Nouvelles révélations sur l’attaque de l’USS Liberty

Ray McGovern, vendredi 12 octobre 2007

Qui donc a peur du lobby israélien ? Presque tout le monde : les Répu­bli­cains, les Démo­crates et les Libéraux. On peut dire que l’indice de la peur n’est pas une question de parti et cette peur est palpable.

L’AIPAC (Ame­rican Israel Public Affairs Com­mittee) [1] se vante d’être l’organisation de lob­bying de Capitol Hill [2] la plus influente en matière d’affaires étran­gères et l’a démontré encore et tou­jours et pas seulement à Capitol Hill.

Le pouvoir de ce lobby a rarement été démontré aussi clai­rement que dans sa capacité de sup­primer l’horrible vérité du 8 juin 1967, pendant la Guerre des Six Jours :

- Israël a déli­bé­rément attaqué le navire de col­lecte de ren­sei­gne­ments, l’USS Liberty, en sachant par­fai­tement qu’il s’agissait d’un navire amé­ricain, et ils ont fait de leur mieux pour le couler et ne laisser aucun sur­vivant :
- Les Israé­liens auraient réussi s’ils n’avaient inter­rompu leur attaque à la suite de l’interception d’un message leur apprenant que le com­mandant de la 6ème Flotte amé­ri­caine avait lancé des avions de chasse vers cette scène ; et
- Jusque-​​là, 34 membres de l’équipage du Liberty avaient été tués et plus de 170 avaient été blessés.

Quantité d’analystes et de hauts res­pon­sables des ser­vices de ren­sei­gnement le savent depuis des années. Que presque tous aient gardé un silence effrayant pendant 40 ans témoigne de la peur géné­ra­lisée de toucher à ce sujet brûlant ! Encore plus éloquent est le fait que la NSA (National Security Agency) [3] ait détruit les enre­gis­tre­ments vocaux et leurs trans­crip­tions entendus et vues par un grand nombre d’analystes des ren­sei­gne­ments - des docu­ments qui montrent sans aucun doute pos­sible que les Israé­liens savaient ce qu’ils faisaient.

L’affreuse vérité

Mais la vérité allait finir par sortir. Tout ce qu’il fallait, dans cette affaire, était qu’un jour­na­liste cou­rageux (du type espèce en danger) écoute les sur­vi­vants de l’équipage et fasse un peu de recherche basique, ne se dérobant pas à dire qu’il s’agit de crimes de guerre et ne laissant pas aux res­pon­sables amé­ri­cains, du pré­sident à ses subal­ternes, la pos­si­bilité de sup­primer - voire de détruire - les preuves acca­blantes pro­venant des com­mu­ni­ca­tions israé­liennes interceptées.

A présent, la grande presse a publié un exposé qui se base en grande partie sur les inter­views de ceux qui ont été le plus inti­mement impliqués. Un article fleuve du jour­na­liste d’investigation et Prix Pulitzer, John Crewdson, a paru le 2 octobre dans le Chicago Tribune et le Bal­timore Sun, sous le titre "Nou­velles révé­la­tions dans l’attaque du Navire espion amé­ricain". Le sous-​​titre rem­porte le prix de la litote de l’année : "Anciens com­bat­tants, des docu­ments sug­gèrent que les Etats-​​Unis et Israël n’aient pas dit toute la vérité sur l’incident mortel de 1967".

Mieux vaut 40 ans plus tard que jamais, je suppose. Un grand nombre d’entre nous étaient au courant de cet incident et l’ont couvert pendant très long­temps. Puis, ils ont essayé de l’exposer et d’en dis­cuter pour les leçons qu’il contient pour aujourd’hui. Pourtant, il s’avère plus facile d’obtenir la publi­cation d’un article lorsqu’un chien méchant mord une per­sonne qu’un article explosif et de l’importance de cette his­toire sensible.

