Opérette en 5 actes

Uri Avnery, lundi 14 mai 2012

À 2 heures du matin, la Knesset s’affairait à mettre la der­nière touche à une loi pour se dis­soudre – condamnant la moitié de ses membres à l’oubli poli­tique. À 3 heures du matin il y avait une nou­velle et très impor­tante coa­lition de gou­ver­nement. Pas d’élections, merci beaucoup.

LE MAÎTRE magicien a tiré un nouveau lapin de son chapeau haut de forme. Un vrai lapin, et vraiment vivant.

Il a plongé tout le monde dans la confusion, y compris les diri­geants de tous les partis, les grands experts de la poli­tique et les ministres de son propre cabinet.

Il a aussi montré qu’en poli­tique, tout peut changer – lit­té­ra­lement – d’un jour à l’autre.

À 2 heures du matin, la Knesset s’affairait à mettre la der­nière touche à une loi pour se dis­soudre – condamnant la moitié de ses membres à l’oubli politique.

À 3 heures du matin il y avait une nou­velle et très impor­tante coa­lition de gou­ver­nement. Pas d’élections, merci beaucoup.

Une opérette en 5 actes.

ACTE 1 : tout est calme. Les son­dages d’opinion font appa­raître Ben­jamin Néta­nyahou par­fai­tement maître de la situation. Sa popu­larité est proche de 50% ; per­sonne d’autre n’approche même les 20%.

Le parti le plus important de la Knesset, Kadima, plonge de 28 sièges à 11 dans les son­dages, tout indi­quant qu’il va continuer à plonger. Son nouveau diri­geant, l’ancien chef d’état major Shaul Mofaz, fait un score encore plus faible comme can­didat Premier ministre.

Néta­nyahou pouvait se dorer au soleil sur le toit de sa luxueuse villa et envi­sager serei­nement l’avenir. Tout va bien dans le meilleur de tous les états juifs.

ACTE 2 : Des nuages soudains assombrissent le ciel.

La Cour Suprême, dirigée par un nouveau pré­sident choisi par les colons et l’extrême droite, rend une décision : un nouveau quartier de la colonie de Bet-​​El doit être démoli sous deux semaines. Pas question de si ou de mais, il s’agit d’une décision défi­nitive. Par ailleurs, une autre colonie, Migron, doit dis­pa­raître sous deux mois.

Néta­nyahou a le choix entre plu­sieurs pos­si­bi­blités catas­tro­phiques : exé­cuter la décision de la Cour, ce qui ferait éclater sa coa­lition, pro­mulguer une nou­velle loi qui contour­nerait la décision de la Cour et qui serait contraire à la Consti­tution, ou ignorer tout sim­plement la Cour, ce qui signi­fierait la fin de la démo­cratie dans la Seule Démo­cratie du Moyen Orient.

Comme dans le livre de Job, le désastre succède au désastre. La loi pro­vi­soire qui exempte du service mili­taire les étudiants ortho­doxes des yeshivas – environ 7000 cette année – est arrivée à échéance et une écra­sante majorité dans le pays demande par ailleurs son abo­lition. Cela ferait inévi­ta­blement éclater la coalition.

Et voilà que sur­vient quelque chose d’incroyable. Néta­nyahou arrive à la réunion inau­gurale de la convention du nouveau Likoud. Cette convention est tra­di­tion­nel­lement un spec­tacle confus et tumul­tueux, à l’image de l’arène romaine des anciens temps. Néta­nyahou est un maître de ces assem­blées. Cette fois aussi, il est accueilli cha­leu­reu­sement et, en direct à la télé, il pré­sente à la nation les réa­li­sa­tions extra­or­di­naires de ses trois années de gou­ver­nement. Puis il demande à être élu pré­sident de la convention, ce qui lui assu­rerait le contrôle de la liste des can­didats aux futures élections.

C’est alors que se produit la chose vraiment incroyable. La moitié des membres pré­sents bon­dissent de leur siège et se mettent à le conspuer. Comme Nicolae Ceau­cescu dans des cir­cons­tances mémo­rables, Néta­hyahou se tourne décon­te­nancé vers ses acolytes.

