Ole-Ole,ole,ole

Uri Avnery, lundi 30 juin 2008

Per­sonne ne croit plus ce que dit ce gou­ver­nement. Toutes ses déci­sions sont sus­pectes à priori – de n’avoir pas été prises pour leur valeur, mais comme moyen de gagner un mois, une semaine, une journée d’existence de plus. C’est là un gou­ver­nement qui n’a pas les moyens de gouverner.

Qu’est-ce qui a pas­sionné les Israé­liens cette semaine ? Qu’est-ce qui les a "scotchés" à leurs postes de radio et de télé­vison ? Qu’est-ce qui les a fait se pré­ci­piter aux kiosques pour acheter des journaux ?

Le cinéma à la Knesset, lorsqu’il est apparu que ses membres pour­raient agir contre les lois de la nature en votant leur propre des­ti­tution ? La vio­lation de la Tah­diyeh (la trêve) autour de la bande de Gaza après l’exécution de mili­tants du Jihad à Naplouse ? Les négo­cia­tions de paix avec la Syrie ? La dis­cussion sur les échanges de pri­son­niers avec le Hez­bollah au nord et le Hamas au sud ?

Ne soyez pas ridicules.

Le sujet qui a pro­voqué une explosion fré­né­tique de passion, c’est le cham­pionnat de football européen, l’Allemagne contre la Turquie, l’Espagne contre la Russie.

Quels matches ! Quels buts ! Ouah !

EN COM­PA­RAISON, les jeux qui se dérou­laient sur la scène poli­tique furent relégués au rang de simple attraction. Par exemple : le jeu d’Ehoud Olmert pour assurer sa survie.

Depuis qu’il est établi qu’il est indu­bi­ta­blement cor­rompu, son gou­ver­nement a perdu le capital le plus important de tout gou­ver­nement dans une société démo­cra­tique : la confiance.

Per­sonne ne croit plus ce que dit ce gou­ver­nement. Toutes ses déci­sions sont sus­pectes à priori – de n’avoir pas été prises pour leur valeur, mais comme moyen de gagner un mois, une semaine, une journée d’existence de plus. C’est là un gou­ver­nement qui ne peut pas gouverner.

Cela me rap­pelle une scène d’un vieux film tiré du roman de Jules Verne "Le tour du monde en quatre-​​vingt jours". Pour gagner un pari, le héros devait tra­verser le continent amé­ricain en train dans le en un minimum de temps. Lorsque la loco­motive se trouve à court de charbon, il démonte les wagons, l’un après l’autre, pour ali­menter le foyer de la loco­motive avec le bois de leurs parois et de leurs sièges. Ensuite, il entre­prend de démonter la loco­motive elle-​​même jusqu’à ce qu’il n’en reste que la machine, la chau­dière et les roues.

Le gou­ver­nement d’Israël est comme ce train. Pour sur­vivre, il est en train de sacrifier tous ses atouts.

Ehoud Barak a posé un ulti­matum : si Olmert n’est pas rem­placé, lui, Barak, va mettre fin à la coa­lition. Mais, à l’approche de l’échéance, il a compris qu’Olmert allait l’entraîner avec lui dans ce ter­rible abîme appelé élections.

D’après tous les son­dages, des élec­tions amè­ne­raient le Likoud au pouvoir. Les deux Ehoud ont fré­né­ti­quement cherché une issue. Main­tenant ils sont comme deux boxeurs épuisés qui s’accrochent l’un à l’autre pour éviter de tomber.

Olmert survit pour le moment. Les pri­maires du parti Kadima n’auront lieu qu’en sep­tembre – un parti fictif dont la situation s’apparente à celle de son fon­dateur, Ariel Sharon, maintenu en vie grâce à une assis­tance res­pi­ra­toire et inca­pable de se mouvoir.

Jusqu’à quand ? Sep­tembre ? Mai 2009 ? Novembre 2010 ? Per­sonne ne le sait. Mais une chose est sûre : c’est un gou­ver­nement inca­pable de faire quoi que ce soit.

EXEMPLE N° 1 : la Tah­diyeh (la trêve) L’armée sou­haitait un cessez-​​le-​​feu, parce qu’elle ne dis­posait d’aucun moyen pour mettre un terme au lan­cement de mis­siles depuis la bande de Gaza, et que la der­nière chose qu’elle veut c’est d’avoir à la réoc­cuper – une opé­ration qui serait coû­teuse, dan­ge­reuse et aléatoire.

Elle voulait et en même temps ne voulait pas le cessez-​​le-​​feu. Elle le voulait d’un point de vue logique mais pas émotionnellement.