Un Marine se lève

Dans la soirée du 26 sep­tembre 2006, je m’exprimais devant une foule débor­dante de 400 per­sonnes à la National Avenue Church, à Spring­field, dans le Mis­souri. Une per­sonne m’a demandé ce que je pensais de l’étude réa­lisée par John Mear­sheimer de l’Université de Chicago et de Stephen Walt d’Harvard, inti­tulée "Le Lobby Israélien et la Poli­tique Etrangère des Etats-​​Unis". A l’origine, cette étude avait été com­mandée par l’Altlantic Monthly. Cependant, lorsque l’ébauche est arrivée au magazine, c’est aux cris de "paria" qu’elle a été accueillie. L’Atlantic n’a pas mis long­temps pour dire "merci, mais on n’en veut pas" et cette étude "lépreuse" a erré à la recherche d’un éditeur, n’en trouvant aucun auprès des amé­ri­cains. Fina­lement, c’est la London Review of Books qui l’a publiée en mars 2006.

J’ai lu cet article avec la plus grande attention et j’ai trouvé qu’il était très bien docu­menté et qu’il relevait d’un courage inha­bituel. Voilà ce que j’ai répondu à mon inter­lo­cuteur, ajoutant que cette étude me posait deux problèmes :

- D’abord, je crois que les auteurs ont commis une erreur en attri­buant la quasi-​​totalitéé des moti­va­tions de l’attaque amé­ri­caine contre l’Irak au Lobby d’Israël et à ceux que l’on nomme les "néo­con­ser­va­teurs", qui dirigent notre poli­tique et nos forces armées. Israël a-​​t-​​il été un facteur important ? Assu­rément. Mais, de mon point de vue, il y a un facteur d’égale impor­tance : le facteur pétrolier et ce que le Pentagone appelle désormais des "bases mili­taires durables" en Irak, déter­minées par la Maison-​​Blanche et le Pentagone, comme néces­saires pour que les Etats-​​Unis dominent cette partie du Moyen-​​Orient.
- Deuxiè­mement, j’ai été intrigué que Mear­sheimer et Walt n’aient jamais fait mention de la preuve, peut-​​être pas la plus par­lante, mais à mes yeux la plus spec­ta­cu­laire du pouvoir que le lobby israélien peut exercer en connais­sance de cause sur notre gou­ver­nement et notre Congrès. Bref, en juin 1967, après avoir déli­bé­rément attaqué l’USS Liberty, pendant deux heures, avec des bom­bar­diers et des tor­pilleurs, dans l’intention de le couler et d’éliminer tout son équipage, et après avoir ensuite obtenu du gou­ver­nement amé­ricain, de la Navy et du Congrès qu’ils étouffent l’affaire, le gou­ver­nement israélien a appris qu’il pouvait, lit­té­ra­lement, com­mettre des meurtres en toute impunité.

Je me suis retrouvé face à 400 regards hébétés. L’USS Liberty ? Alors, j’ai demandé à l’assistance combien de per­sonnes avaient entendu parlé de l’attaque contre le Liberty, le 8 juin 1967. Trois mains se sont levées ; j’ai interrogé celui qui se trouvait le près de moi.

Il s’est dressé, raide comme un piquet : "Sergent Bryce Lockwood, Corps des Marines des Etats-​​Unis, à la retraite, Mon­sieur. Je suis membre de l’équipage de l’USS Liberty, Monsieur".

Retenant mon souffle, je lui ai demandé s’il voulait bien nous raconter ce qui s’était passé.

"Je n’ai jamais pu en parler, Mon­sieur. C’est dif­ficile. Mais cela fait presque 40 ans et je vou­drais essayer de le faire ce soir, Mon­sieur". Lockwood nous a rendu compte en per­sonne de ce qui lui était arrivé - à lui, à ses col­lègues et à son navire - dans l’après-midi du 8 juin 1967. Pendant le quart d’heure qui a suivi on aurait pu entendre une mouche voler. Lockwood était un lin­guiste, affecté à la col­lecte des com­mu­ni­ca­tions à partir de l’USS Liberty, un des navires les plus affreux et le plus faci­lement iden­ti­fiable de la flotte, avec des antennes dans toutes les directions.

Le sergent raconta les évène­ments de ce jour fati­dique, en com­mençant par la sur­veillance aérienne et navale du Liberty par les forces israé­liennes, le matin du 8 juin. Après les attaques aériennes - bombes de 500 kilos et napalm - trois tor­pilleurs de 60 tonnes se sont alignés comme une esca­drille prête à faire feu, pointant leurs tubes à tor­pilles sur le tribord du Liberty. Lockwood avait reçu l’ordre de jeter par-​​dessus bord l’équipement cryp­to­lo­gique hau­tement sen­sible et il venait juste de passer le bas­tingage séparant l’unité de la NSA du reste du bateau. Soudain, se remémore-​​t-​​il, il a eu l’impression de voir un gros objet noir et a res­senti une colossale explosion et il y avait un rideau de flammes. La tor­pille avait frappé en plein milieu de l’espace réservé à la NSA.

