Nouvelle attaque de Nétanyahou contre une ONG défendant les droits des Palestiniens

Le premier ministre israélien a vivement dénoncé l’intervention vendredi, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, du directeur de l’organisation B’Tselem, Hagai El-Ad, lors d’une réunion informelle consacrée à la colonisation.

Piotr Smolar, Le Monde, lundi 17 octobre 2016

La passe d’armes est déjà un classique. D’un côté, des organisations non gouvernementales israéliennes mettant en cause, sur la place publique, l’occupation en Cisjordanie. De l’autre, Benyamin Nétanyahou, dans le rôle du pourfendeur d’une fantasmatique « cinquième colonne », qui participerait à la délégitimisation d’Israël. En témoignant vendredi 14 octobre devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le directeur de B’Tselem, Hagai El-Ad, s’attendait forcément à une réaction du premier ministre israélien. Elle n’a pas tardé.

Le militant de cette célèbre organisation, documentant les atteintes aux droits des Palestiniens, s’est exprimé lors d’une réunion informelle consacrée à la colonisation, convoquée à la demande de cinq pays : l’Egypte, la Malaisie, le Venezuela, le Sénégal et l’Angola. Dans son intervention, Hagai El-Ad a notamment souligné la sophistication bureaucratique et juridique de l’occupation, qui recouvre d’un vernis légal les violations des droits palestiniens, « du berceau jusqu’à la tombe ». « Le contrôle d’Israël sur les vies palestiniennes est unique dans l’attention prudente accordée par la puissance occupante à la lettre de la loi, tout en étranglant son esprit même », a-t-il expliqué. Hagai El-Ad a appelé le Conseil de sécurité à agir d’urgence.

Dès la fin de shabbat, samedi soir, le bureau du premier ministre israélien a publié un communiqué annonçant son intention de punir B’Tselem pour cette dénonciation de l’occupation sur la scène internationale. Un texte de loi devrait empêcher les organisations recevant plus de la moitié de leur financement de l’étranger d’accueillir des volontaires au service national. Une mesure essentiellement symbolique – l’ONG n’accueille qu’un seul volontaire par an, un poste actuellement vacant – mais qui traduit les tensions récurrentes entre la droite israélienne et les organisations étiquetées de gauche, qui jouent un rôle essentiel de vigie en l’absence d’une opposition incisive. Selon une loi votée en juin par la Knesset (le Parlement), les ONG recevant plus de la moitié de leur financement de l’étranger doivent le préciser dans leurs documentations et présentations.

« Le chœur de ceux salissant Israël »

Sur sa page Facebook, M. Nétanyahou a estimé que B’Tselem et une autre ONG, Americans for Peace Now, liée à l’organisation israélienne La Paix maintenant, ont « rejoint le chœur de ceux salissant Israël », répétant « l’assertion fallacieuse » selon laquelle l’occupation et les colonies sont la cause du conflit israélo-palestinien. « La vérité, écrit le premier ministre, est que les Palestiniens attaquent Israël depuis cinquante ans, avant même qu’une seule colonie n’eût été créée. » L’une des rares à intervenir en défense de l’ONG a été la députée Ksenia Svetlova, de l’Union sioniste. « Tous ceux qui visent B’Tselem et La Paix maintenant ont oublié ce que sont la liberté d’expression et les valeurs démocratiques », a-t-elle dit.

Cette intervention du directeur de B’Tselem a été très mal reçue par le gouvernement israélien pour plusieurs raisons. Elle a eu lieu au lendemain du vote par l’Unesco de deux projets de décision sur « la Palestine occupée », soumis par sept pays arabes. ils ont été adoptés en commission avec 24 voix pour, six contre (dont les Etats-Unis) et 28 abstentions (dont la France). Les textes, qui doivent encore être soumis au vote en assemblée plénière, ont provoqué la colère des responsables politiques israéliens, parce qu’ils nient les liens historiques entre les juifs et le lieu saint de l’esplanade des Mosquées, dans la vieille ville, à Jérusalem-Est. Sa désignation israélienne, le mont du Temple, n’y est pas employée.

Période diplomatique sensible

Le discours du directeur de B’Tselem intervient aussi à une période diplomatique sensible. Alors que l’élection présidentielle américaine approche, de nouvelles tensions sont apparues avec l’administration Obama au sujet de l’avant-poste d’Amona, qui devait être liquidé d’ici le 26 décembre selon une décision de la Cour suprême. Mais le gouvernement essaie d’obtenir un délai supplémentaire de six mois, ne sachant que faire de ses habitants. La piste de la création d’une nouvelle colonie pour les reloger a provoqué la fureur de Washington.

Or Benyamin Nétanyahou redoute que Barack Obama profite des deux mois et demi séparant l’élection de son successeur, début novembre, et son entrée en fonction, pour lancer une dernière initiative devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Si elle prenait la forme d’une résolution fixant les paramètres d’une solution négociée avec les Palestiniens, il s’agirait d’un revers majeur pour le premier ministre israélien. Avant cela, un autre texte pourrait arriver sur la table du Conseil, à l’initiative de l’Autorité palestinienne, afin de dénoncer l’extension de la colonisation. Cette pression internationale explique pourquoi M. Nétanyahou a poursuivi en coulisses, ces dernières semaines, des discussions avec le chef de file travailliste, Isaac Herzog, en vue de la constitution d’une grande coalition.