Nous et eux

Non, ce n’est pas “nous” et “eux”.

Uri Avnery, mercredi 4 mai 2016

Pas “nous” – les bons, les moraux, les vertueux. Ou, pour le dire brutalement, les magnifiques, les Juifs.

Et pas “eux” – les mauvais, les malfaisants, ou pour le dire encore brutalement : les méprisables. Oui, les Arabes.

Nous, qui furent choisis par Dieu, parce que nous sommes tellement à part.

Eux, tous des païens, qui prient toutes sortes d’idoles, comme Allah ou Jésus.

Nous, les quelques d’héroïques, qui sommes confrontés à toutes les générations à ceux qui veulent nous détruire, mais leur échappons.

Eux, les nombreux lâches, qui veulent nous tuer et détruire notre État, et dont nous triomphons par notre courage.

Eux, tous les goyim, mais surtout les musulmans, les Arabes, les Palestiniens.

Non, ce n’est pas comme ça. Pas du tout.

IL Y A QUELQUES JOURS, Yitzhak Herzog a dit une chose particulièrement odieuse.

Herzog, le leader du parti travailliste, le président de l’union du “Camp sioniste”, le chef de l’opposition (titre attribué automatiquement au leader du parti d’opposition le plus important), a déclaré que son parti échoue aux élections parce que les gens pensent que ses membres sont des “gens qui aiment les Arabes”.

Si on traduit cela en allemand, on comprendrait peut-être mieux. Par exemple, que le parti d’Angela Merkel est fait de “gens qui aiment les Juifs”.

Personne ne dit rien de tel. Et même, personne ne peut dire cela. Pas dans l’Allemagne d’aujourd’hui.

On peut supposer que Herzog ne voulait pas dire ce que l’on a entendu. Certainement pas en public. Cela lui a simplement échappé. Il ne le pensait pas.

Peut-être. Mais un homme politique qui se laisse aller à tenir de tels propos ne peut pas être à la tête d’un camp politique important. Un parti qui a un tel dirigeant, et qui ne l’exclut pas sur le champ, n’est pas digne de diriger le pays.

Pas parce qu’il a tort. Il y a certainement beaucoup de gens qui pensent que les membres du parti travailliste sont des “gens qui aiment les Arabes” (bien qu’il n’y ait aucun signe que ce soit le cas. Il doit s’agir d’une passion secrète.) Et beaucoup de gens pensent que le parti travailliste s’effondre parce que tant de gens croient cette chose terrible. Il y en a beaucoup. Le problème c’est que ce genre de personne ne voterait pas pour les travaillistes, et encore moins pour Herzog, même s’ils sautaient en l’air en criant : “Mort aux Arabes !”

Et cela n’est même pas le plus important. Le fait le plus important, c’est qu’au-delà de ces considérations morales et politiques, ces paroles révèlent un énorme défaut de compréhension de la réalité israélienne.

LA RÉALITÉ ISRAÉLIENNE d’aujourd’hui c’est qu’il n’y a pas la moindre chance de chasser la droite du pouvoir s’il n’y a pas en face une gauche unie et déterminée fondée sur un partenariat Juifs-Arabes.

Il y a la réalité démographique. Les citoyens arabes représentent environ 20% des Israéliens. Pour obtenir une majorité sans les Arabes, la gauche juive aurait besoin de 60% de l’opinion publique juive. C’est illusoire.

Certains rêvent du Centre qui pourrait jouer le rôle de la gauche. C’est illusoire également. Le Centre n’est pas une force, il n’a ni structure ni base idéologique. Il attire les faibles et les passifs, ceux qui ne veulent s’engager dans rien. Les Yair Lapids et les Moshe Kahalons, comme leurs prédécesseurs et comme leurs successeurs probables sont des queues de renards, pas des têtes de lions. Depuis l’époque du parti Dash en 1977, ils resteront toujours dans le sillage de la droite. C’est de là qu’ils viennent, c’est là qu’ils retourneront.

Les jours de l’ancien parti travailliste, du Mapai, avec ses annexes, l’ancien parti national-religieux et le parti Shas Juif-Oriental, appartiennent au passé.

Il faut qu’une nouvelle gauche large et forte apparaisse.

