Obama, le visiteur qui embarrasse

Ghassan Charbel , samedi 6 juin 2009

Meurtris et divisés, les musulmans seront-​​ils capables de répondre posi­ti­vement à la main tendue du pré­sident amé­ricain lors de son dis­cours du Caire ? C’est la question que pose le rédacteur en chef d’Al-Hayat.

C’était plus facile avec George Bush. Au len­demain des attentats du 11 sep­tembre 2001, il avait suivi l’exemple d’Oussama Ben Laden et séparé le monde en deux. Il suf­fisait de choisir son camp et d’adopter un langage d’ostracisme et de rejet de l’autre. Bush avait choisi d’éradiquer le régime de Saddam Hussein sous de faux pré­textes. Et pour cela, nous avons haï les Etats-​​Unis, alors que le régime de Saddam Hussein ne nous ins­pirait aucune sym­pathie. Bush avait soutenu le siège israélien de Yasser Arafat, ren­forçant ainsi l’hostilité des Arabes vis-​​à-​​vis des Etats-​​Unis et de l’Occident. Face à Bush, il y a eu une conjonction de sen­ti­ments arabes : sen­ti­ments d’injustice face à l’arrogance sans fin d’Israël et à la par­tialité amé­ri­caine, de défaite face à un appareil mili­taire sur­puissant, d’infériorité face à un modèle gagnant, d’exclusion devant la mon­dia­li­sation. Tout cela a créé de pro­fondes craintes iden­ti­taires et un sen­timent de dépossession.

Barack Obama vient d’ailleurs. Il a tiré les conclu­sions de deux guerres ouvertes en terre d’islam. Il a aussi étudié les leçons de la crise finan­cière et analysé les consé­quences désas­treuses d’une gestion uni­la­térale des affaires mon­diales. Le 4 juin 2009, je n’ai eu d’autre choix que de m’asseoir devant la télé­vision. Il est clai­rement apparu que les Etats-​​Unis ne pou­vaient pas se dés­in­té­resser du destin du monde musulman. Ils ont besoin de ses marchés et de ses res­sources, tout comme le monde musulman a besoin des acquis amé­ri­cains en matière de progrès. Il faut faire une lecture détaillée de ce dis­cours pour cueillir ce qu’il com­porte de mes­sages. Il le faut, parce que l’orateur n’est ni un pro­fesseur d’université, ni un ado­lescent rêveur. C’est un homme qui a voulu dire que la seule super­puis­sance du monde ne crai­gnait pas d’admettre ses erreurs, et qu’elle avait décidé de tendre une main ouverte au monde et non un poing fermé.

Le message est clair. Il n’y a pas de place pour le ter­ro­risme, quel que soit le pré­texte. Il faut un Etat pales­tinien, mais sa création pré­suppose une recon­nais­sance du droit à l’existence de l’autre Etat [Israël]. La création d’un Etat pales­tinien est dans l’intérêt des Pales­ti­niens, des Israé­liens et des Amé­ri­cains. On ne peut pas accepter une extension des colonies israé­liennes. L’Iran a le droit à l’énergie nucléaire civile, mais pas à la bombe. Le respect des convic­tions [reli­gieuses] et des droits des mino­rités et des femmes ainsi que la liberté d’expression sont des demandes qui doivent être satis­faites. Le profond respect dont Obama a fait preuve vis-​​à-​​vis du monde musulman met celui-​​ci au défi de créer, lui aussi, les condi­tions d’un par­te­nariat. Il faudra patienter avant de savoir si le monde musulman a vraiment le désir et la capacité de s’insérer dans un par­te­nariat d’intérêts communs, de dia­logue et de solu­tions négociées.

A la fin, j’ai laissé libre cours à mon ima­gi­nation et je me suis demandé comment ce dis­cours avait bien pu être reçu par les dif­fé­rents acteurs du Moyen-​​Orient ? Concernant Oussama Ben Laden, c’est évident. Il a dû y voir une réplique cin­glante à son “attaque contre New York et Washington”. Mais qu’en est-​​il de la réaction de Benyamin Néta­nyahou quand il a entendu Obama parler d’Etat pales­tinien, des colonies et de Jéru­salem ? Et de celles de Mahmoud Ahma­di­nejad, du diri­geant du Hamas Khaled Mechaal, du leader du Hez­bollah Hassan Nas­rallah et de tous les autres partis et régimes anti­amé­ri­cains ? Notre célèbre visiteur en a visi­blement embar­rassé plus d’un. Il a démontré que le Grand Satan [nom donné aux Etats-​​Unis, notamment par l’Iran] demeure tou­jours séduisant.