La semaine der­nière, j’ai écrit ici qu’il serait facile de mettre fin au cessez-​​le-​​feu : "L’armée tuera une demie dou­zaine de mili­tants du Jihad isla­mique en Cis­jor­danie. L’organisation ripostera par le tir d’une salve de Qassams sur Sdérot. L’armée déclarera que c’est une vio­lation de l’accord et répondra par une incursion dans la Bande de gaza…". Mais même moi, je n’avais pas prévu que cela arri­verait si tôt. C’est pourtant bien ce qui s’est produit : l’armée a exécuté deux mili­tants du Jihad isla­mique en Cis­jor­danie, le Jihad isla­mique a riposté en tirant des Qassams, l’armée a réactivé le blocus… Quelqu’un a-​​t-​​il pris la décision de cette pro­vo­cation ? Olmert ? Barak ? Le chef d’état-major ? Le général com­mandant la division ? Per­sonne n’en dit mot. Une seule chose est cer­taine : il n’y a pour ainsi dire pas de gou­ver­nement présent pour en parler.

EXEMPLE2 : L’échange de pri­son­niers. Le médiateur allemand a enfin mis au point un accord pour l’échange de nos deux pri­son­niers détenus par le Hez­bollah contre quelques pri­son­niers libanais. On pense que tous les deux ont été mor­tel­lement blessés au moment de leur capture et qu’ils sont morts depuis long­temps. Mais ce n’est pas confirmé : le Hez­bollah n’en dit rien.

Dans la religion juive, la "Déli­vrance des Pri­son­niers" est un devoir sacré. Au Moyen-​​Age, lorsqu’un Juif de Londres était capturé par des pirates turcs, les Juifs d’Istanbul étaient tenus par leur religion de payer sa rançon. Dans l’armée israé­lienne, on a élevé la Déli­vrance des Pri­son­niers la règle la plus impor­tante au plus haut rang : de la même façon que l’on n’abandonne pas un soldat blessé sur le terrain, on n’abandonne pas un pri­sonnier aux mains de l’ennemi. Plus d’une fois, des cen­taines de pri­son­niers pales­ti­niens ont été échangés contre un seul Israélien.

La seconde guerre du Liban a été engagée (du moins offi­ciel­lement) avec pour objectif de libérer ces deux pri­son­niers sans avoir à pro­céder à un échange. Pour cela on a sacrifié la vie de 150 soldats et civils israé­liens et de plus de 1000 com­bat­tants et civils libanais. Sans résultat. S’il en est ainsi, comment peut-​​on s’opposer à la libé­ration de cinq pri­son­niers libanais pour obtenir leur retour ?

Le pro­blème tient à un mythe. L’un des cinq pri­son­niers dont la libé­ration est envi­sagée est Samir Kuntar qui, avec ses cama­rades, porte la res­pon­sa­bilité d’un attentat par­ti­cu­liè­rement brutal en Israël. Le "meur­trier Kuntar" (comme on le désigne tou­jours dans nos media) figure dans la mémoire nationale comme un monstre, cou­pable d’avoir assassiné la famille Haran d’une façon par­ti­cu­liè­rement hor­rible. Au Liban, natu­rel­lement, il est considéré comme un héros national, auteur d’un exploit auda­cieux en plein ter­ri­toire ennemi.

"Déli­vrance des Pri­son­niers" d’une part, refus de libérer un "monstre" d’autre part. Quelqu’un doit prendre une décision. Olmert décida. Le jour suivant il prit la décision opposée. Deux jours plus tard, il changea de nouveau de décision. Á chaque fois en fonction du même critère : qu’est-ce qui va l’aider à sur­vivre ? Qu’est-ce qui est le plus populaire ?

On observe le même com­por­tement pour le soldat Gilad Shalit, pri­sonnier du Hamas dans la Bande de Gaza. Au moins nous savons qu’il est vivant. Le Hamas lui permet d’adresser un message de temps en temps.

Ici le pro­blème tient à un autre mythe : "Ils ont du sang sur les mains". Et pas n’importe quel sang, mais "du sang juif", comme répètent avec insis­tance les fai­seurs de dis­cours. Le Hamas exige la libé­ration de cen­taines de ses com­bat­tants qui ont pris part à des attaques. Et voilà de nouveau un dilemme : "Déli­vrance des Pri­son­niers " contre "sang juif".

Toute cette affaire est ridicule. Dans une guerre, il y a du sang répandu versé. Nous avons tous "du sang sur les mains". J’en ai. Et cer­tai­nement Ehoud Barak aussi.

"La mort et la vie sont au pouvoir de la langue" nous rap­pelle la Bible (Pro­verbes 18, 21), et cela s’applique à la langue écrite. Dites "soldat capturé" au lieu de "soldat kid­nappé", "pri­son­niers de guerre pales­ti­niens" au lieu de "cri­minels pales­ti­niens", "com­bat­tants ennemis" au lieu de "meur­triers avec du sang sur les mains", et tout apparaît plus simple. Mais les bruyants medias voci­férant, tou­jours en quête de plus d’audience, jettent de l’huile sur le feu par le choix de leurs mots.