Une telle gauche, nouvelle, large et forte, ne peut surgir que sur la base solide de l’unité Juifs-Arabes. Ce n’est pas un rêve ni un fol espoir. C’est un simple fait politique. Rien de bon ne se produira dans le pays si ce n’est sur la base d’un partenariat Juifs-Arabes. C’est ce partenariat qui a rendu possible les accords d’Oslo. Sans les votes arabes à la Knesset ils n’auraient pas été adoptés. Un tel partenariat est nécessaire à tout progrès vers la paix.

L’argument qu’un dirigeant “n’aime pas les Arabes” n’est en lui-même pas pertinent. Il signifie simplement que la personne qui le soutient n’est pas faite pour diriger Israël. Il ne réussira rien, certainement pas à faire la paix.

Sans parler du fait que l’expression “aimer les Arabes”est puérile. Comment peut-on aimer – ou ne pas aimer – tout un peuple ? Dans chaque peuple – y compris le nôtre – il y a des individus bons et mauvais, des gens bienveillants et des gens malveillants, des gens amicaux et des querelleurs. “aimer les Arabes” est comme “aimer les Juifs” – deux expressions qui ont un fort relent anti-sémite, comme tout Juif le sait bien.

J’AI ÉTÉ un témoin oculaire – et témoin engagé – de nombreuses tentatives d’établir un partenariat Juifs-Arabes en Israël, littéralement depuis les premiers jours de l’État.

Comme je l’ai déjà raconté maintes fois (peut-être trop), immédiatement après la guerre de 1948 je faisais partie d’un petit groupe qui élabora le premier projet d’une “solution à deux États”. Au cours des années 50, j’ai participé à la création du “Comité contre le gouvernement militaire”, un groupe juif-arabe qui militait pour l’abolition du régime répressif auquel les citoyens arabes étaient alors soumis. (Il fut aboli en 1966). En 1984 j’ai participé à la création de la “Liste de Progrès pour la Paix”, un parti Arabe-Juif qui remporta deux sièges à la Knesset, un pour un Arabe, un pour un Juif. Et il eut beaucoup d’actions entre-temps.

J’en fais état pour illustrer une réalité effrayante : au cours des trente dernières années, la coopération entre les forces de paix juives et arabes ne s’est pas développée, mais s’est au contraire réduite. C’est un processus régulier de déclin. Et il en est ainsi, en l’occurrence, de la coopération entre les forces de paix israélienne et palestinienne.

C’est un fait. Un fait triste, déprimant et même désespérant. Mais un fait, néanmoins.

À QUI la faute ?

De telles questions n’ont aucun sens quand il s’agit de processus historiques. Toute tragédie historique a de nombreux pères. Malgré cela, je vais tenter d’y répondre.

Je vais témoigner contre moi-même : dès le début de l’occupation en 1967 j’ai réduit mes activités en faveur d’une coopération Juifs-Arabes au sein d’Israël pour consacrer tous mes efforts à la lutte pour la paix israélo-palestinienne, pour la fin de l’occupation, pour la solution à deux États et pour les relations avec Yasser Arafat et ses successeurs. Tout cela me semblait alors beaucoup plus important que la querelle au sein d’Israël. Peut-être était-ce une erreur.

La gauche israélienne prétend que les citoyens arabes se sont “radicalisés”. Les citoyens arabes font valoir que la gauche israélienne les a trahis et négligés. Les deux choses sont peut-être vraies. Les Arabes croient que la gauche juive les a abandonnés, à la fois pour ce qui concerne la paix entre les deux peuples et en matière d’égalité au sein de l’État. La gauche juive pense que les déclarations de gens comme Shekh Ra’ed Salah, la députée à la Knesset Hanin Zuabi et d’autres compromettent toute chance d’un retour de la gauche au pouvoir.

Les uns et les autres ont raison. La responsabilité est imputable à égalité, 50-50. Mais la faute des gens du groupe dominant pèse beaucoup plus que la faute du groupe opprimé.

Chaque jour apporte de nouvelles manifestations du gouffre entre les deux peuples au sein d’Israël. On a de la peine à comprendre le silence de la gauche juive dans l’affaire du Palestinien blessé assassiné à Hébron par un soldat juif. Il est également difficile de pardonner le déni de l’Holocauste qui se répand chez les Arabes.

