« Nous espérions que le drapeau de l’UE nous protégerait »

Des infrastructures construites par les Européens à destination des Palestiniens sont visées par l’Etat hébreu. Une situation qui envenime les relations entre Bruxelles et Tel-Aviv.

Chloé Rouveyrolles, Libération, mardi 7 juin 2016

Dans le village de Khirbet Tana, près de Naplouse, un abri détruit par l'armée israélienne, le 7 avril. Photo Abed Omar Qusini. Reuters

« Israël nous a menacés bien souvent, mais les démolitions sont plus dures que ce que nous avons vécu auparavant », se désole Abu Emad, représentant d’un village bédouin, Abu Nawar, qui s’étale sur plusieurs versants de gorges rocailleuses au nord de Jérusalem. En janvier, l’administration civile israélienne y a saisi ou détruit plusieurs habitations, une partie de l’école ainsi que des latrines, arguant qu’elles avaient été construites illégalement par des organisations non gouvernementales financées par l’Union européenne. Aujourd’hui, les chevreaux paissent entre les fleurs des champs et des morceaux de tôle ondulée, des gravats ou des parpaings brisés. Dans le village voisin, après la dernière visite israélienne, mi-mai, sept maisons ont été détruites, laissant 49 personnes sans abri, dont 22 mineurs. « Nous espérions que le drapeau de l’UE protégerait nos maisons, mais, désormais, les Israéliens détruisent même les tentes qui l’affichent », raconte Atallah Jalaheen, porte-parole de la petite quarantaine de familles de Jabal al-Baba. Pour Abu Emad, les Européens « empêchent Israël de nous expulser » et son homologue à Jabal al-Baba souligne que sans ces mêmes Européens, ils ne pourraient « pas résister à l’occupation israélienne ».

Bétail

La malchance de ces villages est de se situer en zone C, contrôlée par l’Etat hébreu et qui recouvre 60 % de la Cisjordanie. L’Autorité palestinienne ne peut rien y développer. Environ 300 000 Palestiniens y habitent, souvent à côté des colonies israéliennes. Les services de base devraient être fournis par l’occupant, mais ce sont souvent les ONG qui s’en chargent, en grande partie grâce aux subsides de l’UE. Selon Bruxelles, 74 des structures qu’elle a financées en totalité ont été détruites depuis le 1er janvier, contre 75 pour l’année 2015, soit une perte de 280 000 euros. Ces structures incluent des habitations temporaires ou en dur, et des abris pour le bétail.

A chaque fois, c’est le même processus : l’UE alloue un budget à l’aide humanitaire et au développement dans les territoires palestiniens. Un consortium d’ONG demande alors des financements en fonction des projets et des urgences, puis agit sur le terrain, en lien avec le service de l’UE dédié à l’aide humanitaire. Pour 2016, le budget s’élève à 25 millions d’euros. La plupart de cette somme va à la bande de Gaza. En parallèle, la représentation de l’UE en Israël investit cet argent selon un plan stratégique soumis aux autorités israéliennes.

Depuis Bruxelles, les fonctionnaires européens répètent que leurs projets sont conduits dans le respect des lois internationales, tout en s’inquiétant de la recrudescence des démolitions depuis ces dernières semaines et des conséquences pour les Palestiniens. Début avril, le village de Khirbet Tana a subi sa quatrième démolition depuis le début de l’année, privant 69 personnes, dont 49 mineurs, de leur toit. A Jérusalem, un diplomate européen insiste : « Israël occupe ces territoires et doit, en accord avec la convention de Genève, fournir une assistance. Mais puisque ce n’est pas fait, nous sommes en devoir d’apporter une aide humanitaire aux Palestiniens. »

Les Israéliens insistent sur le fait que ces structures sont construites sans permis. Ils les détruisent après avoir émis un ordre de démolition, estimant, eux aussi, conduire une action légale. « Si on demande un permis, il est refusé. Alors, lorsque les gens vivent dehors dans le froid, sans un toit sur la tête, on ne peut pas attendre éternellement avant de leur donner une tente », réagit le diplomate européen. A la Knesset, plusieurs députés exigent de l’administration civile israélienne qu’elle ne faiblisse pas et qu’elle continue à détruire systématiquement ces constructions sans permis. Moti Yogev, député conservateur et membre de la commission des affaires étrangères et de la défense, s’insurge contre ce qu’il qualifie être « un terrorisme de la construction dirigé par l’Autorité palestinienne et financé par l’UE ».

« Confiscations »

« Bien entendu, c’est plus difficile de travailler dans ces conditions et, depuis janvier, c’est particulièrement tendu », raconte un humanitaire basé en Cisjordanie. « Nous faisons face à plus de destructions de masse et surtout plus de confiscations immédiates, c’est-à-dire parfois dans l’heure où nous fournissons de l’aide d’urgence ! Nous avons aussi moins d’accès aux villages dans lesquels nous conduisons des projets et, si les démolitions continuent à ce rythme, on peut se demander si notre budget pour l’année sera suffisant », détaille une chargée de projets du consortium d’ONG. Certains de ces collègues questionnent désormais le système d’aide en lui-même. « Avec toutes ces polémiques, on se demande si le mécanisme actuel permet vraiment d’aider les Palestiniens… Le problème, c’est qu’on est instrumentalisés par la politique générale [dont les accords commerciaux, ndlr] entre l’UE et Israël », analyse le diplomate européen de Jérusalem.

Cette vision est partagée jusqu’au cœur de la zone C, où Abu Emad fait presque chanceler son keffieh sur la tête - façon Yasser Arafat - en assénant : « L’Europe nous a toujours soutenus, mais elle doit être plus ferme envers Israël. » Mêmes attentes pour un membre du bureau de l’UE à Jérusalem : « Il faut aller plus loin et assumer que ce qu’on fait. »

Officiellement, ce bureau rappelle déjà « l’obligation d’Israël à donner un accès total aux fournisseurs de l’aide humanitaire en zone C ». L’ambassadeur de l’UE en Israël, Lars Faaborg-Andersen, prévient l’unité de l’armée israélienne en charge des Territoires palestiniens : la poursuite des démolitions pourrait gravement nuire aux relations entre l’UE et Israël. Federica Mogherini, cheffe de la diplomatie européenne, pourrait par exemple réclamer des indemnités à l’Etat hébreu.