L’eau froide et grasse a fait reprendre ses esprits à Lockwood. Autour de lui, 25 de ses col­lègues étaient morts. Mais, il a entendu des gémis­se­ments : trois d’entre eux étaient encore en vie. Un de ses cama­rades a tiré l’un des sur­vi­vants par l’écoutille et Lockwood a réussi à porter, en deux fois, les deux autres sur ses épaules et les trans­porter à travers l’écoutille. Cela voulait dire frapper à l’écoutille pour qu’on lui ouvre et retourner repêcher de l’eau son camarade, de peur qu’il ne dérive vers la mer par le trou de 12 mètres qu’avait fait la torpille.

A ce moment, Lockwood s’est arrêté de parler. Cela en était assez. Dif­ficile, très dif­ficile, même après 40 ans.

Que savons-​​nous d’autre ?

L’article méti­cu­leu­sement docu­menté de John Crewdson, de même que les 57 pages que James Bamford à dédiées à cet incident dans son livre "Body of Secrets" et les récentes confes­sions de ceux qui ont joué un rôle dans cette opé­ration de camou­flage, dressent un tableau que les sur­vi­vants de l’USS Liberty ne peuvent que trouver exas­pérant. La preuve de l’intention déli­bérée des Israé­liens, contenue tant dans les com­mu­ni­ca­tions inter­ceptées que dans les témoi­gnages, n’est pas récu­sable, même si les Israé­liens conti­nuent de décrire cet incident comme n’étant qu’une erreur terrible.

Crewdson à fait réfé­rence au capi­taine de la Navy, Ward Boston, qui était l’avocat de la Navy nommé par l’Amiral John S. McCain (le père su Sénateur McCain) comme conseiller senior auprès de l’Amiral Isaac C. Kidd, désigné pour "enquêter sur tous ces faits et ces cir­cons­tances". Le fait qu’ils ne dis­po­sassent que d’une semaine pour réunir les preuves et qu’il leur était interdit de contacter les Israé­liens pue le "camouflage".

Le 8 janvier 2004, le Capi­taine Boston, aujourd’hui âgé de 84 ans, a signé une décla­ration offi­cielle, dans laquelle il se dit "indigné par les efforts que font dans ce pays les apo­lo­gistes d’Israël pour pré­tendre que cette attaque était un cas ’d’erreur sur la per­sonne’". Voici ce que Boston ajoutait : "La preuve était limpide. Nous avions la cer­titude, tant l’Amiral Kidd que moi-​​même, que cette attaque … fut un effort délibéré de couler un navire amé­ricain et d’assassiner tout son équipage … Non seulement les Israé­liens ont bien attaqué ce navire avec du napalm, des tirs d’obus et des mis­siles, les tor­pilleurs israé­liens ont mitraillé trois canots de sau­vetage qui avaient été mis à l’eau dans une ten­tative de l’équipage de sauver ceux qui étaient le plus gra­vement blessés - c’est un crime de guerre … Je sais, à partir de conver­sa­tions per­son­nelles que j’ai eues avec l’Amiral Kidd, que le Pré­sident Lyndon Johnson et le Secré­taire à la Défense, Robert McNamara, lui avaient ordonné de conclure que cette attaque était un cas ’d’erreur sur la per­sonne’, malgré la preuve acca­blante du contraire".

La raison pour laquelle les Israé­liens avaient décidé de prendre cette mesure dra­co­nienne de couler un navire de l’US Navy est ouverte aux spé­cu­la­tions. Un point de vue est que les Israé­liens ne vou­laient pas que les Etats-​​Unis découvrent qu’ils mas­saient des troupes pour s’emparer du Plateau du Golan, appar­tenant à la Syrie, et qu’ils vou­laient priver les Etats-​​Unis de l’occasion d’argumenter contre une telle manœuvre. Une autre théorie : James Bamford, dans "Body of Secrets", rap­porte la preuve, y compris le compte-​​rendu d’un jour­na­liste qui a été le témoin ocu­laire et celui d’un his­torien mili­taire israélien, du meurtre en bloc de pri­son­niers de guerre égyp­tiens dans la ville côtière d’El Arish, dans le Sinaï. Le Liberty patrouillait juste en face de la ville côtière d’El Arish, dans les eaux inter­na­tio­nales, mais suf­fi­samment près pour recueillir des ren­sei­gne­ments sur ce qui se passait là-​​bas. Et les Israé­liens en avaient plei­nement conscience.