JE SENS que le gouffre s’élargit et s’approfondit. Depuis des années maintenant je n’ai pas entendu de tentative sérieuse des deux côtés pour constituer une force politique commune, formuler une parole commune, établir des relations personnelles et publiques communes – au sommet comme à la base.

Ça et là des gens de bonne volonté entreprennent de petites actions. Mais il n’y a aucune sérieuse initiative politique nationale d’envergure.

Si j’avais reçu un appel téléphonique : “Uri, le moment est venu. Une initiative sérieuse se prépare. Viens apporter ton aide !” J’aurais sauté en l’air en criant : “Me voici !” Mais je n’ai reçu aucun appel de ce genre.

Cela doit venir d’en bas. Pas une nouvelle initiative de vieux, mais une action de jeunes, vitaux et déterminés.

(Les vieux, comme moi, peuvent y contribuer en y apportant leur expérience. Mais il ne leur appartient pas de prendre l’initiative.)

UNE TELLE action doit partir de zéro. Totalement de zéro.

Tout d’abord, il faut que ce soit une action commune de Juifs et d’Arabes, de musulmans, de chrétiens et de druzes, en étroite collaboration, dès le départ. Pas des Juifs invitant des Arabes. Ensemble, un lien fort, dès les premiers moments.

L’une des premières tâches sera de se mettre d’accord sur un récit historique commun. Pas quelque chose d’artificiel, pas un ‘faire semblant’, mais quelque chose de réel et de vrai, qui prenne en compte les motivations des sionistes et celles des nationalistes arabes, les restrictions des dirigeants des deux bords, les humiliations infligées aux Arabes par l’impérialisme de l’Occident, le traumatisme juif après l’Holocauste, et oui, la Nakba palestinienne.

Il ne sert à rien de se poser la question : “Qui avait raison ?” De telles questions ne devraient même pas être formulées. Les deux peuples ont agi en fonction de leurs contextes, de leurs souffrances, de leurs convictions, de leurs possibilités. Il y a eu des fautes. Beaucoup de fautes. Il y a eu des crimes. Des deux côtés. Mais ces fautes et ces crimes, aussi, furent les produits des contextes, de l’époque. Il faut s’en souvenir. Certainement. Mais ils ne doivent pas faire obstacle à un avenir meilleur.

Il y a vingt ans, Gush Shalom (l’organisation dont je fais partie) avait publié un tel récit commun, véridique au plan des faits historiques et qui tentait d’encourager à la compréhension des motivations des deux parties. Quelques autres actions de ce type ont été menées. De telles actions sont essentielles pour créer la base intellectuelle et émotionnelle d’un réel partenariat.

Il n’est pas forcément nécessaire de créer un parti commun. Peut-être n’est-ce pas réaliste pour le moment. Peut-être serait-il préférable de constituer une coalition de forces politiques des deux bords.

Peut-être un parlement fantôme commun pourrait-il voir le jour, pour débattre de ce qui nous sépare de façon méthodique et publiquement.

Un vrai partenariat doit être personnel, social et politique. L’objectif doit être, dès le début, de changer le visage d’Israël et d’éliminer les forces qui le conduisent à une tragédie historique. En d’autres termes : de prendre le pouvoir.

Dans le même temps, des ponts personnels et sociaux devront être construits – entre les localités, entre les villes, entre les institutions, entre les universités, entre les mosquées et les synagogues.

NI YITZHAK HERZOG ni le Parti Travailliste ne peuvent mener cette action du côté juif. Ni Herzog ni ses rivaux au sein de son parti, qui ambitionnent de prendre sa place. (Il semble qu’au parti travailliste aucun homme politique ne puisse aspirer à la direction si il ou elle n’a pas déjà totalement échoué dans le passé.)

Ce qu’il faut, c’est une nouvelle direction jeune, énergique, novatrice. Pas de ces jeunes qui apparaissent sur la scène, créent un nouveau groupe, font de bonnes choses pendant un an ou deux puis disparaissent comme s’ils n’avaient jamais existé. Ce qu’il faut, c’est des gens prêts à travailler ensemble, à constituer une force pour conduire l’État dans une direction nouvelle.

“Des gens qui aiment les Arabes” ? Oui. “Des gens qui aiment les Juifs” ? Assurément. Mais par-dessus tout des gens qui aiment la vie, des gens qui aiment la paix, des gens qui aiment ce pays.


Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+