Il apparaît que dans le mou­vement récent d’adhésions au Likoud, les colons ont mené une action concertée pour faire entrer leurs gens dans le parti. Ce sont des gens qui n’ont aucune intention de voter pour le Likoud (ils votent pour la droite plus extrême) mais ils veulent faire chanter Néta­nyahou. En venant tôt ils ont rempli la salle beaucoup trop petite où se tenait la convention. Comme ils portent tous une kippah, il est facile de les recon­naître. Ils exigent bruyamment l’élection du pré­sident au vote secret. Néta­hyahou capitule et la convention est reportée.

Piqué au vif par cette humiliation publique, Nétanyahou jure de se venger.

ACTE TROIS : De façon tout à fait inat­tendue, Néta­nyahou annonce sa décision de dis­soudre la Knesset et d’appeler rapi­dement à des élec­tions générales.

Tout le monde est pris de court. Il reste encore une année et demie avant la fin de la légis­lature. Dans un retour­nement comique, ce sont les diri­geants de l’opposition qui pro­testent contre l’élection, mais Néta­nyahou est déterminé.

Les choses se pré­sentent mal : une vic­toire écra­sante de Néta­nyahou est inévi­table. Il n’y a aucun can­didat cré­dible pour la fonction de premier ministre. Kadima est sur le point de dis­pa­raître com­plè­tement. Les légers gains attendus par le parti tra­vailliste ne pèsent pas lourd. Dans les son­dages, le score du nouveau parti de Yair Lapid (qui devrait s’appeler “Il y a un avenir”) tourne autour de 10%. Dans la nou­velle Knesset, il n’y aura aucune oppo­sition réelle.

Pour la gauche, cela a des allures de désastre complet – quatre années sup­plé­men­taires de coa­lition droite-​​orthodoxe-​​colons.

ACTE QUATRE : jalousé par tous, assuré d’une vic­toire écra­sante, Néta­nyahou est d’humeur sombre.

Il est obligé de retirer les colonies en pleine cam­pagne élec­torale. Dan son propre parti, l’extrême droite, menée par les colons, se ren­force, com­pro­mettant sa pré­tention à faire évoluer le parti vers le centre. La bombe à retar­dement des orthoxes qui refusent le service mili­taire peut exploser à tout moment.

C’est alors que surgit tout d’un coup l’idée sen­sa­tion­nelle – quelque chose qui va tirer le tapis de dessous les pieds de tous les autres en consti­tuant un panorama poli­tique entiè­rement nouveau.

Il y a quelque part 28 membres du parti Kadima à la Knesset qui sont sans emploi, dirigé par un ancien général ambi­tieux. Ils sont tous menacés de sombrer dans l’oubli poli­tique. On peut les acheter pour presque rien – il est tout à fait suf­fisant de leur accorder une année de vie poli­tique supplémentaire.

Et voilà, tandis qu’une partie des membres du Likoud est encore au travail dans une com­mission de la Knesset pour fina­liser le projet de loi de dis­so­lution de la Knesset, une autre partie d’entre eux est en train de signer un accord avec Kadima. La coa­lition élargie va englober 75% de la Knesset. Per­sonne de la coa­lition exis­tante ne fait défection, 28% de nou­veaux membres font leur entrée. Cela laisse l’opposition avec seulement 26 membres (8 du parti tra­vailliste, 3 du Meretz, 7 des partis arabes, 4 com­mu­nistes, 4 du Front National).

ACTE CINQ : cela modifie com­plè­tement le tableau. L’extrême droite, à l’intérieur comme à l’extérieur du Likoud, a perdu son pouvoir de véto. Il en va de même pour les partis reli­gieux. Yair Lapid, le pro­metteur brillant flambeau (c’est la signi­fi­cation de son nom) se voit éteint avant même d’avoir été allumé.

Pendant la pro­chaine année et demie, Néta­nyahou peut faire ce qui lui plait, jouer l’un contre l’autre, manœuvrer à son gré. L’opposition de gauche est même plus impuis­sante qu’avant, s’il est pos­sible. Le roi Bibi règne en maître.