Quant au pourquoi, eh bien ! quelqu’un devrait au moins approcher les Israé­liens impliqués et leur poser la question, non ? La chose impor­tante, ici, est de ne pas mélanger ce que l’on sait (la nature déli­bérée de l’attaque israé­lienne) avec le but qui se cachait der­rière (qui reste une question de spéculation)

Autres indignités

Se pliant à l’intense pression exercée par la Navy, la Maison Blanche a accepté de récom­penser le capi­taine du Liberty, William McGo­nagle, avec la Médaille d’Honneur … mais la remise n’eut pas lieu pas à la Maison Blanche et ne fut pas faite par le pré­sident (comme c’est la coutume. A la place, le Secré­taire de la Navy a remis cette récom­pense dans la Cour de la Navy à Washington sur les berges de la rivière âcre Ana­costia. Un officiel de la navale, impliqué dans cette céré­monie de récom­pense, avait raconté à l’un des membres de l’équipage du Liberty : "Le gou­ver­nement est plutôt nerveux vis-​​à-​​vis d’Israël … le Dépar­tement d’Etat a même demandé à l’ambassadeur israélien si son gou­ver­nement avait des objec­tions à ce que McGo­nagle reçoive cette décoration".

Et pour comble d’insulte, ceux de l’équipage du Liberty qui avaient suf­fi­samment bien survécu pour demander une enquête indé­pen­dante furent frappé par des accu­sa­tions de … devinez quoi ! … d’antisémitisme.

A présent qu’une partie de la vérité émerge, d’autres suivent et montrent plus de courage pour s’exprimer. Dans un courriel récent, un de mes associés qui a suivi les affaires aux Proche-​​Orient pendant près de 60 ans, m’a fait part de ce qui suit :

Le chef des ana­lystes du ren­sei­gnement, qui étudiaient la région arabo-​​israélienne à l’époque, m’a parlé des mes­sages inter­ceptés et il m’a dit de façon caté­go­rique et très ferme que les pilotes avaient rap­porté avoir vu le drapeau amé­ricain et réitéré leur demande de confir­mation de l’ordre d’attaque. Des bataillons d’Américains ont eu connais­sance de ces inter­cep­tions. Si la NSA, à présent, dit qu’ils n’existent pas, alors quelqu’un donné l’ordre de les détruire".

Que la des­truction de ces preuves reste sans enquête est une invi­tation ouverte à ce que cela se répète à l’avenir.

Main­tenant, venons-​​en au tableau plus large. Lors de ma visite en Israël l’été dernier, on m’a dit constamment que l’Egypte a forcé Israël à entrer en guerre en juin 1967. Cela ne colle pas avec les mots que Menahem Begin, alors Premier ministre d’Israël, a pro­noncés en 1982 sans réfléchir. Au contraire, il a admis publiquement :

"En juin 1967, nous avions un choix. Les concen­tra­tions de l’armée égyp­tienne dans les voies d’accès du Sinaï ne prouvent pas que [le pré­sident égyptien] Nasser était vraiment prêt à nous attaquer. Nous devons être hon­nêtes avec nous-​​mêmes. Nous avons décidé de l’attaquer".

En fait, Israël s’était bien préparé mili­tai­rement et avait monté des pro­vo­ca­tions contre ses voisins, afin de pro­voquer une riposte pouvant être uti­lisée pour jus­tifier une expansion de ses fron­tières. La guerre illégale d’Israël pour le contrôle et la confis­cation de terres dans les ter­ri­toires occupés et le soutien des Etats-​​Unis qui l’a permis (en par­ti­culier un soutien à sens unique par l’actuelle admi­nis­tration amé­ri­caine) expliquent en grande partie pourquoi 1,3 mil­liards de musulmans nous haïssent.

[1] La Com­mission des Affaires Publiques Israélo-​​​​Américaines

[2] Le Congrès américain

[3] l’Agence cha­peautant l’ensemble des ser­vices secrets américains