Ainsi Olmert ne peut pas décider. Qu’est-ce qui est le plus popu­laire ? La libé­ration du soldat qui a déjà passé deux années entières dans un sombre cachot et dont la vie est en danger, ou le refus de libérer "des meur­triers" qui ont "du sang sur les mains" ? Des son­dages d’opinion secrets sont régu­liè­rement consultés , et il n’y a encore tou­jours pas de décision.

EXEMPLE N° 3 : La Syrie Il semble qu’il y a des négo­cia­tions. Il semble qu’on y parle de paix. Les Turcs invitent les négo­cia­teurs d’Israël et de Syrie dans un hôtel et vont faire la navette entre les chambres pour des négo­cia­tions "indirectes".

Tout cela est du cinéma. Ils boivent du vin dans des verres vides. Per­sonne ne croit sérieu­sement à une paix qui exi­gerait le retrait des colonies israé­liennes du Golan. Et pendant ce temps, les colonies conti­nuent de s’étendre.

L’idée qu’Olmert possède la force morale et poli­tique néces­saire pour liquider ces colonies est ridicule. Lui-​​même ne l’imagine pas. En réalité, il ne fait même pas le moindre effort pour pré­parer l’opinion publique à une telle éven­tualité. Même dans le meilleur des cas, cela ne serait pos­sible qu’après un travail de per­suasion déterminé et per­sé­vérant, qui ne man­querait pas de pro­voquer une grosse tempête dans l’opinion.

Alors pourquoi cette mise en scène ? Chacune des parties a ses propres raisons :

- Bachar al-​​Assad l’exploite, avec un grand talent, pour se sortir de "l’axe du mal", pour empêcher une attaque mili­taire amé­ri­caine contre lui (devenue déjà hau­tement impro­bable) et rompre les liens qui l’isolent. - Le gou­ver­nement turc, menacé par ses ennemis internes, comme l’armée et les juges, y gagne du prestige et sert son objectif majeur : rejoindre l’Union Euro­péenne. - Même l’actif Nicolas Sarkozy y flaire une oppor­tunité. Après être venu ici pour un voyage de séduction, assisté de sa brillante épouse (sa cri­tique des colonies a été presque passée sous silence par les media), il sou­haite main­tenant recevoir Olmert et Assad à Paris , pour un grand show, autour de la même table (mais sans se serrer la main). Qui peut dire non à quelqu’un qui s’apprête à assurer la pré­si­dence tour­nante de l’Union euro­péenne, et qui à a l’ambition de devenir Napoléon IV ? - Mais Olmert est, bien entendu, celui qui a le plus à y gagner. Cette semaine, depuis la tribune de la Knesset, il a hurlé en réponse aux sif­flets railleurs des membres du Likoud : « Vous ne voulez pas la paix ! »

Et ainsi le voilà : ce n’est pas Olmert le cor­rompu, pas Olmert l’incapable, mais Olmert le brave, se sacri­fiant sur l’autel de la paix, lui qui d’une minute à l’autre va réa­liser le rêve de plu­sieurs géné­ra­tions, si seulement on lui permet de rester au pouvoir. .

EXEMPLE N° 4 : La Palestine

Tout ce qui précède s’applique encore plus aux rela­tions avec la Palestine. Ils se ren­contrent. Ils s’embrassent. Ils échangent des pro­messes. Il y a une foule de média­teurs, qui tous veulent recueillir quelque chose pour eux-​​mêmes.

Cette semaine une mani­fes­ta­tions mani­fes­tation par­ti­cu­liè­rement odieuse s’est déroulée à Berlin, avec le soutien d’Angela Merkel, qui nous a fait aussi récemment l’honneur d’un pèle­rinage de révé­rence. Il s’est agi d’une ren­contre "pour les Pales­ti­niens". De quoi n’ont-ils pas parlé ? De l’occupation. Des colonies. Du mur. Des mil­liers de pri­son­niers que nous détenons. Et du net­toyage eth­nique qui se poursuit à Jérusalem.

Et alors, de quoi ont-​​ils parlé ? De l’entraînement de la police pales­ti­nienne qui va garantir la sécurité de l’occupation. De la construction de prisons pales­ti­niennes, pour enfermer les membres du Hamas. Le plus important, c’est la loi et l’ordre – la loi et l’ordre de l’occupation.

Et qui étaient les vedettes là-​​bas ? L’inévitable Tony Blair. La tragi-​​comique Condo­leeza Rice. Et, natu­rel­lement, Tzipi Livni (qui a exigé, ce même jour, que l’armée israé­lienne pénètre à Gaza). Tous, mais vraiment tous agissent pour la paix.

IL FUT UN TEMPS où les Israé­liens s’intéressaient à la fois au football et à la poli­tique. Ils mon­traient une passion aussi intense pour l’un et l’autre. Main­tenant il ne leur reste plus que le football, un jeu qui se pra­tique suivant des règles trans­pa­rentes. Ce que l’on voit, c’est ce qui se passe réel­lement sur le terrain. On peut assister à un match sans dégoût, alors que la poli­tique suscite mépris et aversion.

Voilà le prix que nous payons pour la survie d’Olmert.