Fin (pour le moment.)

DANS UN premier temps, cer­tains crai­gnaient que toute la manœuvre ne fût dirigée contre l’Iran.

Les gou­ver­ne­ments d’unité nationale sont géné­ra­lement constitués en temps de guerre : la Grande Bre­tagne en1939, Israël en 1967. Mais, comme tous les généraux et ex-​​généraux, Mofaz s’est clai­re­menent opposé à une attaque contre l’Iran. Cependant, il change d’opinion plus souvent que de chemise.

De l’avis général, la pers­pective se situe là. Une écra­sante majorité à la Knesset sou­tiendra n’importe quelle décision de Néta­nyahou. Barack Obama, en plein milieu d’une cam­pagne décisive pour sa réélection, n’osera pas s’opposer. Les Répu­bli­cains appor­teront leur soutien à Néta­nyahou contre vents et marées.

(C’est un point de vue stra­té­gique bien établi en Israël. Beaucoup d’initiatives israé­liennes à risque ont été pro­grammées à la veille d’élections amé­ri­caines. L’État a été fondé en 1948 au moment où Harry Truman luttait pour sa survie poli­tique. La guerre du Sinaï en 1956 a été déclenchée alors que Dwight D. Eisen­hower était en pleine cam­pagne pour sa réélection. Ce stra­tagème, en l’occurrence, fit long feu – Eisen­hower était furieux et n’avait besoin ni des votes ni de l’argent juifs. Il fit évacuer par Israël les ter­ri­toires que ce dernier venait de s’approprier.)

Cependant, on peut dire de façon presque cer­taine que l’évolution de Néta­nyahou n’a rien à voir avec l’Iran – bien que son anti-​​héro soit né en Iran. Mofaz n’a guère l’allure d’un général, mais il a vraiment l’allure et le com­por­tement d’un mar­chand du bazar.

Les hommes poli­tiques des partis amé­ri­cains des deux bords peuvent sembler irres­pon­sables, mais lorsque les intérêts sécu­ri­taires des États-​​Unis sont en jeu, leurs paroles ne se tra­duisent pas en actes. Même au sommet d’une cam­pagne élec­torale, l’Amérique ne per­mettra pas à Israël de l’engager dans un désatre mondial.

Néta­nyahou apparaît de plus en plus comme un homme résigné à cette réalité. Pas de guerre en vue. Pendant toute l’opérette, il ne fut guère question de l’Iran. Pas de fusil fumant au cours du premier acte.

LA PLUPART DES EXPERTS et des hommes poli­tiques de gauche ont condamné le pacte Nétanyahou-​​Mofaz comme quelque chose d’odieux. “Tour de cochon” est l’une des expres­sions les plus modérées utilisées.

Je ne prends pas part à ces pro­tes­ta­tions. Les tours de cochon sont habi­tuels chez les hommes poli­tiques et celui-​​ci n’est pas pire que beaucoup d’autres.

Dans l’ensemble, le gou­ver­nement élargi est plus modéré et moins exposé au chantage des colons et des ortho­doxes que ne l’était le gou­ver­nement plus réduit. Des lois fas­cistes pour­raient avoir moins de chances d’être adoptées. La position de la Cour Suprême pourrait être moins en danger. Et aussi en Novembre, un Obama réélu pourrait exercer une réelle pression en faveur de la paix.

Mais la chose la plus impor­tante c’est le report des élec­tions. Il appar­tient aux par­tisans de la paix et de la justice sociale de pro­fiter du temps gagné pour ras­sembler une véri­table force poli­tique, prête à faire ses preuves. Après avoir envisagé un désastre élec­toral presqu’assuré, ils doivent main­tenant se mettre ensemble pour se pré­parer au combat. Il y a une chance, il ne faut pas la laisser passer.

ET S’IL y a par là quelqu’un qui sou­haite mettre en musique le livret de l’opérette – il ou elle est tout à fait bienvenu.