Ombres sur la Méditerranée

Denis Sieffert, vendredi 13 juin 2008

Un vent de fronde souffle depuis l’Algérie. Les pays arabes, réunis ven­dredi à Alger pour pré­parer cette échéance, ont demandé à la France des éclair­cis­se­ments sur la par­ti­ci­pation israélienne.

Déci­dément, Nicolas Sarkozy n’a pas fini d’essuyer des rebuf­fades avec son Union pour la Médi­ter­ranée (UPM) lancée à la va-​​vite en décembre dernier. Les pre­miers ennuis, on s’en sou­vient, étaient venus du « Nord ». La chan­ce­lière Angela Merkel n’avait pas apprécié une ini­tiative fran­çaise qui s’était arrogé le droit de choisir parmi les pays euro­péens ceux qui seraient aptes à figurer dans cette nou­velle zone de libre-​​échange. Sarkozy avait dû se replier en bon ordre : tous les pays membres feraient donc partie de la nou­velle Union, limitée au demeurant à une coopé­ration sur quelques grands dos­siers comme l’eau, l’énergie et l’environnement. Mais voilà à présent que les ennuis viennent du Sud. Un mois tout juste avant la pro­cla­mation de l’UPM, le 13 juillet à Paris, un vent de fronde souffle depuis l’Algérie. Les pays arabes, réunis ven­dredi à Alger pour pré­parer cette échéance, ont demandé à la France des éclair­cis­se­ments sur la par­ti­ci­pation israé­lienne. La ficelle, en effet, est un peu grosse. En inté­grant Israël à cette entité économico-​​politique, la France contraint les pays arabes à un par­te­nariat qu’ils n’ont pas choisi. De fait, Nicolas Sarkozy obtien­drait, au plus grand profit d’Israël, une nor­ma­li­sation des rela­tions entre l’État hébreu et le monde arabe. Et cela, sans contre­partie. Or, si cette nor­ma­li­sation est sou­haitée depuis 2002 par la Ligue arabe, c’est en échange d’un retrait israélien des ter­ri­toires pales­ti­niens occupés depuis 1967.

Cette pro­po­sition de troc diplo­ma­tique a encore été renou­velée par la Ligue arabe en mars dernier, n’obtenant guère plus qu’un haus­sement d’épaules des res­pon­sables israé­liens. Non seulement il n’est pas question de déco­lo­ni­sation, mais nous évoquions ici même la semaine der­nière un nouveau plan de construc­tions en Cis­jor­danie récemment rendu public par Ehud Olmert. La situation est si déses­pérée que même Mahmoud Abbas, d’un naturel si prudent, s’apprête à renouer le dia­logue avec le Hamas, bravant l’interdit posé par les États-​​Unis. Façon pour lui de prendre acte (enfin !) de l’arnaque d’Annapolis, ce « pro­cessus de paix » mort-​​né initié par George Bush fin 2007. Est-​​ce donc vraiment le moment de donner à l’État hébreu tout ce qu’il peut sou­haiter, et même davantage, sur la scène inter­na­tionale ? De le récom­penser pour bonne conduite ? L’invitation faite à la Syrie de par­ti­ciper à la réunion du 13 juillet s’inscrirait aussi dans cette stra­tégie qui sol­derait en quelque sorte le conflit israélo-​​palestinien sans tenir compte des reven­di­ca­tions pales­ti­niennes. Damas obtien­drait son inté­gration écono­mique à une large zone incluant l’Union euro­péenne en échange de son abandon de la cause pales­ti­nienne. Para­doxa­lement, ce seraient ainsi les Euro­péens — notre Sarkozy en tête — qui por­te­raient l’estocade en retirant aux pays arabes et aux pays membres de l’Union les moyens de pres­sions diplo­ma­tiques et écono­miques qui res­taient en leur pos­session. Tout cela serait d’ailleurs cohérent avec l’ordre du jour du Conseil des ministres des Affaires étran­gères de l’UE, le 16 juin à Luxem­bourg, qui prévoit un ren­for­cement des liens avec Israël.

L’aboutissement de cette stra­tégie d’ensemble se heurte tou­tefois aux réti­cences, pour ne pas dire plus, de plu­sieurs capi­tales arabes. Mais l’UPM dis­po­serait de quelques argu­ments pour les « convaincre ». À la fin des années 1970, l’Égypte et la Jor­danie ont été gras­sement récom­pensées par les États-​​Unis pour leur recon­nais­sance d’Israël aux dépens des Pales­ti­niens. Cer­taines capi­tales pour­raient aujourd’hui trouver intérêt à se montrer dis­crètes sur une nor­ma­li­sation des rela­tions avec Israël qui pas­serait ainsi « en contre­bande » de la pro­cla­mation de l’Union pour la Médi­ter­ranée. Après l’Égypte, la Tunisie pourrait par exemple obtenir une « sanc­tua­ri­sation » de sa poli­tique inté­rieure, de sa conception de la démo­cratie et des droits humains. Et cela au moment même où des mou­ve­ments de pro­tes­tation sociale s’intensifient dans le Sud tunisien. En outre, on ferait miroiter à ces pays l’intégration dans un ensemble ultra­li­béral sem­blable à l’Accord de libre-​​échange nord-​​américain. Mais peut-​​on faire comme si la paix régnait au Proche et au Moyen-​​Orient ? Comme si le conflit israélo-​​palestinien n’existait plus ? À Damas, comme à Alger, comme à Tunis et au Caire, la question pales­ti­nienne reste le symbole de l’injustice à l’encontre du monde arabo-​​musulman. Ce déni inter­na­tional pié­geant les capi­tales arabes dans un ensemble dont Israël serait un par­te­naire en vue aurait — à sup­poser qu’elles y consentent — un incon­vé­nient de taille aux yeux des res­pon­sables occi­dentaux : plus que jamais, il consa­crerait l’Iran comme le pays de la résis­tance. Est-​​ce sou­hai­table pour tout le monde ?