les mêmes propos est un “Juif qui a la haine de soi”.

Fabius appartient à une famille juive qui s’est convertie au catholicisme. Selon la loi religieuse juive (la Halakha) un juif qui a péché reste un juif. La conversion est un péché. Alors Fabius est-il un non-juif et par conséquent un antisémite, ou un juif pécheur, quelqu’un qui a la haine de soi ?

De quelle façon, exactement, devrions-nous le maudire ?


Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+